LE DERNIER MOINE DE SAINT-AUBIN
L'abbaye de Saint-Aubin était riche. Quand vint la Révolution, les moines n'émigrèrent pas. Ils étaient peu nombreux et ne remplissaient qu'une aile de leur vaste monastère, où les cellules se suivaient, toutes ouvertes sur le même corridor. Une nuit d'hiver, les révolutionnaires firent invasion chez ces pauvres religieux trop confiants. Sans autre forme de procès, ils les massacrèrent, à l'exception d'un seul, le plus jeune, qui, occupant la cellule la plus éloignée, put échapper avant qu'on arrivât jusqu'à lui.
Lorsqu'il eut fait quelques pas hors de la clôture, le jeune religieux pensa qu'on le trouverait aisément et que ce n'était pas la peine de fuir ni de conserver sa vie. Il se mit à genoux, attendant les assassins. Cependant, les assassins ne vinrent pas. Au bout de quelques heures, saisi de froid et tourmenté par la faim, le moine se releva et se mit tranquillement en quête d'un refuge. Il trouva une chaumière dont les habitants le tinrent caché tout le temps de la persécution. Quand il y eut un peu de sécurité, il revint à l'abbaye. Depuis la nuit du massacre elle était déserte, défendue par la terreur ; personne n'y avait osé entrer. Le religieux trouva les restes de ses frères à la place où les assassins les avaient laissés. Il leur donna la sépulture. Ensuite
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il s'établit dans sa cellule. Il vécut là de longues années, avec quelques anciens serviteurs, revenus comme lui. Il faisait les offices monastiques et se considérait comme seigneur et maître de tous les domaines que la communauté n'avait pas régulièrement et volontairement aliénés. Quand on chassait dans la forêt sans sa permission, il protestait contre cette usurpation de son droit de propriété. Gustave, étant encore jeune garçon, le vit en ce temps-là. Le dernier moine de Saint-Aubin était un homme d'aspect sévère, qui parlait peu, et que l'on voyait encore plus rarement sourire.
Un soir, deux voyageurs, surpris par un effroyable orage, se réfugièrent à l'abbaye. Le moine, averti par ses serviteurs, vint au-devant d'eux et leur rendit en personne les devoirs de l'hospitalité, comme il avait d'ailleurs coutume. L'un des deux voyageurs était un homme d'un certain âge, d'assez mauvaise figure, et qui paraissait préoccupé et presque craintif ; l'autre était son fils, garçon de vingt ans. Après qu'ils eurent bu et mangé et qu'ils se furent réchauffés auprès d'un bon feu, le père parla de reprendre sa route. L'orage continuait ; le religieux leur conseilla de passer la nuit. C'était l'avis et le désir du jeune homme.
u Mon père ne voulait pas entrer, dit-il en souriant ; il craignait un mauvais accueil, et c'est presque malgré lui que j'ai heurté à la porte de l'abbaye.
— Il est vrai, reprit l'autre, et je suis très reconnaissant de la bonne hospitalité que l'on nous donne. Néanmoins je ne voudrais point passer la nuit ici. »
Il avait l'air contraint et effaré, et balbutiait avec effort plutôt qu'il ne parlait. Le moine insista.
« Vous ne gênerez point, dit-il, nous avons des chambres vides. On a fait de la place ici. Sous la Révolution...
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— Oui, oui, se hâta d'ajouter le voyageur, j'ai entendu parler de cela. Mais l'orage a cessé, nous pouvons partir... »
Un coup de tonnerre et le bruit furieux du vent lui coupèrent la parole. 11 pâlit. Le moine le regarda avec attention...
(( Vous entendez, mon père, dit le jeune homme ; que deviendrons-nous sur les chemins par ce temps et à cette heure ?
— Quelle heure est-il donc ? » dit l'homme, de plus en plus pâle.
En prononçant ces mots, il tira machinalement sa montre. Le moine étendit la main et prit avec une sorte d'autorité cette montre qu'il croyait reconnaître. C'était celle qu'il avait laissée dans sa cellule en fuyant les assassins.
Il la rendit sans manifester aucune émotion.
« Restez ici, dit-il au jeune homme. Couchez-vous et reposez tranquillement dans ce lit, qui fut celui du dernier abbé de Saint-Aubin. Vous, ajouta-t-il en s'adressant au père, venez avec moi ; j'ai une autre chambre où peut-être vous pourrez dormir. »
Il parlait d'une voix si grave et d'un visage si imposant, que l'homme à qui il s'adressait se leva, prêt à le suivre, sans objecter un mot. Le moine le conduisit à l'extrémité du corridor, dans sa propre cellule, celle d'où il avait fui la nuit du massacre.
(( Ici, dit-il au voyageur, le repos pourra vous être moins difficile... il n'y a pas eu de sang versé. »
L'homme tomba à genoux. Le dernier moine de Saint-Aubin lui donna sa bénédiction.
(( Dormez, mon frère. »
Et il le laissa.