LA STATUE DE ROUSSEAU A GENEVE
faisant le tour des quinquets avec de grandes jeunes personnes au bras. J'aurais voulu connaître ces pères de famille pour leur demander s'ils faisaient lire à leurs filles les œuvres de l'écrivain qu'ils honoraient d'une si belle statue, de si beaux godets et d'une si éloquente solennité. Mais l'allumeur de lampions se gonflait d'une dignité et d'un sentiment de sa gloire qui nous firent désirer d'avoir son opinion sur le héros de la cérémonie.
— Quel est ce monument ? lui demandâmes-nous.
— C'est, dit-il, la statue du grand J.-J. Rousseau.
— C'était donc un Genevois ?
— Et un fameux !
— Mais qu'a-t-il fait ?
— Il a écrit contre ces gredins de prêtres.
Un membre du grand Conseil ou de la vénérable Compagnie des pasteurs n'aurait certainement pas mieux répondu. Voilà tout le secret de ces ineptes hommages. Les bourgeois de Genève, les plus aristocrates des hommes et les plus vaniteux des gouvernants, expulseraient de la ville quiconque s'aviserait d'élever contre leur pouvoir les principes politiques de J.-J. Rousseau ; mais pour ce qu'il y a dans ses ouvrages de fiel et d'infamie contre l'Église catholique, ils lui ont tout pardonné : la honte de ses mœurs, le poison de ses livres, les scandales de sa vie. Voilà pourquoi on a dressé un monument à cette mémoire fangeuse, pourquoi on lui décerne sans respect humain des fêtes publiques ; tristes fêtes dont personne n'est dupe, dont les Genevois eux-mêmes n'osent pas parler sans affecter une espèce de dédain et de moquerie. Tristes fêtes, dont nous n'osons plus rire, quand nous songeons qu'il est une autre vie, et que ce malheureux Rousseau, dans l'hérésie, sans sacrements, et, selon toute apparence,