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LE CAMPANILE DE GIOTTO

comme un nuaj^e du iiialin, et ciselée coinine une coquille de la nier.

Si c'est là, comme je le crois, le modèle et le miroir de l'architecture parfaite, n'y a-t-il pas quelque chose à apprendre en se reportant auxpremières années vécues par l'homme qui le dressa ? J'ai dit que la force de l'esprit humain croît dans la solitude. Bien plus encore l'amour et la conception de cette beauté, — dont chaque ligne et chaque nuance, nous l'avons vu, ne sont, tout au plus, qu'une faible image de l'œuvre quotidienne de Dieu et les fixations d'un rayon de quelque étoile de sa Création, — seront départis principalement, dans ces lieux qu'il a réjouis en y plantant les arbres à feuilles persistantes I Ce n'est pas dans les murs de Florence, mais parmi les lointains champs de ses lys que fut élevé l'enfant (1) qui devait dresser, au-dessus des tours du guet et de la guerre, cette pierre angulaire de la beauté I Rappelez-vous tout ce qu'il est devenu; dénombrez les pensées sacrées dont il a rempli le cœur de l'Italie ; demandez à ceux qui l'ont suivi ce qu'ils ont appris à ses pieds, et lorsque vous aurez fait l'énumération de ses travaux et

U^ Giotto.

enregistré leurs témoignages, s'il vous semble que Dieu avait vraiment répandu sur celui-ci, son serviteur, et sans la mesurer, une part peu commune de son Esprit et qu'il était, en vérité, un roi parmi les enfants des hommes, rappelez-vous, aussi, que la légende inscrite sur sa couronne était celle de la Couronne de David : « Je t'ai tiré de la bergerie et de la garde du troupeau... »

(Les Sept Lampes de r Architecture.)

Quel parti doit-on prendre vis-à-vis des vieux édifices qui menacent ruine ? Doit-on les restaurer ? Doit-on les consolider ? Doit-on les abattre ? Et lorsqu'ils encombrent la circulation, chaque jour plus active dans nos grandes villes modernes, faut-il les sacrifier à cette circulation ? Telles se posent les questions les plus actuelles qui soient ; on les discute, sans cesse, à Paris, à Rome, à Florence, à Venise, à Bruxelles, partout où il y a de vieux monuments à protéger et une vie matérielle plus intense à satisfaire, et c'est à quoi répond, déjà, Ruskin dans cette page datée de 1 849.

IL n'entre pas dans mon plan actuel, d'envisager longuement le devoir dont j'ai parlé : la conservation de l'architecture que nous possédons. Mais quelques mots doivent mètre permis, comme étant spécialement nécessaires dans nos temps modernes. La vraie signification du mot restauration n'est comprise ni du public, ni de ceux qui ont la charge de nos monuments publics. On entend par là, généralement, la destruction la plus totale que puisse souffrir un édifice : une destruction dont on ne pourra recueillir aucun reste, une destruc-

tion accompagnée d'une fausse description de la chose détruite. Ne nous abusons pas en cette importante matière : il est impossible de restaurer quoi que ce soit qui fut beau ou grand en architecture, aussi impossible que de ressusciter un mort ! Ce que j'ai noté plus haut comme la vie d'un ensemble, cet esprit qui ne peut être donné que par la main et ]'œil de l'ouvrier, ne peut jamais être restitué. Une autre époque pourra lui donner une autre âme et ce sera alors un nouvel édifice, mais l'esprit de l'ouvrier mort ne pourra être évoqué et l'on ne pourra lui enjoindre de diriger d'autres mains et d'autres pensées. Quant à une directe et simple copie, elle est matériellement impossible. Gomment copier des surfaces qui ont été usées dans l'épaisseur d'un demi-pouce? Tout le fini de l'œuvre était dans ce demi-pouce d'épaisseur qui est parti ; si vous essayez de restaurer ce fini, vousle faites au petit bonheur. Si vous copiez ce qui est resté, — en admettant que la fidélité soit possible (et quel soin et quelle vigilance et quelle dépense le peuvent garantir ?) — en quoi le nouveau travail sera-t-il meilleur que l'ancien? Il restait encore dans l'ancien quelque soupçon de vie, quelque mystérieuse suggestion de ce qu'il avait été et de ce qu'il

