LA BEAUTÉ DE OE QUI VIT
procurent le plaisir de sympathiser avec le bonheur de la plante; et si nous voyons une fleur flétrie ou racornie ou mangée des vers, nous disons qu'elle est laide et nous sentons que c'est une chose pénible, non parce qu'elle nous nuit, mais parce qu'elle semble nuire à la plante et qu'elle nous apporte sur elle une idée de souffrance et de maladie et d'affaiblissement de la vie.
Que la somme de plaisir éprouvé par nous soit exactement proportionnelle à l'apparence de la vigueur et de la sensibilité de la plante, voilà ce qui se démontre aisément si l'on observe l'effet que nous produisent les plantes qui témoignent le moins de ces qualités, les cactus non fleuris par exemple. Leurs masses sont épaisses et simples, leur croissance lente, leurs diverses parties, s'ils sont ramifiés, sont jointes Tune à l'autre comme si elles étaient attachées ou épinglées au lieu d'être issues Tune de l'autre et le fruit est flanqué sur le corps delà plante de telle sorte qu'il ressemble à une tumeur ou à une maladie. Toutes ces circonstances s'accordent si bien à priver la plante de toute manifestation de vie que nous ressentons à sa vue une impression de peine plus que de beauté et pourtant, même dans ce
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cas, nous recherchons avidement en elle la netteté des bords. Tordre symétrique et la force des épines, la couleur fraîche et unie du corps, comme des signes d'un état sain; si ces qualités manquent, notre peine est accrue, et elle s'accroît indéfiniment si des pustules et d'autres apparences de décrépitude viennent s'interposer dans ce peu de vie que la plante semble posséder.
Le même caractère singulier appartient, parmi les animaux, aux crustacés comme le homard, le crabe, le scorpion, etc., et les prive, dans une grande mesure, de la beauté que nous trouvons à des degrés plus hauts de l'échelle; de sorte que, pour trouver ce qu'ils ont de beau, nous en sommes réduits à le rechercher dans leurs membres ou leurs articulations isolés et non dans l'ensemble de l'animal.
Maintenant, je tiens particulièrement à bien faire comprendre au lecteur que toutes ces sensations de beauté dans la plante naissent de notre sympathie désintéressée pour son bonheur, et non de ce que nous voyons des qualités en elle qui peuvent nous apporter du bien, ni même de ce que nous reconnaissons en elle quelque condition morale dépassant
LA BEAUTÉ DE OE QUI VIT «g
celle du siiiiph^ bonheur Du nioment que
nous comnienrons de considérer une cn'ature comme subordonnc^e k (|uel(]uo dessein on dehors d'elle, quelque chose du sens de la beaut(5 organique est perdu. Ainsi, lorsqu'on nous dit que les feuilles d'une plante sont occupées à décomposer de l'acide carbonique et à nous préparer de l'oxygène, nous commençons à la considérer avec quelque espèce d'indifférence, comme si c'était un gazomètre. C'est devenu, jusqu'à un certain point, une machine. Quelque chose de notre sens de son bonheur a disparu. L'émanation de sa vie interne a cessé d'être pure. Le tronc d'arbre penché, vacillant, ça et là, dans le vent, au-dessus d'une chute d'eau est beau parce j qu'il est heureux, quoiqu'il nous soit parfaitement inutile. Le même tronc, abattu et jeté en travers de la rivière, a perdu sa beauté. Il sert de pont^ il est devenu utile, et sa beauté s'en est allée ou ce qu'il en retient est purement typique et vient de ses lignes et de ses couleurs, non de sa fonction. Sciez-le en planches et quoique aménagé, maintenant, pour devenir utile d'une façon permanente, toute sa beauté est perdue pour toujours ou bien elle ne sera recouvrée, en partie, que lorsque la ruine et la
moisissure Tauront de nouveau soustrait à toute fonction et laissé à même de re cevoir de la main de la Nature le velours de la mousse et le lichen diapré qui pourront éveiller, à nouveau, des idées de bonheur interne et teinter ses bords vermoulus des couleurs de la vie.
(Les Peintres modernes.)