ÉTUDE DU MILIEU
Où les deux chaînes des Andes de l'Equateur s'approchent en convergeant vers le nœud de Pasto, elles réunissent comme un conseil de volcans, sans égal au monde pour l'agglomération et la grandeur. Là, rivalisent en altitude et en majesté le Chimborazo, le Cotopaxi, le Tunguragua, l'Antisana... et la plutonienne assemblée s'étend à la ronde sur le vaste plateau qui lui sert de Forum ; mais non sans que, d'intervalle en intervalle, cette terre enflammée, comme désireuse de faire trêve à tant de grandeur et à tant d'austérité, s'ouvre en une fraîche et délicieuse vallée, où elle déverse en une fois toutes les grâces dont elle lésinait sur les hauteurs, et s'endorme à l'ombre d'une végétation qui colore, avec la lumière des tropiques, ses jardins de magie.
Dans le fond d une de ces vallées, regardant comment s'élèvent : d'un côté le Chimborazo, qui s'arroge dans un calme sublime la monarchie des sommets, de l'autre, le Colopaxi, qui a l'investiture de la principauté de ceux qui s'étendent à l'Orient, et plus près et dans cette même partie orientale, le Tunguragua, au milieu de grasses campagnes labourées et de rives florissantes dont le cours brillant d'une petite rivière, à
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peine arraché aux flanes de la cime maternelle, baise les bords, est fixée une petite et gracieuse ville, que Ton nomme Ambato. Cette ville jouit, depuis les temps coloniaux, d'un certain renom géorgiqiie et idyllique. On célébrait la pureté de son air, la délicatesse de ses fruits, l'abondance de ses récoltes et la renommée voulait qu'on y pétrît un pain si blanc et si exquis que nulle part ailleurs on ne parvenait à l'imiter, quand bien même on y fût venu chercher l'eau et la farine. Parfois, elle sentit s'abattre sur elle la griffe du volcan voisin ; mais elle revint vite à sa vie de paix et de simplicité bucolique, et de cette humble simplicité elle ne serait point sortie si l'avenir ne lui eût réservé une .notoriété plus illustre que celle, primitive et candide, qu'elle avait gagnée avec son painblanc et les fruits de ses vergers et de ses jardins. Le Destin l'avait désignée pour être le berceau d'un de ces hommes qui anoblissent le lieu obscur et écarté où ils vinrent au monde et qui lui attirent un intérêt que n'avaient pu lui donner, roulant silencieuses à l'oubli, les dix ou cent générations précédentes. Dans cette ville naquit Montalvo; c'est là que la Nature réunit en une seule personne le don d'un des plus hauts artisans qui aient travaillé dans le monde la langue de Quevedo et la foi d'un des caractères les plus persévérants qui aient professé en Amérique l'amour de la liberté.
Si, à la lumière de l'idée émersonienne des hommes représentatifs, on cherchait à marquer en quelques figures données les énergies supérieures de la conscience hispano-américaine pendant le premier siècle de son histoire, personne ne pourrait disputer à Montalvo d'être la représentation typique de l'écrivain, dans la plénitude de facultés et de disciplines qu'implique ce titre. Il fut parmi nous Técrivain, parce que, en même temps qu'une aptitude supérieure, il eut à un degré singulier et très rare dans une culture naissante la religion littéraire, la vocation de la littérature, avec la ferveur, avec la persévérance,
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avec les respects et les soins de qui a fait profession religieuse. A l'élément inconscient, actif et efficace, s'unissait, dans son inspiration d'écrivain, un élément conscient et réfléchi, dont les racines plongent dans un profond savoir, dans une maîtrise affinée de son art. Cette féconde collaboration donne un cachet unique à Montai vo comme prosateur américain en son temps. C'avait été, jusqu'alors, une sorte de condition de toute littérature américaine que le désaccord entre les deux pouvoirs de qui dépend l'intégrité et la constance de Tœuvre : celui qui donne par soimême l'étincelle élémentaire et celui qui préside à l'exécution parfaite et mûrie. Les deux types intellectuels antagonistes qui les personnifient respectivement, dans leur opposition la plus extrême, sont ces deux écrivains que mit face à face, lors de la répercussion des guerres du romantisme, la scène littéraire de Santiago de Chile : Sarmiento, puissant et génial, mais de culture incohérente et boiteuse, de goût à moitié barbare, de production précipitée et fébrile ; don André Bello, de culture solide et harmonieuse, de goût affiné, de dialectique magistrale et robuste, mais manquant de souffle créateur, d'onction et d'élan dans le style, docteur illustre que parfois visitait la grâce en vers et en prose, mais non celle qui rappelle, par quelque chose de divin, le don théologique.
