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QUELQUES BILLETS DU MATIN

Paris, 27 mai.

Je VOUS félicite de tout cœur, ma chère cousine, du succès de votre chien Frimousse, premier prixdes caniches. Je suis allé le voir à l'Exposition des chiens. Je crois qu'il m'a reconnu ; du moins il passait son gros nez et ses deux grosses pattes à travers les barreaux, dans une intention visiblement bienveillante, tandis que ses yeux semblaient d'or rouge, à l'ombre de son épaisse toison noire. Et quand je me suis éloigné, il s'est mis à hurler de la façon la plus touchante.

Le soir, selon vos ordres, je l'ai fait sortir et je l'ai promené moi-même. Je veux, ici, vous avouer une faiblesse. Autrefois, vous vous rappelez ? j'aimais bien Frimousse, parce qu il était à vous ; mais ses aboiements et aussi la pétulance et la brusquerie de ses manières m'étaient souvent insupportables. Or il était, hier soir, plus bruyant etplus agité encore que de coutume, et je ne me suis pas fâché un instant. Au contraire, je me disais : « Ah ! le gaillard I En voilà un qui ne s'ennuie pas d'être au monde ! » D'où me venait ce sentiment nouveau ? Il n'y a pas à s'y tromper : Frimousse m'inspirait de laconsidération à cause de son premier prix. J'aurais voulu faire savoir à tous les passants que ce chien, mon chien, était officiellement le premier caniche de France...

Ce Frimousse est donc un bien bon chien. Et les

autres chiens ne sont pas de mauvais chiens non plus. Il y en a, à cette exposition, qui sont si malheureux d'être séparés de ceux qu'ils aiment, qui montrent si naïvement leur douleur, et dont la plainte est si désespérée et si sincère ! Et ils ont de si honnêtes figures ! J'ai souvent affecté de préférer aux chiens les chats discrets et silencieux. Depuis Gautier et Baudelaire, c'est là un goût tout à fait distingué... Mais pourtant, avouons-le, il y a, chez les chiens, une ingénuité, une cordialité, une ardeur de tendresse, une façon de se dresser vers vous en vous donnant tout leur cœur, à laquelle il est impossible de ne pas se rendre. On aime les chats comme on aime des objets — ou des dieux : on aime les chiens presque comme des hommes.

Les gens qui viennent visiter l'Exposition des chiens me plaisent aussi beaucoup. Je sais qu'il y a, parmi eux, quantité de gens de cercles qui ne pratiquent la campagne qu'un mois ou deux chaque année, et encore dans les conditions les plus artificielles ; mais je reconnais aussi, au passage, de vrais gentilshommes ruraux, des propriétaires terriens dont la vue me rafraîchit, me fait rêver de vie rustique, de chasses en Sologne, de déjeuners dans les vastes cuisines des fermes isolées. Et, rentré chez moi, je feuillette vite ï Homme libre , de Maurice Barrés, pour 3a'etrouver une phrase qui m'a ravi à la première lecture. La voici : (( J'adore la terre, les vastes champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire ; écraser du talon une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse. »

G..., 7 juin.

Ma chère Cousine,

Chaque année, à la même époque, c'est-à-dire un peu avant la fenaison, j'éprouve le besoin de revoir la campagne de chez moi, de faire unegrande promenade à travers les prés qui s'étendent entre la Loire et 1-e «ru», sous le soleil, dans l'odeur des foins. Cette promenade annuelle, il me serait extrêmement dur d'y renoncer. Je l'ai faite hier, tantôt par les sentiers que noient les hautes herbes pleines de taches jaunes et violettes, tantôt le long du ruisseau bordé de saules dont l'argent léger miroite et frissonne. Et je suis arrivé à un tout petit village qui trempe ses pieds dans l'eau ; et j'ai pris de la bière, tout seul, dans un cabaretqui s'intitule avec emphase Café de la gare, bien qu'il soit à deux lieues de la plus proche station du chemin de fer.

J'étais heureux, je ne pensais à rien. Tout ce qui m'agite tant à Paris, je l'avais oublié. Les vipères que j'ai comme tout le monde dans le cœur, vanité littéraire, ambition, jalousie, soucis, désirs et passions de toute sorte, s'étaient parfaitement assoupies. Je sentais que la vie aux champs, la vie tout près de la terre, c'est là le vrai, et que notre civilisation urbaine et industrielle n'est peut-être qu'une effroj^able erreur de l'humanité occidentale.