avait penlu, quelque douceur dans ses délicates lignes où la |)iuie et le soleil avaient travaille. Il ne peut y en avoir aucune dans la brutale' (lurel(5 de la sculpture nouvelle La première étape d'une restauration (je l'ai vu et cela maintes et maintes fois ; je l'ai vu au baplistèro de Pise, je Tai vu à la Casa d'Oro h Venise, je l'ai vu à la cathédrale de Lisieux) consiste à mettre Tancien travail en pièces. La seconde consiste, d'ordinaire, à produire la copie la moins dispendieuse et la plus misérable qui puisse faire illusion, et, en tout cas, si soignée et si travaillée qu'elle puisse être, une pure imitation, un froid modèle des seules parties qui pouvaient être modelées avec des adjonctions hypothétiques; et encore mon expérience ne m'a-t-elle jamais fourni qu'un exemple 011 cela ait été atteint ou même essayé jusqu'au plus haut degré de fîdéhté possible, celui du Palais de Justice à Rouen.

Ne parlons donc pas de restauration. C'est un mensonge d'un bout à l'autre. Vous pouvez faire le moulage d'un édifice comme vous le pouvez d'un cadavre et votre moulage contiendra la carcasse des vieux murs comme il pourrait contenir le squelette, mais je n'en vois pas l'avantage, ni ne m'en soucie. En tout

cas, le vieil édifice est détruit et cela plus totalement et plus impitoyablement que s'il s'était écroulé en un monceau de poussière ou fondu en une masse d'argile. On a glané davantage' des ruines de Ninive qu'on ne pourra jamaisle faire de la reconstruction de Milan.

Mais, dit-on, la restauration peut devenir une nécessité! Soit. Envisagez la nécessité face à face et acceptez-la dans toutes ses conditions . La destruction s'impose-t-elle? Acceptez-la comme telle, jetez bas l'édifice, jetez ses pierres dans des coins écartés, faites-en du ballast ou du mortier à votre gré, mais faites cela honnêtement et ne mettez pas un mensonge à la place I Et si vous envisagez cette nécessité avant qu'elle ne survienne, vous pourrez la prévenir. Le principe des temps modernes (principe qui, je crois, au moins en France, est systématiquement appliqué par les maçons pour se procurer de l'ouvrage, comme l'abbaye de Saint-Ouen fut détruite par les magistrats de la ville pour donner de l'ouvrage à quelques vagabonds) consiste d'abord à négliger les monuments et ensuite à les restaurer. Prenez le soin voulu de vos monuments et vous n'aurez pas besoin de les restaurer. Quelques feuilles de plomb placées à temps sur le

toit, quelques feuilles mortes et brindilles balay<^es à temps, hors des conduites d'cciu, sauveront de la ruine à la fois toitset murailles. Veillez sur un vieil édifice avec un soin anxieux ; gardez-le de votre mieux, et à tout prix, de toute cause de délabrement; comptez ses pierres comme vous feriez les joyaux d'une couronne ; mettez-y des gardes comme aux portes d'une ville assiégée ; liez-le avec du fer là où il se désagrège; soutenez-le avec des poutres là où il s'affaisse ; ne vous inquiétez pas de la laideur du soutien : mieux vaut une béquille qu'une jambe perdue; faites cela tendrement et respectueusement et assidûment, et plus d'une génération naîtra encore et disparaîtra sous son ombre. Son jour fatal viendra à la fin, mais qu'il vienne franchement et ouvertement et qu'aucune substitution déshonorante et mensongère ne le prive des offices funéraires du Souvenir.

