UN PUENELR DE MLLES
Il y eut un moment de silence effroyable devant cette colère du maître. Le pauvre railleur se sentit perdu. Jamais il n'avait songe au moyen de prendre ce nouveau Schumla, plus dru de beaucoup que le premier, ^'éanmoins, pour ne pas rester court, et sans trop savoir ce qu'il faisait, il avanra de quelques pas, et bien modestement, rougissant et baissant les yeux, la tête inclinée : u Sire, dit-il, je suis aux ordres de Votre Majesté. »
Alexandre prit cela pour une noble assurance. Il crut que le jeune olTicier avait combiné quelque stratagème du genre de ceux qui réussissent aux fous bardis.
« Prenez la ville, dit-il sans abandonner encore le ton du mépris et de colère ; montrez que vous savez faire autre chose que des chansons. Messieurs, nous donnons carte blanche à cet officier pour prendre la ville. Dites-nous, Monsieur, ce que vous demandez.
« — Sire, répondit le jeune homme de plus en plus abasourdi et paraissant de plus en plus modeste, je demande une heure.
(( — Je vous en donne deux », lui dit l'empereur au comble de l'étonnement et presque radouci.
L'infortuné se retira machinalement du côté de la place qu'il devait emporter. (( Prenez la ville ! prenez la ville ! o Ces mots bourdonnaient à son oreille comme dans un cauchemar. Il n'avait pas la première idée de ses opérations. Cependant il ne larda pas à se dire qu'il pourrait toujours se faire tuer. Cette ressource certaine lui rendit sa liberté d'esprit.
Il regarda. Gomme toute l'armée, il savait qu'on ne pouvait prendre la ville que par une chaussée longue et étroite, jetée sur des marais impraticables et aboutissant à une porte formidablement défendue Des
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milliers d'hommes avaient été tués sur cette chaussée. Entrer par là était donc impossible ; chercher d'autres chemins, il n'en existait pas, à moins qu'on ne prît par les marais, de quoi personne n'avait essayé.
L'écervelé s'était pourtant fait un ami, et, chose qui témoignait en sa faveur, cet ami était son domestique, un Cosaque très audacieux et très intelligent. Tous deux s'étaient mutuellement secourus dans plus d'une mauvaise rencontre. Le Cosaque l'avait suivi aux abords de la chaussée.
'( — Mon commandant, dit-il, devinant la pensée de son maître, ces marais ne sont peut-être pas aussi mauvais qu'on le prétend ?
(( — Crois-tu ? dit l'officier.
(( — Nous allons voir cela tout de suite )>, repartit le Cosaque.
Il se lance ventre à terre dans le marais. On lui tire mille coups de fusil : il passe et revient.
L'autre ne perd pas une minute, retourne au camp, demande à quelques officiers de ses intimes cent hommes à l'épreuve, les rassemble, leur dit qu'ils prendront la ville. Pas un n'en doute ; ils le suivent à toute course sur la fatale chaussée. Une décharge terrible les accueille ; il en tombe un tiers. Ceux qui restent, à l'exemple et sur le commandement du chef, se jettent dans le marais, poussant en avant et se tenant le plus près possible du chemin. Ils avancent ; ils sont bientôt si près que l'artillerie de la place ne peut plus les atteindre. Mais voici une de ces fortunes de guerre que rien n'explique, et qui expliquent le succès des surprises : l'officier qui commandait à l'entrée de la ville perd la tête, suspend le feu et n'attend pas que l'on essaye d'enlever la porte, il la fait ouvrir ! Le vainqueur était encore dans le marais et se préparait à l'assaut lorsque
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ses hommes, remontés sur la chaussée, lui crient que la porte est ouverte. Il se hâte, il entre, et le premier ennemi qu'il rencontre est le commandant du poste qui lui présente son épée. Il donne le signal convenu : l'armée assiégeante accourt comme un torrent. La ville est prise.
Arrivé sur la grande place, l'empereur Alexandre se jette d'abord à genoux pour remercier Dieu de cette soudaine et incroyable victoire. Nous autres Français, nous ne faisons plus cela, nous avons tort. Gondé et Turenne le faisaient, et leur gloire ni leur crédit sur le soldat n'en étaient pas diminués. Mais nous sommes fiers, nous savons ce que nous valons et ce que nous pouvons, et un Te Deum à distance suffît bien pour rendre grâces au Dieu des armées. Alexandre, s'étant relevé, regarda autour de lui. Le « faquin de Français » était là, sans blessure. Le souverain l'appelle, et, détachant de sa poitrine l'ordre le plus distingué de la Russie, il le lui confère en l'embrassant. On le fît colonel. Il n'avait pas vingt-trois ans.