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VI INTRODUCTION

d'illusions. Personne n'eut à cet égard plus de fermeté ni plus de lumière.

Le clergé et les ordres religieux ont compté de tout temps des martyrs et des saints. Le monde laïque n'a pas connu de plus grand catholique que Yeuillot. Pendant quarante ans, cet homme a donné le rare spectacle d'une foi inviolable, impérieuse, absolue, admettant toutes les rigueurs du dogme, toutes ses conséquences morales, toutes les pratiques de dévotion, pèlerinages, miracles, inquisitions et chapelets. C'est le devoir de la critique d'arriver à comprendre un état d'esprit si éloigné de notre scepticisme moderne. Il faut pour cela se bien mettre dans l'esprit que toute certitude religieuse est essentiellement intolérante. Jamais Veuillot ne put concevoir qu'on ne fût pas croyant. L'incrédule l'exaspérait. C'est que l'incrédule n'offense pas seulement votre religion, il blesse aussi votre amour-propre. Refuser de croire, n'est-ce pas un peu mépriser ceux qui croient? Aussi l'incroyant fut-il toujours pour Yeuillot un ignorant ou un cuistre, un homme de mauvaise foi ou un homme de mauvaises mœurs. Même l'incrédulité grave, celle qui se réclame de l'exégèse et de la science, l'incrédulité de Renan, par exemple, pour qui Mgr d'Hulst se montra si respectueux, est précisément celle que Yeuillot poursuivit le plus violemment. Du jour où il se crut en possession de la vérité, le directeur de l'Univers consacra sa vie à défendre les deux grandes institutions qui la personnifient sur la terre : la Papauté et l'Église. Il n'admit le progrès, la morale, la société, l'ordre que par l'Église. Tout ce qui s'écartait d'elle, tout ce qui se faisait sans

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elle, fut combattu par lui sans merci. Il ne put tolérer dans aucun camp la a plus légère diminution de la vérité », celle vérité « bien vraie, bien authentique et bien pure » que Dieu nous révèle surnaturcllement par l'intermédiaire du Pape, maître infaillible des empires et des consciences. On se figure la perpétuelle colère que ce fidèle d'un autre âge dut ressentir devant l'athéisme victorieux, et l'on s'explique son implacable acharnement contre ce qu'il croyait être le mal et l'erreur. Nous avons encore aujourd'hui des journalistes aussi violents. Ce sont d'aimables sceptiques qui nous font sourire. Veuillot seul eut l'excuse de son combat : sa foi. 11 fut la négation vivante de son époque ; ni la défaite ni les outrages ne l'ont désabusé de sa certitude. Il passa pour fanatique parce qu'il fut logique. On le vit attaquer du même élan le Rationalisme, qui était l'erreur ; les Parlementaires, qui incarnaient le mensonge politique ; les Universitaires et les bourgeois, qui étaient Voltairiens ; le parti gallican, qui ne rapportait pas tout au Pape ; les royalistes, qui représentaient un drapeau. 11 prit à partie des évêques comme Mgr Darboy et Dupanloup, des personnalités comme de Falloux, Montalembert et de Broglie, des publications comme le Correspondant et la Gazette.

« S'il ne m'était pas permis, a-t-il dit, de défendre la cause catholique, je rougirais presque de défendre une autre cause. Politique, philosophie, littérature, qu'estce que tout cela séparé de l'Église ? Qu'est-ce que tout cela devant Dieu et même devant les hommes ? A quoi bon contredire une politique, réfuter un philosophe, combattre un écrivain ? Je ne vois plus rien qui mérite

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la peine que l'on y prend et qui commande ou excuse celle que l'on y fait. Aucune cause ne paraît plus assez digne par elle-même d'être servie. »

Son idéal politique fut donc purement et simplement l'État chrétien, l'État protecteur ou protégé de l'Église. (( Le pouvoir non chrétien, a-t-il dit, le gouvernement athée par principe, c'est le mal, le diable, la théocratie à l'envers, une chose absurde et vile. » Il abandonna Louis-Philippe quand les intérêts religieux furent menacés. 11 salua l'Empire autoritaire ami de la Papauté, et il le désavoua quand il le vit incliner vers le libéralisme et l'unité italienne. On s'est demandé s'il eût approuvé les indications démocratiques de Léon XIII. Rien, je crois, ne l'eût empêché, sur un signe de Rome, de se rallier au régime républicain. Il n'eût peut-être pas été dupe ; certainement il se fût soumis. Au lendemain de la révolution de Février, disposé à accepter le gouvernement républicain qui allait faire bénir ses emblèmes par le clergé, il écrivait dans l'Univers : « Qu'est-ce que l'Église a aimé dans la monarchie ? Un principe d'ordre. Qu'est-ce qu'elle a redouté dans la République, avant l'encourageant exemple que les États-Unis lui donnent et donnent au monde ? Les lamentables souvenirs d'une anarchie qui fut pour elle la négation de toute liberté. Que la République française mette enfin l'Église en possession de cette liberté que partout les Couronnes lui refusent ou cherchent à lui ravir, il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français... Nous ne sommes, nous qui parlons, que de simples laïques, mais nous affirmons que l'Église ne demande

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rien de plus, et qu'elle paiera d'une gratitude éternelle et d'immenses services la reconnaissance de ce droit pur et simple, la liberté' ! »

Le programme est clair et Veuillot n'en eut pas d'autre. Toujours prêt A sacrifier l'étiquette politique pourvu que la Religion fut libre, ce vaincu, qui refusait la liberté à l'erreur, passa sa vie h réclamer la liberté pour l'Église. L'orgueil d'être impopulaire, en défendant le parti rétrograde et ultramontain, enivra sa force et lui fit tenir tête à tous. Son horreur de la Révolution s'étendit jusqu'aux doctrines les plus modérées, celles qui se font un devoir de tolérer toutes les croyances. Il détesta le libéralisme à l'égal du jacobinisme, et il eut avec le Journal des Débats d'incessantes et mémorables polémiques. A parler franc, je ne crois pas qu'on doive, sur ce point, lui donner tout à fait raison. La preuve, c'est que ce sont précisément aujourd'hui les libéraux qui provoquent en sa faveur ce mouvement de sympathie grandissante. Le promoteur de cette juste réhabilitation est le plus libéral, le plus délicieux des sceptiques, M. Jules Lemaître qui, dans son célèbre article, se déclarait capable d'admirer Yeuillot autant que Renan. Les rationalistes mêmes, les « impies », philosophes ou lettrés, ont également pardonné à Veuillot. Ils lui reviennent, ils le relisent, ils l'admirent. Bref, ce sont ses propres adversaires qui replacent dans sa vraie gloire l'Apre batailleur un peu trop oublié par les catholiques. Que penserait Yeuillot, s'il eût pu voir le vieux Journal des Débats, au nom même de cet affreux

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