SUR LE VENDREDI-SAINT DE M. SAINTE-BEUVE
qu'il n'est point du tout facile d'avoir toujours de l'esprit, lorsqu'on veut habituellement se moquer de la religion catholique.
Qu'il considère son jeune homme : voilà longtemps qu'il travaille sans faire aucun progrès ; lui-même très souvent déchante, et M. Sainte-Beuve, un homme de tant de mérite, favori des peuples et des rois, et qui a étudié la médecine, n'imagine rien de mieux que de manger de la viande le Vendredi-Saint ! Telles sont les effets de l'impiété, surtout lorsqu'elle veut être plaisante. Il y en a d'autres qui sont à considérer pour des gens de lettres.
« La plaisanterie, dit Voltaire, n'est jamais bonne dans le genre sérieux, parce qu'elle ne porte jamais que sur aucun des objets, qui n'est pas celui que l'on considère ; elle roule presque toujours sur des rapports faux, sur des équivoques ; de là vient que les plaisants de profession ont presque toujours l'esprit faux autant que superficiel. »
Ne dirait-on pas qu'il a connu les spirituels rédacteurs du Figaro jusqu'aux plus menus et qu'il s'est connu lui-même ?
5 janvier 1868.
M. de Pompery, voltairien sérieux, humanitaire, enjoué, phalanstérien encore, si nous avons bonne mémoire, besogne solennellement, démocratiquement et gaiement dans l'Opinion nationale. L'autre jour il y vengeait les peuples a propres )), humiliés l'an passé, suivant lui, devant les peuples u sales )), par l'auteur d'un livre intitulé : Les Odeurs de Paris. Ce livre, à ce qu'il paraît, promet l'empire aux peuples « sales ». Grande erreur et grande horreur ! dit M. de Pompery, avec une pompe riante.
Nous ne croyons pas que l'auteur des Odeurs de Paris se soit tant trompé. Mais, d'abord, remercions M. de Pompery et tachons de lui rendre la politesse qu'il fait à ce livre en le nommant comme s'il vivait encore. Justement, vers l'époque des Odeurs de Paris, M. de Pompery a lui-même publié un volume, h dessein de décrotter Voltaire, dont il est l'admirateur honnête, c'est-à-dire nettoyé. Personne n'éprouva le besoin d'en
parler. Il mourut subitement, on l'enterra. Voilà notre dette payée.
Donc, l'auteur des Odeurs de Paris proclamerait la supériorité physique, militaire, politique et morale des peuples qui usent peu de savon et de l'eau de Cologne? C'est bien possible; et M. de Pompery, qui s'en indigne, pourrait n'avoir pas compris ce qu'il lisait.
Autant qu'il nous souvienne, la thèse en question, soutenue par un artiste catholique, ami du pittoresque et de la liberté, contre un penseur libéral, ami de la police et de la symétrie, est un pur lieu commun, légèrement rajeuni par le tour littéraire. Elle revient à dire que les peuples rudes se soumettent les peuples amollis. C'est l'idée la plus reçue et la plus vérifiée. Seulement, les peuples les plus efféminés étaient qualifiés peuples propres, et les peuples rudes, au contraire, peuples sales. Ces épithètes ont dérouté la raison de M. de Pompery. A qui la faute? M. de Pompery dira qu'un écrivain doit se faire entendre; l'auteur dira qu'un critique ne doit pas se méprendre.
L'histoire dépose en faveur des barbares contre les civilisés. Dès que les barbares ont appris à se battre, ils sont les plus forts. Dès que les barbares s'amollissent et se donnent les aises de la civilisation, ils sont à leur tour battus, soit par des étrangers qui surviennent, soit par les classes inférieures beaucoup moins parfumées, qui surgissent de leur propre sein. Il y en a toutes sortes d'exemples en tous sens. Les soldats d'Alexandre avaient moins soin de leur barbe que de Darius ; l'armée d'Annibal périt à Capoue pour s'être trop lavée ; Rome sombra dans les bains et dans les cirques ; Constantinople dans les bains et dans les écoles ; Stamboul succombe asphyxié par les pastilles du sérail ; les char-
mantes splendeurs dn règne monarchiqiie-pompadour, la poudre, les dentelles, les broderies, les grâces voltairiennes ne tinrent pas contre la rudesse des sans-culottes. Démocratie, pas plus que sans-culottisme, n'est synonyme de propreté.