J'avais besoin de cette heure d'apaisement : car, la veille, en débarquant dans mon chef-lieu de canton, j'avais eu une grande colère. Les beaux arbres qui

s'élevaient à la porte de la petite ville venaient d'être coupes par les soins d'une édililé dont j'aime mieux ne pas qualifier la conduite. On ne doit jamais abattre ses arbres, sinon dans les cas d'absolue nécessité et quand il est bien prouvé qu'ils ont atteint depuis longtemps le maximum de leur développement possible, et qu'ils ne peuvent plus que dépérir. Et encore.

Je vais vous dire, à ce propos, un des plus violents sentiments de haine que j'aie éprouvés dans ma vie. Vous savez que mon pays est charmant ; que l'eau y jaillit de partout en ruisselets délicieux ; que les teintes du ciel, de la prairie et des feuillages y sont fines et toujours un peu pâles, comme dans un paysage élyséen de Puvis de Chavannes ; et qu'enfin, à défaut de grands bois, il y a des arbres en quantité, par bandes ou par bouquet. Mais autrefois il y en avait bien davantage, et c'était encore plus beau. Or, j'eus la douleur de constater, voilà quelques années, pendant mes vacances, qu'on en avaitabattu des rangées entières dans les prés qui bordent la Loire. Je n'avais jamais songé à demander qui en était le propriétaire. J'appris que c'était un monsieur qui vivait à Paris ; je sus qu'il y faisait la fête et que c'était pour la continuer qu'il découronnait les rives de mon fleuve.

Je me mis à haïr cet homme. Longtemps le misérable poursuivit son œuvre impie: chaque année, de loin, sans se montrer, le lâche me volait de nouveaux arbres, de nouveaux coins de verdure. Je me représentais la parure chaste et sacrée de la terre gaspillée en débauches lugubres, dévorée là-bas par l'imbécile troupeau des maquillées ; et j'enrageais !... Si j'avais

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été poète, j'aurais mis cela en vers, ce qui m'eût soulagé. Très sérieusement, cet homme que je n'avais jamais vu, et qui n'est peut-être pas un méchant garçon, est un de ceux à qui j'ai souhaité le plus de mal. Et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si je lui ai pardonné.

G..., 13 août.

Ma Cousine,

La saison est venue où les bourgeois de Paris se répandent dans les villas, chalets, pavillons et cottages, — et leplus grand nombre dans les hôtels, — autour des casinos Ils appellent cela être en villégiature. Mais c'est la ville à la campagne ou au bord de la mer : ce n'est point la campagne.

D'autres voyagent. Ils prennent des trains ; ils transportent avec eux des colis : ils traversent des pays qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils ont oubliés, et qu'ils ne reverront guère. C'est un plaisir sans doute : ce n'est point le repos.

A mesure que je vieillis, ma cousine, je trouve que c'est un avantage d'un prix inestimable que d'avoir quelque part un village à soi, un village où l'on a passé son enfance et où l'on n'a jamais cessé de faire, tous les ans, de longs séjours ; où la figure de la terre vous est connue dans ses moindres détails, vous est familière et amie. Le peu que j'ai de sagesse, de douceur d'âme et de modération, je le dois à ceci, qu'avant d'être un homme de lettres (hélas !) qui

exerce son métier à Paris, je suis un paysan quiason clocher, sa maison et sa prairie. Car, dans ces conditions-là, la campagne c'est vraiment le refuge et l'asile. L'air qu'on y respire est un baume aux blessures qu'on rapporte d'ailleurs, un infaillible antidote aux poisons du cœur et de l'esprit.

