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LE MARIAGE D'HENRI ROCHEFORT

8 novembre 1872.

Nous nous permettrons quelques mots sur le mariage de M. Henri Rochefort. L'apologie chrétienne doit noter cet incident de la vie privée qui répare beaucoup d'injures et dissout beaucoup de sottises. D'une autre part, M. Rochefort traîne un compte public assez chargé pour que nous n'omettions pas un article qui lui fait honneur. Ceci peut désarmer les ressentiments mille fois justes que sa condamnation scandaleusement mitigée n'avait pas afTaiblis,

Mais, il y a cinq ans, lorsque le P. Hyacinthe Loyson occupait la chaire de Notre-Dame de Paris et lorsque M. Rochefort rédigeait sa Lanterne à Bruxelles en style d'évadé, qui eût pensé que le mariage sérieux et religieux du lanternier servirait d'antidote moral au mariage sacrilège et abominablement folâtre du conférencier ; que le pamphlétaire se marierait à l'église et le carme au bureau, l'un pour relever une pauvre femme tombée et se relever avec elle par un acte de bon cœur, l'autre pour tomber avec la femme qu'il prendrait, ou la faire tomber avec lui ; et qu'enfin, dans

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cette étrange rencontre, le sens droit, le sens noble, l'attachement salutaire et généreux, la belle et grande pitié, tous les bons sentinnents et toute l'eslime du monde seraient du côté de Rochefort ?

Les relations données par les journaux sont en général exactes. Nous nous bornons à quelques détails dont nous sommes particulièrement informés et qui se rapportent au mariage religieux.

Ce mariage était ardemment désiré par la personne d'humble condition que Rochefort a épousée. Revenue à la religion qu'on lui avait fait oublier, et menacée d'une mort prochaine, elle souhaitait de réparer le désordre de sa vie et de ne le point laisser peser sur ses enfants. Rochefort eut, au moins, le mérite de se rendre à ce vœu légitime. Le ministre de l'intérieur lui doi»a le moyen de le remplir. Sans doute, en dépit de l'égalité devant la loi, tous les condamnés à perpétuité n'obtiendraient pas une faveur pareille ; mais il faut bien que l'on s'aperçoive quelquefois que l'égalité devant la loi est corrigée, comme les autres égalités, par l'inégalité devant autre chose, et qu'il n'existe d'égalité sincère que devant Dieu.

L'Église pouvait faire plus de difficultés que le ministre. Elle ne prend garde à la condition du condamné, si ce n'est pour se montrer plus favorable. Aux yeux de l'Église, le condamné peut n'être qu'une victime, et en tous cas n'est qu'un pauvre pécheur. Elle ne se laisse point enlever le droit de lui conférer, suivant ses règles propres, le remède et la force des sacrements. Elle baptise, elle réconcilie, elle communie le condamné à mort. Tout vrai prêtre sacrifierait avec joie sa vie pour absoudre n'importe quel criminel, comme n'importe quel pestiféré. Mais le titre de pécheur distingué et de criminel d'élite, si considérable souvent

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aux yeux de la foule et même aux yeux des organes de la loi, n'est rien du tout aux yeux de l'Église en matière de sacrements. Elle requiert alors des fidèles et des pénitents.

En présence de l'auteur fameux de la Lanterne, de la Marseillaise et du Mot (Tordre venant lui demander un sacrement, l'autorité religieuse ne pouvait se dispenser de s'informer si elle n'avait pas affaire à un blasphémateur public des sacrements. Mgr l'évêque de Versailles ne voulait ni manquer de mansuétude, ni compromettre un principe qu'il a en garde. Rochefort fut interrogé à ce sujet. Il répondit aussitôt, très largement, qu'il était catholique, qu'il voulait l'être ; qu'il avait {( fait delà politique », sans se proposer jamais d'attaquer ni de contester un seul dogme de la religion, et qu'il demeurait en cela soumis à l'enseignement de l'Église. Cette déclaration eut lieu en présence de témoins. L'envoyé de l'évêché, M. l'abbé Bourgeois, prêtre instruit et vénéré, ne réclamait pas davantage.

Mgr l'évêque, considérant que Rochefort n'était pas directement et personnellement atteint de l'excommunication, et que, d'ailleurs, l'autre partie avait droit au sacrement qu'elle sollicitait, leva toute opposition au mariage religieux. Le lendemain, après l'acte civil et avant la célébration religieuse, Rochefort, spontanément, renouvela ses déclarations. Puis en présence des assistants, officiers et témoins de l'acte civil, gardes, témoins désignés par l'évêque pour le mariage religieux, il prit à part M. l'abbé Bourgeois, curé de la paroisse, qui devait lui donner la bénédiction nuptiale, se mit à genoux et se confessa.

