UN PRENEUR DE VILLES
Un général de ma connaissance avait eu toute sa vie des aventures éclatantes, deux surtout, la première au début, la seconde au milieu de sa carrière ; elles l'avancèrent sans le tirer du commun ; il est mort obscur sans mériter mieux. Je ne vous dirai pas son nom, justement perdu dans les cent mille noms d'officiers généraux qui ont depuis cinquante ans chargé nos almanachs militaires. C'était un héros cependant. Pauvre chose qu'un héros 1
Il était à peu près émigré ; il était né, un peu par hasard, d'un gentilhomme français au service de la Russie. Après lui avoir donné son nom, qui ne valait plus grand'chose, son père l'engagea fort jeune dans une espèce d'école d'état-major ambulante, qui étudiait en guerroyant le Turc sur les frontières de l'empire. Il y grandit sous la tutelle d'un hetman de Cosaques, très épicurien, duquel il apprit à faire de petits vers français et assez de cuisine. Ce Cosaque vint assiéger Schumla, qu'il trouva bien gardée. Les lenteurs du siège donnèrent aux violons le temps d'arriver. On ne prenait pas Schumla ; mais, dans la folâtre compagnie qui avoisinait le camp, on prenait la gale. Le jeune Français se fit un des meilleurs lots. Les médecins, plus que tartares, entreprirent vainement de
Uil PRENEUR DE VILLES l4l
le débarrasser ; il avait son affaire si bien conditionnée qu'il crut qu'il en mourrait. Le chagrin s'empara de lui. Une désirait qu'une balle qui lui épargnât l'horreur et la douleur d'ôtre rongé vif par cette lèpre. Dans le même moment, l'hetman, sévèrement averti de ne plus tarder, publia qu'une belle récompense serait donnée à qui indiquerait le moyen d'entrer dans la place. Notre pestiféré pensa qu'on lui fournissait l'occasion d'en finir honnêtement. Il s'avança sous les murs de Schumla, pour les étudier, en homme qui ne craignait que de n'être pas tué. On tirait sur lui de toutes parts ; il allait toujours fort tranquillement. 11 finit par aviser un endroit où il lui parut que la brèche serait facile. 11 ne se contenta point de bien examiner ce point, il le dessina. Lorsqu'il eut achevé il revint au camp, sans se presser ; il y entra, je ne dirai pas sain, mais sauf, pestant contre les Turcs, qui n'avaient pas su le tuer. Son plan était bon, on le suivit ; la ville fut prise. Notre galeux y avait mis la main avec tout l'éclat que venait de promettre son imperturbable témérité ; l'hetman voulut qu'il portât la nouvelle du succès. 11 eut de l'avancement, reçut une belle gratification, se fit soigner, guérit ; et le voilà distingué.
Néanmoins, sa paresse et surtout la causticité de son esprit le firent, à quelques années delà, tomber en disgrâce. L'armée russe combattait les Français en Allemagne. Se souvenant trop des leçons de l'hetman, le héros de Schumla avait composé une chanson dont un couplet au moins frôlait l'empereur Alexandre. Ce souverain le sut.
Le roi des animaux, en cette occasion.
Montra ce qu'il était...
11 ne voulut pas se venger. Seulement, un jour.