LA MOUCHE ET LE CHIEN
JE ne crois pas qu'on puisse trouver le type de la créature parfaitement libre nulle part que dans la vulgaire mouche de nos maisons. Non seulement libre, mais brave, et irrévérencieuse à un point où je ne crois pas qu'aucun républicain de l'espèce humaine puisse, par quelque théorie philosophique, se hausser. Il n'y a^ en elle, aucune politesse ; elle ne s'inquiète pas de savoir si c'est un roi qu'elle persécute ou un rustre, et dans chaque pas de sa rapide marche mécanique, et dans chaque pause de son audacieuse investigation, il y a l'unique et même expression de parfait égotisme, de totale indépendance et confiance en soi, et la conviction que le monde a été créé pour les mouches. Frappez-la de votre main et, pour elle, le fait mécanique et l'aspect extérieur de l'opération est ce que serait, pour vous, un champ de terre rouge, de dix pieds d'épaisseur, se soulevant tout à coup du sol en un amas massif, se balançant en l'air au*
dessus de vous durant une seconde et s'écroulant avec fracas en visant un but. Ceci est Taspect extérieur de la chose ; mais l'image intérieure qu'elle s'en fait, dans sa jugeotte de mouche, est celle d'un incident tout à fait banal et sans importance, une des conditions transitoires de sa vie active. Elle s'écarte de la route que suit votre main et revient se poser sur son dos. Vous ne pouvez l'épouvanter, ni lagouverner, ni lapersuader, nilacons^aincre. Elle a son opinion à elle, faite sur toutes choses, opinion non pas habituellement déraisonnable, si l'on considère sa propre fin et elle ne vous demande pas la vôtre. Elle n'a rien à faire, aucun instinct tyrannique à suivre. Le ver de terre a ses fouilles, l'abeille a sa cueillette et sa bâtisse, l'araignée son fin réseau, la fourmi son trésor et ses comptes. Tous sont relativement esclaves ou gens de petits métiers. Mais votre mouche, libre dans l'air, libre dans la chambre. Noire Incarnation du Caprice, se promène, explore, voltige, flirte, s'empifi're, comme cela lui chante, de victuailles richement variées. Depuis les douceurs amoncelées à la fenêtre de l'épicier jusqu'à l'arrière-cour du boucher, et de l'écorchure sur la croupe de votre cheval de fiacre à la chose brune sur la
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routo, d'oiu si un siibot la chasse, cllo s'élève avec un bourdonnement de colère toute républicaine, — quelle liberté est pareille à la sienne?
Pour la servitude, au contraire, le type le plus douloureux pourra vous en être fourni par le chien de garde, peut-être par le vôtre, à coup sûr par le mien. Le temps est splendide, mais il faut que j'écrive ceci, etjenepeux sortir avec lui. Il est enchaîné dans la cour, parce que je n'aime pas le3 chiens dans les appartements et que le jardinier ne les aime pas dans le jardin. Il n'a pas de livre, rien pour le distraire que ses tristes pensées et un lot de ces mouches libertaires qu'il happe soudain sans aucun succès. S'il a quelque obscur espoir que je remmène dehors avec moi, le voilà tristement déçu d'heure en heure, ou, ce qui est ,pire, enfoncé en un sombre désespoir par un « non ! » autoritaire qu'il ne comprend que trop. Sa fidélité ne fait que fixer son destin ; s'il ne montait pas la garde pour moi, il serait renvoyé et il irait chasser avec quelque maître plus heureux. Mais il garde et il est sage et fidèle et misérable et sa supérieure intelligence animale ne lui donne que ces facultés d'envier, d'admirer, de souffrir, de désirer et d'aimer.
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qui font sa captivité plus amère. Cependant, entre les deux, que préféreriez- vous être? le chien de garde ou la mouche?
(La Reine de l'Air.)
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T mon chien Wisie, est-il mort aussi? Il me semble incroyable, aujourd'hui, qu'il ait jamais pu mourir! C'était un loulou blanc, tout à fait semblable au chien de Carpaccio, dans son tableau de Saint Jérôme, et il me venait d'un jeune ofRcier autrichien qui s'en était fatigué, le comte Thun, tué plus tard à Solferino. Avant que ce chien fût bien accoutumé h nous, George et moi nous le menâmes au Lido pour lui faire prendre un petit bain de mer. George le tenait par ses pattes de devant, droit parmi les petits brisants. Wisic les tira de ses mains et bondit à toute vitesse vers le pays de ses rêves, comme Frédéric le Grand à Mohvitz. Il fut perdu dans le Lido trois jours et trois nuits, vivant de simples vols, sans effraction, les pêcheurs et les paysans faisant ce qu'ils pouvaient pour l'attraper, mais ils me dirent qu'il courait comme un lièvre et sautait comme un cheval.