De dégradations plus insouciantes et plus ignorantes encore, il est vain de parler; mes paroles n'arriveront pas jusqu'à ceux qui les commettent. Mais qu'on les entende ou non, je ne dois pas taire cette vérité : la conservation des monuments du passé n'est pas une question d'opportunité ou de sentiment. Nous

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navo7is aucun droit d'y toucher t Ils ne nous appartiennent pas. Ils appartiennent en partie à ceux qui les firent et en partie à toutes les générations d'hommes qui vont nous suivre. Les morts ont encore un droit sur eux. Le but pour lequel ils ont travaillé, la gloire de la perfection ou l'expression d'un sentiment religieux ou toute autre chose contenue dans ces édifices et qu'ils ont voulue durable, nous n'avons aucun droit de l'effacer. Ce que nous avons bâti nous-mêmes, libre à nous de le détruire ; mais quand d'autres hommes ont donné leur force, leur richesse et leur vie pour accomplir quelque chose, leurs droits sur cette chose ne passent pas avec leur mort ; encore moins le droit à l'usage de ce qu'ils n'ont fait que nous léguer en usufruit. Il appartient à tous leurs successeurs. Ce peut être dans l'avenir un sujet de douleur ou une cause de préjudice pour des millions d'êtres, que nous ayons consulté notre convenance présente pour jeter bas tels édifices dont il nous plaisait de nous défaire. Cette douleur, cette perte, nous n'avons pas le droit de l'infliger. La cathédrale d'Avranches appartenait-elle à la tourbe qui la détruisit plus qu'à nous qui nous promenons tristement sur ses fondations? Et aucun édifice

appartient-il jamais à ces tourhos qui lui font violence ? Car c'est et ce sera toujours une vile tourbe I Peu importe que ce soit dans la rage ou dans une folie rëfléchie; peu importe qu'elle soit innombrable ou qu'elle siège dans des conseils : les gens qui détruisent quelque chose sans cause sont toujours une vile tourbe et Tarchitecture est toujours dcHruite sans cause. Un bel édifice vaut nécessairement le terrain qu'il occupe et il en sera ainsi jusqu'à ce que le centre de l'Afrique et de l'Amérique soit aussi peuplé que le comté de Middlesex. Il n'y a pas, non plus, de cause valide a invoquer pour sa destruction. S'il en était jamais de valide, ce ne serait toujours pas maintenant où la préoccupation tant du passé que de l'avenir est trop chassée de nos esprits par celle d'un présent inquiet et malcontent. Le calme même de la nature nous est soustrait peu à peu; des miUiers d'êtres qui, autrefois, dans leurs voyagesnécessairement prolongés, étaient soiiinis à l'influence du ciel silencieux et des champs assoupis, influence plus effective qu'on ne le soupçonne ou qu'on ne l'avoue, portent maintenant, avec eux, jusque dans leurs voyages l'incessante fièvre de leur vie ; et le long des veines de fer qui sillonnent le corps

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de notre pays, battent et s'écoulent les violentes pulsations de soneflfort, d'heure en heure plus brûlantes et plus rapides. Aujourd'hui, toute la vitalité est par ces palpitantes artères concentrée dans les grandes villes; la campagne est traversée comme une mer verte par des ponts étroits, et nous sommes jetés en foule toujours plus dense contre les portes de la ville. La seule influence qui puisse sagement y prendre la place des bois et des champs est le pouvoir de l'ancienne architecture.

Ne vous en dessaisissez pas pour l'amour du square régulier, de l'avenue clôturée, ni pour la rue correcte ou le quai ouvert. La gloire d'une cité n'est pas en ces choses. Laissez-les à la foule, mais souvenez-vous qu'il y aura sûrement quelqu'un dans le circuit des murailles troublées, quelqu'un qui aspire à conduire ses pas dans d'autres endroits que ceux-ci, à rencontrer d'autres formes en leur aspect familier, — comme celui (1) qui s'assit si souvent à cette place que frappait le soleil couchantpour contempler les lignes de la cathédrale de Florence, ou comme ses hôtes qui pouvaient soutenir^ des chambres de leur palais, la

(1) Le Dante.

contemplation journalière de cette place où leurs pères (étaient couchés dans la mort, an carrefour des rues sombres de Vérone

{Les Sept Laînpes de rAixhitecture.)

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