‹ Pages choisies;Chapitre 18 sur 63 · I. En français dans le texte · texte numérisé non relu

I. En français dans le texte

PARAPHRASES DE POEMES DE RUBEN DARIO

mant l'or poli ! Le Faisan a capté une bouffée de cet air phosphorique qui est comme un chatouillement dans le talent de Mendès, d Aurélien SchoU, de Halévy... Quand donc, dans notre langue austère, la volupté a-t-elle obtenu du vers, pour son carquois de chasseresse, de pareilles flèches ? Car la volupté est l'àme même de ces vers : ils se creusent, ils s'étirent, ils ronronnent, comme les chats S3'^barites, sur les coussins du plaisir ! Vers gourmands, vers tentateurs et subtils, vers capables d'énerver une légion de Sparte. S'il s'agissait d'aller à la guerre, je les proscrirais comme une Magicienne tendant son philtre perfide et alanguîssant. Et si — grâce au petit grain de sel que presque tous nous avons reçu des Charités — mon incorrigible inclination pour l'art qui combat et qui pense n'était pas si éloignée d'avoir le pédantisme des pédagogues, je dirais qu'ils sont d'une mauvaise suggestion.

Le pouvoir d'admirer est, sans doute, la grande force du critique ; mais nous qui le sommes, ou qui aspirons à l'être, nous avons notre inévitable esprit familier, que tourmente la puérile démangeaison de faire ses petites dents en les enfonçant dans une noble chair. Certaine amertume, mitigée et spirituelle est un ferment sans lequel la liqueur que nous fabriquons ne ferait pas de mousse. Je ferais ma devise du titre d'une pièce du poète des « Emaux » : Bonbons et pommes vertes. Jusqu'ici, nous n'en avons justifié dans ces pages que la première partie. Mais voici après la Chanson de carnaval, qui est, comme je l'ai dit, un jouet qui pourrait être sorti des mains de Banville, et avant Le Faisan que je considère comme un vrai régal artistique, trois compositions galantes qui semblent mises là tout exprès pour satisfaire mon désir de ne pas laisser vierge la page des censures.

Je reproche à Ruben Dario ces six pages triviales dans son recueil. Elles font admirablement dans les albums où elles furent écrites, mais, sorties de là, elles me semblent indignes

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

de ce que pareil poète les signe et les reconnaisse pour siennes ; car il va sans dire^ que si je le tiens pour un esprit du XVIII' siècle français, ce n'est point parce que je le crois de l'espèce poétique des Bertin et des Dorât. Je ne dirai pas — et qui oserait avouer, quoiqu'il le pense, ce péché de complaisance ? — que les poètes vrais soient dans l'impossibilité de faire des vers d'albums. Un poète n'a pas à être si farouche. Ce que je pense, c'est que la solennelle fête que signifie pour le poète l'acte de vendanger parmi les vignes fécondes de ses rimes et de remplir les corbeilles dorées de ses Canéphores, doit être consacrée avec la virile résolution du sacrifice, et doit faire taire, dans son cœur d'auteur, toutes les prédilections intéressées. En effet : une anthologie, même si elle est individuelle, un « Cancionero », pour parier comme au xV siècle ou comme Heine, -est par nature une œuvre d'un choix rigoureux, et" s'il s'agit, comme en ce cas, d'un grand poète, d'un choix rigoureux jusqu'à la cruauté. Que l'humilité des disparates passe dans notre prose plébéienne et que passent aussi, hors du livre, les complaisances avec la Muse. Mais un livre de vers c'est un délicat plat de fraises, où il ne nous plaît de voir admis, sur rémail ou le cristal, que les fruits parfumés, la fine poudre du sucre neigeux, la blancheur plus vive encore de la crème...

Le Verlaine des Fêtes a volontiers laissé la trace de ses pas sur les pages que nous avons jusqu'ici parcourues dans l'œuvre du poète. Les pièces intitulées Mienne et Elle se dit mienne nous font envisager un nouvel aspect de ce grand et rare maître. Nous voici maintenant dans le brumeux domaine du Verlaine des Romances sans paroles ; dans le domaine du Verlaine converti par Rimbaud au culte de sa poésie ultra-spirituelle et

Page 1