Nous laissons un débat sans intérêt. Nous ne publions pas l'Univers pour interpréter les Odeurs de Paris et nous n'avons nul souci de l'opinion que M. de Pompery peut s'être formée de cette satire.
11 y a un autre point où l'esprit de notre adversaire se dérègle davantage.
D'une ironie, qu'il n'entend pas ou qu'il feint de ne pas entendre, il tire celte conclusion voltairienne et excessive : que la religion catholique frappe d'anathème la propreté corporelle. En preuve, il cite le bienheureux Benoît Labre, scandale de la raison humanitaire.
Si tel est l'obstacle qui l'éloigné de l'Église et qui retient dans l'incrédulité les lecteurs proprets de l'Opinion nationale, nous pouvons leur ôter cette pierre d'achoppement. Saint Augustin appelle la propreté une demi-vertu, et l'Église, en béatifiant Benoît Labre, dont la pénitence supportait la vermine, n'a pas décanonisé sainte Thérèse, qui se plaisait au linge blanc. La propreté ne reluit nulle part autant que dans la pauvreté des monastères, et il n'y a point de péché, même pour un moine, à prendre un bain, même le dimanche. M. de Pompery commenc«-t-il à se rassurer ?
Disons plus : ce serait au moins une faute contre la charité de se rendre incommode aux autres dans la vie commune par trop de négligence envers soi-même. Sans doute, il faut d'abord épargner au prochain les torts considérables que lui inflige l'infection de l'àme, qui est le péché ; ne le point scandaliser, ne le point
piller, ne le point ©pprimer, ne le point corrompre ; mais il n'est pas superflu de lui épargner aussi de moindres désagréments. Donc, le christianisme est sociable, encore que sa sévère discipline proscrive les mollesses de la vie et déconseille l'abus des onguents de senteur, en quoi, d'ailleurs, elle suit la sagesse païenne.
Mais Benoît Labre ! dira M. de Pompery. Est-ce que dans la personne de Benoît Labre l'Église n'a pas canonisé le défaut d'incommoder le prochain ? M. de Pompery fera bien de prendre garde à cet argument,
Benoît Labre, vivant solitaire, couchant dans las écuries, dans les ruines et dans les galetas, ne fréquentant que des pauvres aussi négligés que lui, quoique par un autre principe, et leur partageant les aumônes qu'il avait reçues, n'incommodait personne habituellement.
Ceux à qui ses haillons inspiraient de la répugnance étaiei^t parfaitement libres de détourner leurs regards et leurs pas. Le démocrate M. de Pompery conteste-t-il aux gens la liberté de porter des haillons ? Aurait-il fait emprisonner Chodruc et Gustave Planche ? Il devrait alors interdire beaucoup d'autres choses ! Nous le prions d'observer que M. Benoît Labre ne montait jamais dans les omnibus : qu'on ne le rencontrait jamais ivre, jamais arrogant ; qu'il ne faisait pas imprimer ; qu'il ne prenait pas les gens au collet, les interpellant par leur nom sur les places publiques pour les forcer d'écouter des injures, des grossièretés, des obscénités et des blasphèmes.
Les délicats dont il blessait la vue étaient rares. Quantité de témoins ont attesté que la multitude éprouvait comme un éblouissement de la beauté morale qui rayonnait de son visage et faisait resplendir ses haillons. On reconnaissait le pénitent, le pauvre, l'ami du Christ. Pour beaucoup, cette splendeur fut une lumière
de Dieu ; elle les tira des délices mondaines, des ambitions, des avarices, des voluptés, de toutes les infections par lesquelles l'homme se perd et nuit aux autres. Telle fut la mission particulière de Benuît Labre, en un temps particulièrement dévoré de mollesse et de luxure. Sa vermine prêchait contre une autre vermine qui rongeait le monde, et que Voltaire, qui en était lui-même, adorait, de l'adoration qu'il se rendait à lui-même.