A peine suis-je dans ce petit coin ombreux, que je me sens enveloppé d'une profonde paix. Paris est si loin ! Ce qui, à Paris, me semblait considérable, ce qui me troublait et me faisait mal, ce qui me remplissait de convoitise, de regrets ou de rancune, ah ! comme tout celaest oublié ! Car ce qui exaspère les plaisirs ou les chagrins de la vanité, c'est d'être mêlé aux hommes qui estiment et qui poursuivent les mêmes biens que vous. Mais comme la solitude vous apaise, et comme elle vous délie ! Même les autres douleurs, les douleurs plus intimes et plus profondes, quand d'aventure on en a, s'engourdissent ets'ensommeillent ; on ne sent plus qu'une petite morsure secrète, de temps à autre, un sourd mémento de souffrance. Ainsi rapproché de la terre antique et de la vie des choses, sentant tout autour de soil'action imperturbable des forces éternelles, on est moins tenté de s'en faire accroire sur l'importance d'une vie humaine, fût-ce une vie de journaliste. Mes chances de douleur se trouvent ici réduites de plus de moitié. Je vous assure, ma cousine, que je suis presque invulnérable derrière mes peupliers. Ce n'est pas tout. J'ai le jugement bien meilleur et l'esprit bien plus large qu'à Paris. Rien de plus étroit que le point de vue d'un chroniqueur du boulevard ou d'un homme politique. Ici, je vois de tout près et

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je conçois clairement un genre de vie absolument différent de celui que je mène huit ou dix mois de l'année. Je m'aperçois que des choses qui passionnent là-bas nos politiciens n'intéressent en aucune façon mes voisins les paysans ; je songe qu'ils sont comme cela vingt-cinq millions en France,... et alors j'apprécie mieux, pour ses artifices stupéfiants, la beauté du régime parlementaire. Puis, je constate que je vis, et fort bien, d'une vie purement rustique, n'usant que sobrement du chemin de fer, du télégraphe, même de la poste (encore pourrais-je m'en passer) ; et sans doute je ne cesse pas pour cela d'admirer les prodiges de notre civilisation industrielle : mais, comme je sais aussi ce qu'elle coûte, je me demande si nous ne sommes pas en train de faire fausse route et si les plus sCires conditions du bonheur pour rhumanité ne se trouveraient pas dans une civilisation presque uniquement agricole et rurale. Je songe à ce qu'est la pauvreté à Paris. Certes, la misère existe à la campagne ; mais les pauvres y ont le grand air, l'espace, du pain toujours, du bois ramassé l'hiver...

Je dois à la campagne d'autres enseignements. Il serait bien difficile de nourrir ici un amour-propre littéraire démesuré. Le nom du père Dumas et celui de Victor Hugo y sont connus de quelques-uns ; c'çst tout. Peut-être le nom de M. Emile Richebourf^ ny est-il pas tout à fait ignoré, à cause des feuilletons du Petit Journal. Encore je ne sais, car ceux qui les lisent ne Font aucune attention au nom de lauteur. Quant à moi, ma cousine... Un vieux vigneron me demandait l'autre jour : « Alors t'écris? — Dame !

oui. — Et tu gagnes ta vie? — Tout de même. » J'ai bien vu que le mot « écrire » ne représentait pour lui qu'un travail de copiste. Mais ceux même qui comprennent (en gros) ce que c'est que la profession d'écrivain en font peu de cas et mettent n'importe quelle fonction publique fort au-dessus. Lorsque je quittai l'Université, une vieille amie, à qui je tâchais d'expliquer ce que j'allais faire à Paris, me répondit : « Tu diras tout ce que tu voudras, j'aimais mieux ce que t'étais avant. Je trouvais ça plus grandiose 1 »

C'est pourquoi, ma cousine, je voudrais être un grand propriétaire terrien. Car j'occuperais alors dans la pensée de quelques milliers de paysans une place infiniment plus honorable que celle du plus illustre écrivain. Et puisque la gloire consiste dans ce que les autres hommes pensent de nous, la mienne, plus restreinte, serait assurément plus réelle, plus sensible, que celle de M. Zola ou de M. de Montépin. J'en jouirais plus qu'ils ne jouissent de la leur. Et j'aurais aussi les plaisirs du commandement, de la domination directe. Ma gloire me serait, si je puis dire, plus présente.

Achetons delà terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.

G..., 21 août.

