U>^ PRENEUR DE VILLES
passant devant le poète, il le regarda de travers et lui dit : « Monsieur, je n'aime pas les rimailleurs ! » C'était lui ouvrir une perspective sur la Sibérie. Jeune et gai, il riait de cet avertissement ; mais il ne laissait pas d'en être chiftbnné.
L'armée russe et les troupes allemandes assiégeaient d'urgence une ville forte, où les Français tenaient bon. On avait inutilement donné plusieurs assauts, et l'on ne savait trop quel moyen prendre. L'empereur tint conseil en plein air. Les avis, médiocrement ingénieux, n'aboutissaient à rien. jNotre homme, debout avec d'autres aides de camp à quelque distance du cercle auguste, lisait sur les visages l'inutilité persévérante de la délibération. Quelque farce lui vint à l'esprit ; il ne put se retenir d'en régaler son voisin. L'empereur y prit garde ; il était de mauvaise humeur. Une mauvaise humeur de souverain et de général se décharge sans qu'on ait besoin de presser beaucoup le ressort. Alexandre interpella à haute voix l'officier à qui le malencontreux plaisant venait de parler.
« Un tel, s'écria-t-il très impérialement, que vous dit
ce faquin de Français ? »
L'autre, heureusement, fut bon camarade ; il ne
répéta pas ce qu'il venait d'entendre ; c'était, dans ce
moment-là, de quoi faire pendre le u faquin ». Mais,
très dépourvu et très embarrassé, il lâcha la première
bourde qui lui vint à l'esprit.
a Sire, il me dit qu'il faut prendre la ville.
(( — Ah I reprit l'empereur avec un redoublement
d'impatience, il a trouvé cela ! Voilà bien ces Gascons !
Tout leur est possible. Il faut prendre la ville ! Il sait
sans doute le moyen. Eh bien ! qu'il la prenne donc !
qu'il fasse voir son talent. Voyons, Monsieur, nous
vous écoutons ! »