Il faut arriver jusqu'à Montai vo pour, parmi nos écrivains, en trouver un en qui s'accomplisse en quelque sorte l'hymen de ces deux pouvoirs. Son œuvre les montre amoureusement enlacés, et laisse admirer, quoique pas toujours en proportions égales et justes, l'inspiration et l'art, la force intérieure et l'habileté parfaite, la minutie subtile du mosaïste et le souffle vulcanien du forgeron.
Tandis que dans ses procédés d'artiste se manifeste le raffinement et la complexité, il y a dans son naturel, de combatif et denthousiaste, un grand élan primitif et indompté, une grande énergie héroïque et ingénue- Dans là fleur d'atticisme
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de l'humaniste acclimaté, persiste la crudité du terroir d'Amérique. Et l'effet en est une originalité soumise aux nombres et aux temps, quoique non dominée entièrement par eux, et qui, comme caractère littéraire, n'a point de pareille dans l'Amérique de notre langue. Nous aurons l'occasion de la définir plus amplement dans d'autres parties de cette étude.
Don Juan Montalvo naquit en 1833 d'une famille noble par l'origine et la considération. Don Marc Montalvo, son père, homme de trempe énergique et tenace, venait d'un village du Chimborazo; doiïa Josèphe Villacroces, sa mère, d'un vieux domaine d'Ambato. Il eut des frères, chez qui les qualités de l'esprit furent grandes et exemplaire le caractère civique. Son enfance fut concentrée et pensive : le spectacle d'une nature où le sublime est éternel l'éleva dans le goût de la solitude. Adolescent, il vint à Quito, et les classes du collège de Saint- Fernand virent se former et se déployer cette vive flamme de son esprit. Les lettres classiques, l'histoire, la philosophie morale déterminèrent, du premier moment, les pôles de sa vocation. Il fit une année d'études juridiques, mais s'il ne s'y attacha point d'un goût professionnel, il les estima et les cultiva toujours en tant qu'elles se rapportent aux principes du droit et au gouvernement des sociétés. Lors de la réorganisation libérale, qui eut pour point de departía révolution de 1851, la jeunesse de l'époque se réunit dans un centre littéraire et politique où Montalvo trempa ses premières armes d'écrivain. Mais avant de laisser là ce point de sa vie et pour montrer comment il découvrit son originalité et sa grandeur, nous ferons bien d'ébaucher auparavant la société au sein de laquelle il se forma et à laquelle il devait consacrer, par un « retour » héroïque et génial, les forces de son esprit.
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Soixante lieues de chemin abrupt et rocheux séparaient de la mer et de toute communication avec le monde le site élevé de Quito, la vieille résidence d'Atahualpa, devenue depuis, d'abord présidence dépendant des vice-rois de la Nouvelle-Grenade, ensuite chef-lieu d'une des trois parties de la Colombie, et enfin capitale de république.