Nous ignorons, comme le reste des hommes, par quels moyens M. de Pompery a essayé de désinfecter Voltaire; l'opération est demeurée secrète; elle ect et elle sera toujours à recommencer. Voltaire, après toutes les lessives et dans toutes les auréoles, restera ce qu'il fut, le contraire d'un homme de bien.
C'était, de sa personne, un seigneur fort pommadé. Il étalait le faste des habits et des équipages ; il apparaissait aux Parisiens en carrosse d'azur semé d'étoiles d'or, se morguant de richesses, comme cet autre charlatan, Rousseau de Genève, u né de la chienne d'Erostrate et du chien de Diogène », se morguait de gueuserie. Jolie paire de sages I Du reste, dans son carrosse et dans sa gloire, le gentilhomme Voltaire, tout imbibé d'eaux de senteur, était cruellement infecté de l'esprit de lésine, de l'esprit de vanité, de l'esprit de mensonge, de l'esprit de rancune, de l'esprit de luxure, de tous les esprits qui constituent parfaitement ce que l'on appelle (( un vilain monsieur ».
Certes ! Benoît Labre, avec ses haillons et ses poux, était moins incommode à rencontrer. Demandez à Fréron, à La Beaumelle, à Maupertuis, à Desfontaines, au président de Brosses, à Jean-Jacques, à cent autres ! Et lui-même. Voltaire, si souvent repris, éconduit, berné, pillé, battu et le reste, et pas content, se fut mieux trouvé de rencontrer Benoît Labre que la plupart de
ses adversaires, de ses thuriféraires, de ses patrons et de ses maîtresses, qui le firent étouffer de colère pendant soixante bonnes années.
Car la pénitence volontaire et couronnée de Benoît Labre fut douce, auprès des pénitences forcées et superflues de monsieur l'Empirée. Le mondain vêtu de dentelles et de velours, se sentit bien autrement mordu que le mendiant couvert de vermine. Quelle paix dans l'âme du pouilleux, quels ravissements dans son âme pleine des attentes et des visions du ciel ! Quels troubles honteux, quelles peurs basses et quelles rages poussées jusqu'au délire dans le cœur et dans l'âme du poète-dictateur organisant la claque ou rougissant sous la pointe du sifïlet 1
Supposons que Benoît Labre eût prévu les mépris de M. de Pompery : en quoi la sérénité de son âme en eûtelle été atteinte ? Voltaire eût pâli devant la plume des Figaro tins. Mais si l'on veut se représenter matériellement le contraste des deux hommes et des deux destinées, qu'on se figure Benoît Labre à Lorette, où il reçoit le baiser du Christ, et Voltaire à Postdam, où il reçoit les sarcasmes, les affronts et finalement le congé de Frédéric, son dieu du moment. Les voilà l'un et l'autre tout entiers en un seul trait : Labre, soulevé déterre parle feu de son cœur, transfiguré, rayonnant, accueilli dans le sanctuaire comme un fils glorieux qui vient à la maison paternelle ; Voltaire, expulsé du tripot le plus scandaleux qu'il y eût alors au monde, non à titre d'honnête homme, mais à titre de trop mauvais garnement et de trop vile espèce môme pour ce lieu-là !
Comparons un moment les œuvres. Pour Labre, ce sera bientôt fait : il évangélisa, c'est tout dire, et ce seul mot le rattache à tout ce qui a paru de plus utile, de plus auguste parmi les hommes ; il fut un imitateur
et un coopérateiit du Christ, un ouvrier de la paix, de l'amour, de la lumière. Il cvangélisa toute sa vie, prêchant l'évangile dont le siècle avait surtout besoin : pauvreté, renoncement, humilité, vigueur de la pénitence, dédain des délices qui tuaient les àmcs, mépris de cette chair qui, à force de mollesse, devenait une grangrène qu'il faudrait livrer au couteau. Sa mission dura quinze ans.
