PLAGIAIRE ET COPISTE
Le plagiaire est un hardi forban qui pille sur l'Océan des lettres, et qui parfois, à force d'effronterie, se fait une renommée ; ou c'est un pauvre diable qui filoute dans les carrefours, pour se procurer un morceau de pain. Le premier me divertit encore par l'orgueil qu'il tire de ses rapines ; j'éprouve quelque compassion quand je vois travailler l'autre, et je le loue de voler des idées et des mots, puisqu'il gagnerait davantage à voler des mouchoirs. Quand la critique saisit le forban, elle l'accroche par le col à la grande vergue, et c'est un sort qui ne lui déplaît point : il reste là en évidence, selon ses désirs ; le filou qui ne cherchait point la gloire, échappe aussi à la hart, et va s'éteindre obscurément dans un hôpital. Dieu lui fasse paix !
Le copiste, voilà, dans les lettres, l'espèce insupportable! Le plagiaire me donne ce qu'il a pris, bon ou mauvais, tel qu'il l'a pris ; le copiste me gâte les bons auteurs. C'est une caricature de ce que j'aime, et je suis tout d'abord humilié de voir qu'il l'aime comme moi. Quelle importunité, quelle fatigue, quel âpre déplaisir de reconnaître en ce signe tous les traits d'un visage chéri, d'entendre contrefaire une voix aimée, et
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de voir que le fat est encore content de sa parodie, qu'il s'en estime et se tient pour original ! J'ai là-dessus des délicatesses qui paraîtront étranges, mais j'en appelle à tout ami des lettres : n'est-ce pas un supplice de penser que la foule des sots va s'y méprendre, et nous corner demain aux oreilles que ce Babouin est merveilleux, d'un goût sûr, d'une finesse rare, d'une érudition profonde; qu'il s'entend, ma foi, aussi bien que S. B. à grignoter un auteur ? La vérité est que S. B. a quelques manies, quelques défauts de prononciation qu'on lui passe et qu'il sait rendre agréables ; et que notre Babouin lui a pris ces défauts qu'il exagère, et qui font le beau de son style.
Je donne l'exemple d'un critique ; c'est là que le copiste abonde. Cet art paraît facile aux sots : ils ignorent qu'il y faut des pensées. Parler d'un livre, quoi de plus simple ? Ils prennent Bossuet, Racine, Corneille, Sévigné, de Maistre, n'importe ; et, pour commencer, ils vous étalent leur science en bibliographie. S. B. donne ces détails. Vous saurez donc que le livre a eu tant d'éditions, et quelle est la bonne : ceci prend deux ou trois pages au Manuel du libraire. S. B. ne néglige pas la biographie ; Babouin vous en lâche. Mais la biographie, chez S. B... est parfois charmante ; elle est ici grossière et maussade. C'est l'endroit où notre homme déploie ses finesses ; c'est là qu'il est moraliste, épicurien, esprit fort. S. B. n'a-t-il pas souvent une pointe grivoise ? Attendez que celui-ci soit obscène ! S. B. malheureusement effarouche ; attendez que celui-ci dégoûte ! Vous demandez s'il arrivera au livre ? Prenez patience ; n'a-t-il pas maintenant à parler des contemporains ? S. B. n'y manque guère. Mais, malheureux, S. B. me plaît ou m'instruit, et tu m'assommes. Déjà, d'ailleurs, S. B. m'a dit tout ce que tu me veux dire.
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Point ! Vous allez voir qu'ici S. B. s'est trompé de deux ans, et que cette préface, où il a trouvé un goût de 1667, est imprégnée, au contraire, d'une forte odeur de i665. Je passe; j'arrive enfin au livre. Hélas! la rude condition que d'avoir écrit quelques feuillets, destinés, suivant l'expression du poète, à flotter sur l'abîme des ans ! Mon insecte s'établit sur cette nacelle, et tranquillement il y fait ses ordures. Tel que vous le voyez, il a une passion, la passion du moment, la passion de la foule, la passion des sots ; le vieil auteur sera contraint de servir cette passion-là. Aujourd'hui Babouin vise à reluire dans l'Université ; il est incrédule, il a de l'esprit : Bossuet ou Fléchier va le fournir d'arguments et de bons mots contre l'Église !
Je vous entends, j'ai tort de le prendre si à cœur. Qu'importe à cette page l'insecte qui s'y accroche et qui la gâte ? Tout à l'heure un coup de vent enlèvera l'insecte et l'outrage, il n'en sera plus question jamais; l'œuvre restera immortelle et pure. Or, si cette simple page de main d'homme n'est point souillée, que veuton que souffre l'Église, œuvre divine?
Oui, sans doute ; le génie et le bon Dieu en ont vu d'autres ! Pourtant je ne suis pas maître de moi, et ma bile s'échauffe quand j'assiste à ces insolences, quand je vois ce qui a été combattu par les hommes d'épée recevoir l'insulte des cuistres. Le propos du vieux lion est admirable : C'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. Oh I le coup de pied du copiste ! cette corne usée qui veut devenir ongle léonin ! le justiciable de Martin Bâton qui se tourne en Tamerlan ! Je me représente, aux jours de la Révolution, ma maison envahie, mon père arraché de sa demeure : ne l'aimerais-je pas mieux tué par les bourreaux qu'insulté par mes laquais ?