A la fin, soit qu'il cédât à la faim, soit qu'il estimât que même mon service valait mieux que la hberté sur le Lido. il ^agna au grand
jour la pleine eau et nagea droit sur Venise. Un pêcheur le vitde loin, rama vers lui, le prit exténué parmi les algues et me l'apporta, la Madonna délia Sainte ayant été propice à son effort repentant vers la mer.
De ce jour, il devint un chien obéissant et affectueux , quoique d'un caractère extrêm ement entier et personnel. J'habitais au côté nord de la place Saint-Marc et il avait coutume de se tenir à Textérieur de la fenêtre, sur le rebord, au pied d'une de ses colonnes, durant la plus grande partie du jour, observant les us et coutumes de Venise. Retournant enAngleterre, je l'emmenai sur le Saint-Gothard, mais je le trouvai entièrement indifférent à tout travail des Démons sur la montagne, grand ou petit. Il ne vit rien qui pût le troubler dans les précipices si le passage était assez large pour qu'il y pût poser ses pattes, et le chien qui avait fui, comme un fou, l'approche d'une vague de la mer, trottait au-dessus de la chute de la Reuss juste comme si c'eût été, là^ un autre chien blanc, un peu plus gros, fait d'écume.
Arrivé à Paris, il considéra de sa dignité de tenir pour non avenue l'existence de cette ville, tant des jardins des Tuileries que de la rue de Rivoli, puisque ce n'était plus la place
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Saint-Marc, mais à dcMiii soinnicillanl, un soir, sur un sofa, dans l'entrosol de l'iiolol Mcurice, ayant entendu, dans la rue, un coup de» voix qui lui parut vénitien, il sauta par la fenêtre, croyant se trouver sur le rebord habituel, — et tomba de quinze pieds de haut sur le pave. Comme je descendais en courant, je le rencontrai grimpant les escaliers de l'hôtel (il s'était ramassé en un instant) saignant et tout étourdi ; il tourna, deux ou trois fois, en chancelant, puis s'abattit désespérément sur le plancher. J'ignore si les chiens des jeunes personnes s'évanouissent vraiment lorsqu'ils sont blessés. Lui, Wisie. ne s'évanouit pas, ni même ne se plaignit, mais il lui devint impossible de remuer; à peine pouvait-il faire de courts sursauts et des tressaillements. Je fis appeler les secours vétérinaires qui étaient à ma portée et j'appris que le toutou se remettrait si on pouvait le tenir tranquille, un jour ou deux, dans un hôpital de chiens. Mais mon omnibus était à la porte pour le train de Londres. Juste en ces conjonctures, j'appris que M. Macdonald, de Saint-Martin, était à riiôteletse chargeait de Wisie le temps voulu. Lepauvrepetittoutou silencieux, malchanceux, jetant des regards de détresse, fut tendrement
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mis dans un joli panier. Pour être porté oii? se demande son cœur palpitant. Il regarde son maître pour lire ce qu'il pourra sur son visage attristé, ne comprend rien ; étant rapidement emmené hors de l'inexorable porte, au bas des escaliers, se trouve plus qu'à demi mort le jour suivant et perdu au milieu d'étrangers. (C'était sur le boulevard, à deux milles de l'hôtel Meurice).
En ces conjonctures, il ne prend conseil que de lui-même, boit et mange avec reconnaissance ce qu'on lui donne, avale avec obéissance sa médecine, étire ses jambes de temps en temps. Il voit, qu'entre le boulevard et lui, il n'y a qu'une porte basse de jardin. Silencieusement, dès l'aube du quatrième ou cinquième jour, je crois, il saute par-dessus et franchissant en courant les deux milles du boulevard parisien, revient à l'hôtel Meurice.
Je ne crois pas qu'on ait constaté réellement un plus merveilleux exemple d'instinct. Car Macdonald le reçut stupéfait et Wisie s'en remit à Macdonald pour le ramener à son maître perdu.
(Prœte7nta.)