Si l'on prend garde au passé politique et littéraire de Rochefort, à sa situation actuelle, à son entourage tant présent qu'extérieur, on conviendra qu'il a fait en cette

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circonstance une preuve de fermeté au nrioins très estimable, et dont il faudrait encore lui savoir gré quand même il ne s'y trouverait pas tout le désirable, ce qui ne sera connu que de Dieu.

On sait le reste. Ce mariage, accompli entre la prison et le cercueil, a eu la gravité sacrée que la religion pouvait souhaiter. Rochefort est rentré dans sa prison, pleurant, mais l'âme assurément plus honorée d'ellemême et plus satisfaite que ne l'était celle de M. Loyson lorsqu'il remontait dans son libre carrosse et que pleuvaient sur lui les pantoufles des jeunes filles anglicanes.

Rochefort, dans la conversation, a dit au prêtre qui l'avait interrogé de la part de l'évcque : a Vous en mariez tous les jours qui ne nous valent pas. » Rien ne nous défend de reconnaître qu'il avait trop raison. 11 est bien certain que l'on voit tous les jours des unions où paraît moins de sérieux. Pour notre part, nous voulons honorer hautement la pauvre pénitente qui a demandé cette réhabilitation, et nous louons avec une égale sincérité celui qui a su ne pas la refuser. 11 y a du mérite à rentrer dans l'ordre au mépris des murmures de l'esprit mauvais que l'on avait tant flatté. Si c'est une inconséquence, elle tient au meilleur de l'âme humaine. La vraie logique est de rompre avec la logique du mal.

Parmi les témoins du mariage il y avait un fils de M. Hugo, frère, croyons-nous, de celui qui naguère fit baptiser un enfant dont justement M. Rochefort fut le parrain. Dans la famille, l'on se pique, à ce qu'il semble, d'un certain athéisme, et tout au moins de n'être chrétien ni de loin ni de près. Mais l'on ne veut pas être solidaire, et l'on se distingue par là, illogiquement et honorablement, de l'auteur de la secte, Eugène Sue, brute logique.

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Qu'est-ce que cela prouve? dira-t-on. Cela prouve au moins que le « préjugé », après tant de déclamations ineptes et ferieuses, ne laisse pas de conserver quelque beau reste de force sociale, et que sa racine est toujours implantée fort avant dans le cœur paternel, c'est-à-dire dans la nature.

M. Rochefort se marie pour légitimer ses enfants. La maison Hugo fait baptiser ses enfants, parce que... (( Qui sait?... » On insulte l'Église, on la bafoue, on la hait, mais on prend ses sacrements. Ainsi l'exige le cœur paternel. Il échappe au progrès. Tout bien considéré, il préfère s'exposer à ce que le sacrement fasse son œuvre. Ce témoignage ne laisse pas de fournir à la réaction un solide argument contre le mariage libre, contre le divorce, contre la rupture des vœux, bref, contre les diverses institutions négatives ou positives de l'infamie obligatoire et laïque.

Il faut bien que la nature, de qui l'on parle tant, soit pour quelque chose et pour beaucoup dans les institutions de la vieille société, puisque, tout Parisien que l'on soit, tout lanternier que l'on se fasse et tout désespéré que l'on puisse devenir, on reste encore sujet à conserver quelque chose du cœur humain, quelque chose qui exige un ordre, qui requiert une purification, qui réclame une durée, quelque chose qui aime et qui se tourne vers Dieu. Tout le monde n'arrive pas à se consommer en philosophie, en littérature, beaux-arts et politique, au point de pouvoir étouffer entièrement et ignominieusement la nature, comme par exemple Rousseau de Genève et Eugène Sue de Chaillot.

Le cœur de l'homme est plein de corruption, sans doute, comme son esprit est plein de chimères. Mais l'homme, en remplissant son cœur de corruption, ne peut assez défaire cet ouvrage de Dieu ; et c'est par le

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cœur de l'homme que la religion reprendra le monde. Ce cœur enverra des lumières à l'esprit qui l'a perverti. Le cœur de l'homme a besoin d'amour, il lui en faut, et l'amour, l'impérissable amour, retournera aux lois de Dieu, qui sont les lois du cœur. Il faut être époux, il faut être père, il faut être citoyen pour trouver la paix, la foi et le contentement du cœur et l'honneur de la vie ; et pour être tout cela, il faut être chrétien. Le problème est d'être chrétien sans Jésus-Christ et sans l'Église. On ne trouvera pas la solution du problème, et il faudra venir chercher la paix, l'estime des autres au pied des autels où on l'avait laissée.

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