Durant quinze années, il reprit ainsi les vices, sans offenser les vicieux. Eloquent par son seul silence et son seul aspect, doux à l'injure lorsque par hasard elle lui était adressée, craignant et fuyant la louange qui venait à lui de toutes parts, consolant les pauvres en leur montrant le prix et la gloire de la pauvreté, et en les assistant de son nécessaire. Lorsqu'il mourut, à trente-sept ans, de consomption, suivant M. de Pompery, delà véhémence de son amour pour Dieu, selon d'autres qui s'y connaissent davantage, Rome entière cria : Le saint est mort ! Et ceux à qui le genre particulier de ses austérités avaient inspiré de la répugnance, vinrent avec la foule lui baiser les pieds sur le grabat où s'étaient exhalés sa dernière prière et son dernier soupir.
A quelque place que l'on prenne quinze années de la vie de Voltaire, on le trouve dans les scandales, dans les querelles, dans les haines, dans les fureurs, dans les mensonges surtout et dans les impudicités. 11 entame et poursuit avec frénésie quelque livre à faire courir sous le manteau; il est toujours sans ami, jamais sans complices de la veille, souvent contre la justice, toujours pour sa vanité et ses vengeances ; il outrage et viole toujours quelque pudeur ; il travaille toujours à ce poème impur, résumé de toute sa pensée et de toute sa passion, œuvre et crime et cloaque de toute sa vie.
gS BENOIT LABRE
Et l'on est propre, et l'on parle avec de beaux dégoûts des haillons et des poux de Benoît Labre ! Voltaire a laissé d'autres haillons, et d'autres poux dans ces haillons que l'on secoue perpétuellement sur le monde 1
Léguant au genre humain ce bel héritage, il mourut à quatre-vingts ans, surmené et brûlé par des joies d'histrion enragé comme toujours, hurlant, blasphémant, souillé, épouvantable. On a des procès-verbaux qui font frémir. Qui s'approcha pour lui baiser les pieds ? La loi du pays chrétien qu'il avait insultée sans relâche lui refusait la sépulture des chrétiens. Elle se fit respecter de son cadavre.
On farda cette dépouille horrible, on la roula dans un habit, et quelqu'un l'emporta de nuit, en hâte, et la glissa dans un sépulcre escroqué. Le pauvre du Christ, entouré d'encens et de lumières, précédé de la croix, escorté des chants de l'Église et des bénédictions du peuple qui le priait déjà, entra magnifiquement au lieu de son repos, dans la terre sainte qui devait bientôt, par un solennel jugement de l'Église, le restituer aux autels.
Lorsque la Révolution exhuma Voltaire, ce fut à l'outrage de Dieu et des hommes. Au milieu d'un clinquant stupide, avec des vociférations, ils le traînèrent dans une église polluée, afin que la putréfaction de sa chair fît à Geneviève l'injure que la putréfaction de son esprit avait faite à Jeanne, et qu'il eût la gloire d'insulter la France au baptême, comme il avait insulté la France au combat. On avait gardé son cœur. Il y a quelque temps, le dernier dépositaire de ce cœur cherchait à le placer : ce fut à qui n'en voudrait pas, et M. Havin n'offrit point à lui donner un reliquaire d'or. On finit par le fourrer dans une bibliothèque. Autour des ossements du pauvre Benoît, déjà germent des temples.
Qui donc triomphe aujourd'hui, qui s'élève radieux\ et pur aux yeux de la conscience humaine, ou l'humble mendiant de saintes ignominies, ou l'orgueilleux mendiant d'ignoble argent et d'ignoble gloire ?
Bâtissez un monument h Voltaire excommunié par l'Église, et raillez le pouilleux que l'Église a canonisé : vous ne ferez pas le monument de Voltaire si haut qu'un jour le clocher de saint Benoît Labre ne le domine et ne l'écrase. Allez, prenez de la peine, aiguisez votre esprit : ce que l'Église retranche est mort, et ce qu'elle bénit est vivant. Benoît Labre sera invoqué par des peuples qui ne prononceront jamais le nom de Voltaire, et parmi ceux qui sauront ces deux noms et qui connaîtront ces deux hommes, ce partage de la vie et de la mort, de la vraie gloire et de la vraie ignominie, sera stable dans le temps comme dans l'éternité.