L'HERBE ET LE RUBAN
Toute beauté, selon Ruskin, est dans la Nature et il n*est de beauté que dans la Nature. Ce que fabrique l'homme (sauf ce qu'il fait en adoration de la Nature, c'est-à-dire sauf l'Art) est laid. II ne faut donc pas que l'artiste reproduise, à titre d'ornement, des objets de fabrication humaine. Même quand cet objet ressemble vaguement et pour un regard inattentif à un objet naturel, les différences sont toujours profondes. Exemple :
ON voit quelquefois des inscriptions introduites pour justifier des banderoles sur lesquelles on les écrit, et, dans les vitraux comme dans l'architecture, ces banderoles ondoient et se recourbent, d'ici et delà, comme si elles étaient de l'ornementation. Les rubans se voient fréquemment dans des arabesques et dans quelques ornements d'un ordre plus élevé encore, — unissant des fleurs, ou bien voltigeant, derrière ou devant les ornements symétriques. Y a-t-il quelque chose comme ces rubans dans la Nature? On pourrait penser queThcrbe et les algues fournissent un exemple qui plaide en leur faveur. Gela n'est
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pas. Il y a une friande (lillérencc entre leur structure et celle irun ruban. Ces herbes ont une ossature, une anatoniie, une nervure centrale ou une libre ou une charpente quelcon(jue, (|ui a un commencement et une fin, une racine et une tête, et dont Tetat et la force vitale réagissent sur chaque orientation de leur mouvement et sur chaque ligne de leur forme. La plus inerte des algues qui flotte et ondule sous la poussée des vagues ou qui pend lourdement sur le rivage brun et glissant, possède sa force, sa structure, son élasticité el sa gradation de substances bien marquées ; à ses extrémités, les fibres sont plus belles qu'à son centre et à son centre qu'à sa racine; chaque ramification des fibres est mesurée et proportionnée; chaque ondulation de ses lignes nonchalantes est amour. Une taille, une place, une fonction particulières lui ont été dévolues : c'est une créature spécifique. Qu'y a-t-il de semblable dans un ruban ? C'est une chose vile. Ne l'employez jamais I Laissez les fleurs aller s'éparpillant, si vous ne pouvez les garder ensemble sans un lien ; laissez la sentence non écrite, si vous ne pouvez l'écrire sur un cartouche ou sur un simple rouleau de papier.
Je sais quelle autorité est contre moi. Je me rappelle les banderoles des anges du Pérugin et les rubans des arabesques de Raphaël et des glorieuses fleurs de bronze de Gliiberti. Peu importe ! Ce ne sont, là, que vices et laideurs. Ordinairement, Raphaël le sentit bien et employa une tablette honnête et rationnelle, comme dans la Madone de Foligno. Je ne dis pas que dans la nature, on trouve des exemples de tablettes semblables, mais toute la différence consiste dans ce fait que la tablette n'est pas considérée comme un ornement et que le ruban et la banderole flottante le sont. La tablette, comme dans V Adam et Eve de Durer, est mise là parce qu'on a quelque chose à écrire dessus; on l'admet et on la comprend comme un accessoire laid, mais nécessaire. La banderole, elle, s'emploie à titre de forme d'ornement, ce qu'elle n'est point et ce qu'elle ne sera jamais.
(Les Sept Lampes de r Architecture.)