J'ai pu, par faveur spéciale, assister l'autre jour à la distribution des prix de notre école des garçons. La chose se fait à huis clos ; c'est une cérémonie extrêmement austère. Pas d'autres invités que le

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maire el moi. Rapidement etsans préambule, 1 instituteur a appelé les élèves et remis à chacun son prix. La plupart de ces enfants n'avaient seulement pas mis leurs habits des dimanches. Le maire n'a point ouvert la bouche, ni moi non plus. Point de discours ni de flonflons, point de vain appareil ni de futiles divertissements. Une simplicité Spartiate. Je vous réponds qu'on les traite comme des hommes, les pauvres petits enfants de la République I

De mon temps, ma cousine... (c'est étonnant comme, à la campagne, je deviens laiidator temporis acti), de mon temps, la distribution des prix était une fête pour tout le village. Non seulement la cérémonie était publique, mais elle était tout à fait brillante et fastueuse. On chantait des chœurs et des chansons, on recitait des fables et des poésies, on représentait des drames. Il y avait un vrai théâtre : un plancher sur des barriques, des « poinçons », comme on dit ici, et ce théâtre était décoré de tapis, de rideaux de lit, et de guirlandes, et d'écussons. Moi qui vous parle, j'y ai plusieurs fois joué la comédie.

Dame 1 ce qu'on jouait là n'avait aucun rapport avec les pièces du Théâtre-Libre, sinon peut-être une aimable gaucherie de composition. Ces morceaux dramatiques étaient, je pense, l'œuvre de quelque digne abbé ou de quelque vertueuse demoiselle. Je me rappelle un drame qui avait pour titre le Sorcier du Village ou le Vol et le Mensonge découverts. L'action se passait chez un marquis. (Pourquoi un marquis ? — Parce que cela est distingué.)

Un valet de chambre, en serrant dans la table de jeu les jetons d'argent (nous sommes dans le plus grand monde), s'aperçoit que le compte n'y est pas. Or, les enfants du marquis et leurs petits camarades se sont, le jour même, amusés avec ces jetons. Quel est le voleur ? Pour le découvrir, le marquis s'adresse au père Robert, qui est une manière de sorcier. Le père Robert apporte un coq dans un panier et dit aux enfants :

— Chacun de vous va caresser mon coq ; vous entendrez le tapage qu'il fera quand il sera touché par le voleur !

J'aime mieux vous dire tout de suite, ma cousine, que ce coq est tout barbouillé de suie. Les innocents lui passent de bonne foi la main sur le dos ; mais le coupable fait semblant, et ce sont ses mains restées propres qui le dénoncent. Je trouvais cela très spirituel et très comique vers l'an 1860.

Le voleur s'appelait Marc d'Orgeville 1 Je m'en souviens, car c'était moi ; et j'étais fier déporter un si joli nom, mais désolé déjouer un si vilain personnage. On n'avait osé donner ce rôle à aucun autre écolier, « crainte de mécontenter les parents » (le trait n'est-il pas amusant ?), et l'on m'avait fait comprendre que je devais me sacrifier...

Et le lendemain, à l'école des sœurs, les petites filles jouaient Caroline de Moiiifort ou la Calomnie confondue et rinnocence reconnue. Un drame joliment touchant, ma cousine ; un drame que j'ai su par cœur et dont je puis encore vous citer le commencement :

« Que je plains cette chère Caroline de Montfort !

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que de pleurs elle me fait verser ! .. Née de parents d'une illustre origine, elle n'était pas destinée à gagner sa vie comme une simple ouvrière. L'immense fortune que M. de Montfort, son père, avait acquise à l'île Bourbon... »

Ici je ne sais plus.

On a supprimé ces divertissements, sous prétexte que les répétitions faisaient perdre du temps aux élèves. C'est une erreur, ma cousine ; on ne répétait qu'après la classe du soir. Et, quand même on eût dérobé quelques heures à la grammaire ou à la géographie, la perte n'était-elle pas heureusement compensée par la petite excitation intellectuelle et par l'humble commencement de plaisir artistique que ces exercices innocents apportaient aux jeunes acteurs ? Et puis, les spectateurs étaient si contents ! Tout le pays était là; des bonnes femmes pleuraient d'attendrissement. C'est à ces fêtes enfantines que beaucoup de braves gens de chez moi ont dû de ne pas mourir sans « être allés au théâtre ».

(Les Coiiieniporains, 5® série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

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