La ville s'élève sur les pentes du Pichincha. Le paysage, autour, est accablant de grandeur, comme dans toute cette région merveilleuse : le ciel, très pur en ses moments de calme, électrique et encombré dans la tempête ; le climat doux quoique avec une tendance au froid. La population, stationnaire depuis le temps de la colonisation, atteignait à peine trente-cinq mille habitants : dont un huitième seulement blancs, les autres Indiens ou métis. Sur un sol âpre et escarpé, au milieu de ravins qui taillent avec une énergie subite la roche volcanique, est placée la ville, dont les rues, à pentes rapides, ne permettaient point le passage des charrettes ni des voitures, ce qui rendait le silence plus constant et le repos plus sauvage. Les maisons, généralement de boue, à toiture de tuile, et pauvres, comme si les humiliait la perpétuelle menace du tremblement de terre, semblaient agenouillées à l'ombre tutélaire des couvents, nombreux, énormes, les plus riches et les plus vastes du Nouveau-Monde. Ici celui de la Compagnie, avec sa façade parfaite, dans le goût plateresque, et qui n'a point de rivale dans l'architecture américaine jlácelui de Saint-François, monumental aussi etsomptueux, et, un peu partout répandus, celui de Saint-Dominique, celui de la Conception, du Carmel, de la Merced, de Sainte- Claire, de Saint-Augustin. A l'intérieur de ces murs convergeait toute autorité, toute pensée et toute vie. Les cloches sont l'unique chose qui sonne haut dans la ville, l'entrepôt de la
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culture est la bibliothèque du couvent. L'Université est une branche qui se rattache à ce trçnc commun et qui en vit. Dans ces cloîtres se réfugiera, lorsqu'il aura besoin d'une retraite spirituelle, le voisin du domaine illustre qui va, enveloppé dans son manteau, par les rues où les Indiens à l'air hébété passent en portant sur les épaules leur charge de bois ou de légumes, ou leur cruche d'eau. Sur cette plèbe indigène retombe tout le travail servile. Les jours de marché, sur la place Saint-François, elle déploie, en curieuse multitude, son originalité de couleur ; circulant ou assis sous d'étroits tendelets, les vendeurs, indiens de la ville ou des environs, dont les habits aux tons éclatants se mêlent en un pittoresque désordre, comme la variété de leurs marchandises : les corbeilles d'osier, les jarres, les jolis jouets de corozo, les flûtes et les guitares où se déversera l'âme du peuple, les galettes de maïs, la canne à sucre, les fruits parfumés de la vallée... Ce commerce turbulent n'a rien qui lui corresponde dans l'ordre du travail de l'esprit : l'échange des idées manque, ou peu s'en faut, de ses organes élémentaires. La librairie n'existe pas, l'imprimerie fonctionne à peine. Dans les boutiques de drapiers, on a l'habitude de vendre, par surcroît, quelques livres de prières ou quelques manuels d'enseignement. Pendant le gouvernement libéral de Rocafuerte, de 1835 à 1839, pas un seul journal ne vit le jour. Publier une brochure est une entreprise hérissée de difficultés.
