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LE PENDU

A l'entrée de la ville, au bord du lac, en vue des montagnes, il y a une belle place où se donnent les fêtes, où jouent les enfants. Elle est plantée de grands arbres et entourée de belles bandes de verdure. Le côté de l'hiver, caressé du soleil, est abrité du vent ; le côté de l'été est plein d'ombre et de fraîcheur.

Ce jnatin, j'ai vu qu'on y dressait une sorte de petite charpente : deux poteaux élevés de sept à huit pieds, éloignés de quelques pas, et réunis en haut par une traverse. Un brin de peuple, assemblé là, regardait avec une attention animée. Je demandai ce que c'était. On me répondit : a C'est la potence. ))

Sous ces beaux arbres, au milieu de cette verdure, cette petite charpente ne me parut pas répondre à ce grand nom. Je voyais la potence comme dans les croquis de Callot : un seul poteau, colossal, au milieu d'un site féroce, avec sa grappe de pendus baissant la tête, haussant les épaules, frétillant des jambes.

N'est-ce pas l'image que vous vous en faites, belle lectrice ? La poésie s'en va de partout. Voilà que le bourreau lui-même cherche ses aises. Plus d'ampleur ! Ah ! mesdames, conservez bien vos modes ! Sa

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besogne faite, le bourreau démonte la potence, l'emporte sous son bras, la serre dans un coin de sa cbambre.

A cette potence mesquine, on a pourtant, vers le coup de midi, ajusté un homme. Vous plairait-il d'ouïr une histoire de pendu ? On ne parle pas d'autre chose aux environs. Avant-hier le gendarme qui garde la frontière m'a dit : « Je ne vous plains pas : vous verrez pendre ! En France nous n'avons plus de ces distractions-là. »

Le pendu se nommait Simon. Il avait assassiné un camarade qui revenait au pays pour se marier. Ce n'était point vengeance ni jalousie, comme vous êtes en train de le croire. C'était simplement et vilainement pour voler au camarade une petite somme que celui-ci destinait à monter son ménage.

Le coup fait, Simon eut bien le courage de dépouiller la victime et de lui voler encore ses habits : pièces à conviction dont il prenait soin de se munir ! Ces scélérats, si fms à combiner le crime, savent toujours mettre la justice sur la voie. Les pécheurs ne se montrent guère plus avisée.

Le meurtrier rentra en Suisse, d'où il venait. Pendant six mois il vécut de diverses industries misérables, tourmenté de ses remords, plein de terreurs le jour et la nuit ; persécuté en même temps du désir fou de revenir aux lieux où il avait versé le sang. Il y revint. On l'arrêta sur l'endroit.

On fit paraître la fiancée du mort ; elle reconnut les habits de celui qu'elle pleurait : elle les avait raccommodés de ses mains. A ce détail le coupable se rendit. Les juges dirent : (( Qu'il soit pendu ! »

Voilà l'inconvénient de n'être pas né Français. De l'autre côté de la frontière, les avocats et les jurés au-

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raient bien trouvé quelque circonstance atténuante. Un avocat d'ici me l'attestait. « Mais, ajoutait-il, nous n'avons que des juges ! Ah ! monsieur, soyez fier de votre jury. » — Ainsi fais-je.

Le condamné, cependant, ne murmurait ni contre son pays ni contre ses juges. Ecoutez bien, s'il vous plaît. Ce méchant homme se mit à songer à la justice de Dieu. Il prit ses dispositions pour expier son crime et pour mourir noblement.

Lorsqu'on vint lui lire sa sentence il se mit à genoux, et il écouta dans cette posture, acquiesçant par une inclination de tête à chaque chef d'accusation. A la fin il dit d'une voix calme : a La justice des hommes a raison. »

Averti la veille de l'exécution, il passa la nuit en prières. Le jour venu, il sollicita une grâce : c'était d'aller au supplice en pantalon blanc. 11 avait autrefois rêvé qu'étant près de tomber dans un abîme, un homme vêtu de blanc l'avait retenu.

On vint le lier. Le bourreau tremblait. Simon prit la corde, la baisa, se la passa autour du corps. 11 baisa ensuite la main du bourreau. Sur la route il fit le chemin de la croix, paisible, regardant la terre.

Au pied de la potence il acheva ses prières. Ayant la corde au cou, il demanda la permission de parler. Il dit qu'ordinairement c'est par la faute des parents et de l'éducation que les hommes sont préparés au crime ;

Que, pour lui, il ne pouvait point accuser son père et sa mère ; que ses parents avaient au contraire rempli tous leurs devoirs, lui enseignant à craindre Dieu, mais qu'il s'était perdu dans les mauvaises compagnies.

11 exhorta les assistants à se souvenir de la leçon.

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les pères pour élever leurs enfants dans l'honneur, les jeunes gens pour se conserver clirétiens. « Et à présent, s'6cria-t-il, que Dieu reçoive mon âme contrite et humiliée ! »

Voilà ce qui reste d'une enfance chrétienne, et ce que la religion peut retrouver dans un misérable condamné au dernier supplice. Au pied de l'échafaud il se relève. Qui pourrait lui garder un sentiment de mépris ?

La bonne vieille comtesse de Larivière, qui passait sa vie dans les prisons au service des condamnés à mort, pleurait quand l'un d'eux obtenait sa grâce. '( Le malheureux I disait-elle, il était si bien disposé ! Et voilà qu'il ira mourir au bagne, en bourgeois. »

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