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LE GOUT ET LE SENS MORAL

Il y a un rapport organique, une sympathie naturelle et étroite qui relie les subversions de la sensibilité et de la volonté aux faussetés et aux violences du mauvais goût. S'il nous était donné de pénétrer dans le mystérieux laboratoire des âmes et si nous pouvions reconstruire l'histoire intime de celles du passé pour trouver la formule définitive de leurs caractères moraux, ce serait un intéressant sujet d'étude que de déterminer la part qui correspond, parmi les causes de la perversité raffinée de Néron, au germe de monstrueux histrionisme déposé dans l'âme de ce sanglant cabotin par la rhétorique entortillée de Sénèque. Lorsqu'on évoque l'art oratoire de la Convention et qu'on voit

LE CRlTíqUE ET L'ESSAYISTE.

de toutes parts apparaître, comme la peau de tigre du jacobinisme, ce vêtement d'abominable perversion des rhéteurs, il est impossible de ne point établir de relation — comme entre les ra3^ons qui partent d'un même centre, comme entre les accidents d'une même folie — entre le dévoiement du goût, le vertige du sens moral et la limitation fanatique de la raison. Indubitablement, parmi les résultats de l'esthétique il n'en est aucun de plus sûr que celui qui nous apprend à distinguer, dans la sphère du relatif, le bon et le vrai, du beau, et à accepter la possibilité d'une beauté du mal et de Terreur. Mais il n'y a pas besoin de méconnaître cette vérité, définitivement vraie, pour croire à lenchaînement sympathique de toutes ces hautes fins de l'âme et pour considérer chacune d'elles comme le point de départ, non pas le seul-mais pourtant le plus sûr d'où il soit possible de se rendre vers les autres.

L'idée d'un accord supérieur entre le bon goût et le sens moral est donc exacte, il en est de même pour lesprit des individus que pour celui des sociétés. Pour ce qui concerne ces dernières, ce rapport pourrait avoir son symbole dans celui que Rosenkrantz affirmait exister entre la liberté et l'ordre moral et la beauté des formes humaines comme résultat du développement des races dans le temps. Cette beauté t3^pique réfléchit, pour le penseur hégélien, l'eiFet ennoblissant de la liberté ; l'esclavage enlaidit en même temps qu'il avilit ; la conscience de leur développement harmonieux imprime aux races libres la marque extérieure de la beauté. Dans le caractère des peuples, les qualités. qui viennent de la finesse du goût, le pouvoir des formes gracieuses, la délicate aptitude à intéresser, la vertu de rendre aimables les idées s'identifient, du reste, avec le « génie de la propagande », c'est-à dire avec le don puissant de l'universalité. C'est une chose bien connue que c'est en grande partie à la possession de ces qualités de choix'que doit se rattacher la signification humaine que l'esprit français par- Si 60 ^

ARIEL

vient à communiquer à tout ce qu'il choisit et à tout ce qu'il consacre. Les idées acquièrent des ailes puissantes et rapides, non dans le sein glacé de f abstraction, mais dans l'atmosphère lumineuse et chaude de la forme. Leur supériorité de diffusion, et parfois leur influence dépendent de la lumière dont les Grâces les ont baignées. C'est ainsi que. dans l'évolution de la vie, ces charmantes extériorités de la nature, qui semblent représenter exclusivement lé don d'une superfluité capricieuse — la musique et le plumage colorié des oiseaux, et, comme un appât pour l'insecte propagateur du pollen fécond, les nuances des fleurs, leur parfum — ont rempli, parmi les ¿4éments de la concurrence vitale, une fonction des plus réelles : puisque, signifiant une supériorité de motifs, une raison de préférence pour les attractions de l'amour, elles ont fait prévaloir, dans chaque espèce, les êtres les mieux doués de beauté sur les moins avantageusement partagés. Pour un esprit en qui existe l'amour instinctif du beau, il 5^ a, sans doute, un certain genre de mortification dans le fait de se résigner à le défendre au moyen d'une série d'arguments qui se fondent sur d'autres raisons, sur d'autres principes que l'amour lui-même, irresponsable et désintéressé, de la beauté, cette beauté en laquelle une des impulsions fondamentales de l'existence rationnelle trouve à se satisfaire. Malheureusement, ce motif supérieur perd son empire sur un immense nombre d'hommes, auxquels il est nécessaire d'enseigner le respect qu'on doit à cet amour à quoi ils ne participent point, en leur révélant quels sont les rapports qui les rattachent à d'autres sortes d'intérêts humains. Pour cela, il faudra lutter beaucoup et souvent avec la conception qu'on se fait ordinairement de ces rapports. En effet, tout ce qui tend à adoucir les contours du caractère social et les mœurs, à aiguiser le sens de la beauté, à faire du goût une délicate impressionnabilité de l'esprit, et de la grâce une forme universelle de l'activité équivaut, au jugement de beaucoup de sectateurs du sévère et de l'utile, à altérer ^ ^ 61 ^

LE CRITIQUE ET L ESSAYISTE

la trempe virile et héroïque des sociétés d'une part, et de l'autre leur capacité utilitaire et positive. J'ai lu dans Les travailleurs de la mer que, lorsqu'un bateau à vapeur fendit pour la première fois les vagues du canal de la Manche, les paysans de Jersey l'anathématisèrent au nom d'une tradition populaire qui considérait l'eau et le feu comme des éléments irréconciliables et fatalement destinés à la discorde. Le jugement commun admet volontiers de pareilles- inimitiés. Si vous vous proposez de vulgariser le respect envers le beau, commencez par faire comprendre la possibilité d'un concert harmonieux de toutes les légitimes activités humaines, et cette tâche sera plus facile que celle de convertir l'amour de la beauté pour elle-même en une qualité de la multitude. Pour que la majorité des hommes ne se sente pas tentée à' expulser les hirondelles de la maison, suivant le conseil de Pythagore, il est nécessaire de choisir pour arguments non pas la grâce monastique de ces oiseaux ni leur légende de vertu mais le fait que la présence de leurs nids n'est en aucune manière inconciliable avec la sécurité des toits...

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