La vie est triste et monotone. Pour divertissements, la classe cultivée ne sort point des soirées dans l'intimité qui parfois s'élèvent au rang de bal paré ; le peuple a les courses de taureaux avec de barbares perfectionnements d'invention locale, et les combats de coqs. Mais le divertissement suprême, ainsi que la suprême méditation et que l'art le plus haut s'identifient et se confondent avec la dévotion religieuse. Le spectacle par excellence ce sont les cérémonies. Les fêtes ecclésiastiques se parent d'un faste imposant : l'argent, l'or, les pierres précieuses
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consument leurs lumières dans la gloire de l'autel ; une multitude de prêtres officie, accomjiagnée d'une armée d'acolytes. Dans les paroisses, il est d'usage de rehausser les messes solennelles avec le son des tambours et des hautbois. Les processions, originales, pompeuses, se succèdent à de courts intervalles, faisant de la ville une sorte de théâtre en plein vent, où Ion représente de graves jeux scéniques : ainsi celle du Vendredi- Saint, grandiose mascarade sacrée, dans laquelle la masse ondoyante du peupleentier compose comme une allégorie, plastique et animée, de la Passion : les acteurs du drame sublime représentés avec des déguisements sérieux ou burlesques, ou bien par des figures de ronde-bosse que l'on porte sur des brancards dans le buisson de lumière des myriades de cires ardentes. Dans la procession du Corpus, des Indiens engagés dans ce but et que Ton appelle Indiens dansants s'avancent, en suivant d'un pas de danse la mesure musicale. Car la danse elle-même ici recouvre son primitif caractère hiératique comme au temps où David s'y livrait devant l'arche. Pour le jour des Rois, la coutume populaire a consacré un certain genre de représentations naïves où s'unissent, comme aux premières fêtes de Dionysos et comme à l'aurore du théâtre moderne, l'imagination religieuse et le brut instinct théâtral : autos enfantins ou mystères grossiers, qui consistent à représenter sur des tréteaux en plein vent le palais d'Hérode, l'étable de Bethléem et l'arrivée des Rois Mages, et où Ton livre à la spontanéité des rudes interprètes le canevas de l'action, qui se nuance ainsi d'une innocente bouffonnerie dans le goût de polichinelle ou de Bouloulou'.
La mortification volontaire, l'offrande exaltée de la douleur en posture publique et édifiante, ne manquent pas de compléter ces cérémonies primitives ; à la suite des processions s'avancent
I. Terme intraduisible. On désigne ainsi un acteur ambulant et chargé -de tous les rMes, une sorte de Fregoli primitif.
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ceux qui se flagellent eux-mêmes, ceux qui traînent de grosses poutres, assujetties à leurs bras par des ligatures qui font éclater les chairs ; ceux qui portent sur leur dos des charges de branches épineuses déchirant leurs épaules nues.
Ce peuple était instinctivement artiste; il conciliait avec son austérité monastique le sens de la couleur, de la mélodie et des travaux où entre, comme part fondamentale ou accessoire, un objet de beauté et d'agrément. Son don de voir se manifestait déjà par cette grâce du vêtement, commune chez l'habitant de Quito, ainsi que l'habileté à choisir et à marier les tons. Depuis les temps lointains florissait dans la ville toute une école de peintres, « l'école de Quito », qui pourvoyait de toiles religieuses les autels des églises, les cloîtres des monastères et les salons des grandes familles. Un de ces peintres, Michel de Santiago, alimente la chronique coloniale du xvii^ siècle des aventures de son existence, moitié d'aventurier turbulent, moitié d'artiste élégant, à l'image de celles de la Renaissance italienne. Il y avait aussi une tradition de sculpture avec ses statuaires et ses orfèvres. Du goût pour les choses plastiques et figurées on retrouvait une puérile ébauche populaire dans la multitude de ces grossières statues habillées qui, témoignant de la naïve adresse de l'Indien, étaient à toute occasion exhibées pour rehausser l'attrait des fêtes et l'apparat des processions. Un art moins rude se montrait dans les jouets et les figurines à mi-corps que Ton ciselait dans l'ivoire végétal. A Cuenca, on faisait d'excellentes poteries et l'on travaillait avec délicatesse le marbre et l'écaillé. Les galons d'or, d'argent et de soie que l'on brodait à Quito étaient renommés pour leur perfection et dans cette ville comme chez les autres populations de la montagne la main de la femme était habile à toutes sortes de travaux de dentellières. Des métiers d'Otavalo provenaient, depuis le temps colonial, des tapis, des tentures, des tapisseries et des châles de couleurs exquises, qui jouissaient d'une renommée
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fort étendue. Dans ce même lieu, les doigts de l'Indien tissaient de gracieuses corbeilles d'ornement. De nos jours, les charpentiers de Guayaquil, où les maisons sont en bois, font briller leur génie naturel en sculptant, sans technique apprise et avec des instruments rudimentaires, des façades de belle apparence. Mais le don le plus spontané comme le plus répandu est encore celui de la musique. L'Indien est un musicien délicat. La harpe, invention de sa race qu'il conserve en son rustique logis, la flûte et la « vihuela », que lui a transmises l'Espagnol, sont ses douces consolations. Dans le silence de la nuit, le voyageur qui, marchant par les chemins de la montagne, passe auprès de la cabane du Cholo ou qui, dans les pays peuplés, s'approche du faubourg, entend un doux son d'instrument, qui parfois s'accompagne d'une poésie, apprise ou inventée. C'est une musique triste et plaintive, la profonde lamentation du Yaraví, la mélodie qui, sur toute l'étendue de l'empire détruit de rinca. livre aux vents des Andes les plaintes d'une race marquée des stigmates du martyre et de la servitude.
