‹ Pages choisiesChapitre 78 sur 113 · ET LA MAIN · texte numérisé non relu

ET LA MAIN

On se plaint continuellement, aujôur(l*hui, que notre siècle n'ait pas son " style ", quand le XVIir, le XVII*, le XVF avaient les leurs, très beaux et très caractérisés. On se plaint, aussi, que les arts appliqués : le meuble, la ferronnerie, la décoration murale, Torfèvrerie, la sculpture décorative ne soient pas, de nos jours, si honorés, ni si parfaits que dans les siècles qui nous ont précédés et où le moindre objet révélait un sentiment d*arl. Et Ton se demande ce qu'il faudrait pour ramener ces âges d'or du bibelot. A cela, Ruskin répond par ces trois prescriptions :

1° 1\ T'ENCOURAGEZ jamais, sauf absolue néjl\ cessité, la fabrication d'un objet dans la production duquel l'invention n'a pas de part.

2° N'exigez jamais un fini minutieux, pour le fini lui-même, mais seulement s'il tend à un but pratique ou noble.

3** N'encouragez jamais une imitation ou une copie d'aucune espèce, sauf pour conserver des souvenirs des grandes œuvres.

Ainsi la règle est simple : tenir d'abord à

rinvention et ensuite à rexdcution on tant qu'elle peut servir Tinvention et que l'inventeur en est capable sans un pénible effort, et pas davantage. Par-dessus tout, ne demandez pas de raffinement d'exécution là où il n'y a pas de pensée, car c'est un ouvrage d'esclaves, sans compensation. Préferez un travail fruste à un travail fini, du moment que le but pratique est rempli, et ne vous imaginez jamais qu'on doive être fier de quelque chose qui peut être accompli avec de la patience et du papier de verre.

Je citerai seulement un exemple tiré de la manufacture du verre. Notre verre moderne est admirablement clair dans sa substance, fidèle à son patron dans sa forme, soigné dans sa taille. Nous en sommes fiers. Nous devrions en être honteux. Le vieux verre de Venise était trouble, sans soin dans ses formes et gauchement taillé, s'il l'était toutefois. Et les vieux Vénitiens en étaient fiers. Car il y a cette différence entre l'ouvrier anglais et le vénitien que le premier pense seulement à assortir ses patrons, à tenir ses courbes parfaitement exactes et ses bords parfaitement effilés et devient une pure machine à arrondir des courbes et à aiguiser des bords, tandis que l'ancien vénitien

168 PAGES CHOISIES DE RUS Kl N

ne s'inquiétait nullement si ses bords étaient effiles, mais il inventait un dessin nouveau pour chaque verre qu'il faisait et jamais ne moulait une poignée ou un bord sans y mettre une fantaisie nouvelle. Et ainsi, quoique certain verre vénitien soit assez laid et gauche lorsqu'il a été fabriqué par des ouvriers sans adresse et sans invention, d'autres verres sont si beaux dans leurs formes qu'aucun prix n'est trop élevé pour eux et nous ne voyons jamais la même forme répétée deux fois en eux. Or vous ne pouvez avoir, à la fois, le fini et la forme variée. Si l'ouvrier est préoccupé de ses bords, il ne peut songer à son dessin; s'il l'est de son dessin, il ne peut songer à ses bords. Choisissez entre la belle forme et le parfait fini, et choisissez, en même temps, si vous voulez faire de l'ouvrier un homme ou une meule...

— Pardon I interrompt le lecteur ; si l'ouvrier sait très bien dessiner, je neveux pas le laisser au four. Qu'il s'en aille! Qu'on en fasse un monsieur et qu'il ait un ateher et y dessine son verre et nous le ferons souffler et tailler par des ouvriers ordinaires^ et ainsi nous aurons à la fois le dessin et le fini.

— Toutes les idées de cet ordre sont fondées

sur deux fausses hypothèses : la première, c'est que les pensées d'un homme peuvent être exécutées par les mains d'un autre homme; la seconde, c'est que le laheur manuel est une déf;radalion quand il est dirigé par Tintelligence.

Sur une vaste échelle et dans une œuvre déterminée par la ligne et la règle, il est à la fois possible et nécessaire que les pensées d'un homme soient réalisées par le travail d'autres hommes; c'est dans ce sens que j'ai déjà défini la meilleure architecture : la pensée de l'esprit d'un homme mûr exprimée par les mains de l'enfance. Mais sur une petite échelle et dans un dessin qui ne peut être mathématiquement défini, les pensées d'un homme ne peuvent jamais être exprimées par un autre ; et la différence entre l'esprit de la touche de l'homme qui conçoit et de celle de l'homme qui suit la direction, est souvent toute la différence qu'il y a entre une grande et une vulgaire œuvre d'art. Quelle distance il y a de l'exécution originale à l'exécution de seconde main, c'est ce que je tâcherai de montrer ailleurs; ici, mon but n'est pas tant de le montrer que de signaler une autre et plus fatale erreur, qui est le mépris du travail manuel lorsqu'il est dirige par l'in-

170 PAGES CHOISIES DE RUS Kl N

telligence ; car, le mépriser lorsqu'il est ainsi réglé par l'intelligence n'est pas une erreur moins fatale que de l'estimer pour sa propre valeur. De nos jours, nous cherchons continuellement à dissocier les deux. Nous demandons à un homme de penser sans cesse et à un autre de travailler sans cesse de ses mains et nousappelonsrun((unmonsieur)) etl'autre «un ouvrier )), tandis que l'ouvrier devrait souvent penser et le penseur souvent travailler de ses mains et tous les deux être des « gentlemen» dans la meilleure acception du mot.

Dans l'état présent, nous faisons des deux des non-gentlemen, l'un enviant son frère, l'autre le méprisant. Et la masse delà société est faite de penseurs morbides et de travailleurs misérables. C'est seulement parle travail que la pensée devient saine et seulement par la pensée que le travail devient joyeux, et les deux ne peuvent pas impunément être séparés. Il serait bon que chacun de nous fût un bon ouvrier manuel en quelque point et le déshonneur du travail manuel disparaîtrait tout à fait. De cette sorte, il resterait bien une distinction tranchée, de race, entre les nobles et les roturiers, mais ce ne serait pas une distinction aussi tranchée que celle oui sépare ces der-

iiiers Q\\ paresseux et on Lravailhîurs ou (|ui sépare les hommes des professions libérales et les autres. Toutes les professionsseraient libérales etTorgueil qu'on en retirerait tiendrait moins à la spécialité de l'emploi môme qu'à celui de la perfection qu'on y apporte. Et mieux encore, dans chaque profession, aucun maître no dédaignerait de remplir la plus dure besogne : le peintre broierait lui-même ses couleurs ; l'architecte travaillerait dans la cour du maçon avec ses hommes ; le patron déploierait plus d'adresse qu'aucun de ses ouvriers parmi ses machines, et la distinction entre un homme et un autre no consisterait plus que dans Texpérience et l'adresse et dans l'autorité et la fortune que ces choses doivent naturellement et justement apporter.

{Les Pierres de Venise,)

Page 1