La tristesse, une tristesse qui s'exhale en rafales perdues, sur un fond d'insensibilité et comme d'ensorcellement, est comme la lie déposée au fond de l'âme de l'Indien. Il est triste, ce grand peuple de cuivre, chaudière où l'on fait cuire tout le travail matériel, bouclier pour tous les coups, et plus encore que triste, soumis et apathique. L'implacable douleur, l'opprobre séculaire lui ont usé l'âme et éteint l'expression du visage. La peur, l'obéissance, l'humilité sont les seules pentes de sa pensée. Par les rues et la campagne, vêtu de la ciipna de laine qui, laissant ses bras nus, le couvre jusqu'aux genoux, l'Indien salue comme son seigneur naturel le blanc, le métis, le mulâtre et même le nègre, et sans qu'il faille faire plus que lui parler d'un ton de commandement, il est l'esclave de quiconque. 11 mange bien peu : une poignée de déchets d'orge ou de maïs bouillis pour tout le jour, et comme vin une gorgée de chicha
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de jora, qui est un ferment de maïs. Il n'y a pas de condition humaine plus misérable et plus ignominieuse que celle de l'Indien qui travaille aux champs. L'indépendance laissa subsister et cela jusqu'en 1857, 1 impôt personnel des mitas, iniquité de la colonie : un recrutement annuel prélève sur les indigènes de chaque village le nombre requis, pour coopérer, pendant l'année, au travail des mines, des domaines de labourage ou de troupeaux, et des ateliers où se fabrique la toile de « tocuyo » V L'Indien que l'on contraint de cette sorte s'appelle concierto. Les formes suivant lesquelles il s'acquitte de son impôt sont celles du plus cruel esclavage. Sur le plateau glacial, sur la plaine calcinée, il y a un éternel et lent holocauste, qui est la vie de l'Indien berger ou laboureur. La corde de cuir qui vibre dans la main du contremaître est couverte du sang de l'Indien. Des coups, si les "semences se perdent, si le condor enlève une tête du troupeau, si la brebis s'égare, si la vache a moins de lait. L'Indien gagne par jour un réal et demi; quand la nécessité le harcèle, il a recours à l'avance avec laquelle le tente son maître et il reste ainsi sous le joug jusqu'à la mort : si le débiteur vient à mourir, le travail du fils, monstruosité abominable, vient racheter la dette du père. En temps de disette, le concierto se nourrit à peine, ou se nourrit du bétail contaminé, du maïs avarié. Si nous passons de cela, qui a lieu au plein jour, à l'emprisonnement de la mine ou à cette réclusion qui n'est guère plus douce de la fabrique, le tableau est encore plus misérable et lugubre. La faim, les coups, un efFort de bête ont avili l'Indien d'âme et de corps. A l'état sauvage, il est beau et fort; dans l'assujettissement de la servilité, sa figure diminue et se dégrade. Parmi les indigènes des villages, les infirmes et les fous abondent.
Celui qui consulte les Remarques secrètes de Juan et Ulloa.