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Il ne s'agit pas de multiplier les œuvres : cela dépend de la nature de notre esprit et particulièrement des choses dont nous voulons traiter. Je dis que nous devons viser a faire de noire mieux tout ce que nous faisons, donner à nos écrits toute la solidité et même tout l'agrément possible, afin que la beauté du vase fasse, au besoin, accepter un breuvage dont la vertu composera d'ailleurs l'amertume. Et, pour y parvenir, quels moyens ? Premièrement, c'est de nous livrer à notre vocation, non pas à cause de l'attrait qu'elle nous inspire, mais parce qu'elle nous vient de Dieu, et que le travail où elle nous pousse est le vrai travail qu'il attend de nous. Si c'est à quoi Dieu nous appelle, soyons des écrivains, ne souhaitons que cela ; faisons même, au besoin, de grands sacrifices pour n'être que cela. Acceptons, dans le travail des Lettres, une sorte de sacerdoce ; n'en usons pas plus pour l'avancement de notre fortune que pour la satisfaction de notre vanité. Dieu saura nous faire vivre d'un labeur que nous lui consacrerons ; et noire vie, comme elle en sera soutenue, en sera bien assez occupée. La sagesse humaine, ici, nous rappelle encore que celui qui a le don de conseil a rarement le don d'action. Nous nous mêlerons suffisamment des affaires du monde, en donnant à ceux
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qui les mènent des avis désintéressés, qu'ils sauront peut-être mieux appliquer que nous ; notre parole aura plus de salutaire autorité, quand le public verra que nous n'en faisons pas l'instrument de nos petites ambitions.
Secondement, étudions, étudions sans cesse. N'en croyons pas une imagination qui semble, au nombre et à la fougue de ses premiers jets, ne pouvoir jamais s'épuiser. On pense, au début de la carrière, qu'un siècle ne suffirait pas pour produire tout ce que l'on se sent en germe d'inventions, d'idées, de merveilleux discours ; mais, dès le second ouvrage, on s'aperçoit qu'on répète le premier, et que cette imagination intarissable n'est elle-même qu'une imagination. Le terrain le plus riche, lorsqu'il n'est pas remué, retourné, arrosé de continuelles sueurs, ne produit que des ronces, des plantes folles et vaines : pompeux étalage qui dissimule mal une stérilité réelle et bientôt irrémédiable. Étudions : nous ne sommes que le champ ; l'étude est le soc qui défriche, est la semence qui féconde, est la pluie qui développe et le soleil qui mûrit. Elle fortifie ce qui existe, elle renouvelle ce qui s'épuise, elle crée ce qui n'est pas.
Cherchons le style : je m'attache à cette pensée, parce qu'elle est essentielle. Que la modestie et l'étude (c'est-à-dire en ce dernier cas la probité) nous soient imposées : toute conscience chrétienne en conviendra, ne pouvant là-dessus élever un doute ; mais quelques jeunes croyants regardent comme médiocrement important d'écrire avec plus ou moins de correction, d'agrément et d'adresse. Et moi je dis qu'après la foi et l'instruction, rien ne nous est plus nécessaire : c'est par là que nous serons lus ; c'est par là que nous conquerrons l'attention et l'estime du monde, succès qu'il nous
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faut absolument obtenir, — non pour nous (à Dieu ne plaise que nous nous recherchions personnellemejit en ceci !) — mais pour les vérités que Dieu nous donne à proclamer et à maintenir; mais pour le monde, qui a besoin d'aimer ces vérités secourables et de se réfugier à leur foyer divin.
Et d'ailleurs, l'art sublime qui bâtit des palais impérissables à la pensée humaine, Le Style, n'est-ce pas pour nous, catholiques de France, une gloire de famille, qu'il nous appartient de remettre en honneur? Je considère notre histoire littéraire, et j'y vois que les lettres nationales, dans ce qu'elles ont de plus magnifique et de plus élevé, sont fdles de l'Église.
Vous donc, qui avez particulièrement la vocation d'enseigner et d'écrire, je vous en conjure, appliquezvous à restituer au langage sa vieille orthodoxie et son ancienne dignité. Lisez, étudiez les écrivains du xvii^ siècle ; soyez-en pénétrés, — non pour vous montrer leurs imitateurs serviles, mais pour être leurs légitimes continuateurs. — Outre le profit que vous tirerez de cette étude, vous y trouverez les plus excellents plaisirs de l'esprit. Je promets surtout de véritables jouissances à ceux qui voudront lire, dans les écrivains religieux, ce que volontiers j'appellerais les œuvres inédites de ces grands hommes; car, qui s'inquiète aujourd'hui de connaître tout ce qu'ont écrit Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, et généralement tous les maîtres si peu fréquentés de notre littérature chrétienne ?
Je reviens à la pensée qui me domine, et je répète que nous devons, mes frères, dès aujourd'hui, nous appliquer, si nous voulons que l'on nous écoute, et que l'on nous écoute longtemps, — à nous former au noble style qui parla si dignement de Dieu et de l'homme, dont nous aurons à parler aussi. Je ne pro-
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mets pas que nous deviendrona de grands écrivains ; il y a un degré d'élévation dans l'art, où ni l'étude, ni la volonté la plus assidue, ni les efforts les plus constants, ne sauraient pousser ceux que Dieu n'y destine pas par l'octroi de certaines qualités, rares dans l'histoire de l'esprit humain ; mais, à force de travail, on devient un écrivain pur, clair, correct, élégant même ; on sait manier un langage qui ne plie sous aucune pensée grande, qui ne fait défaut à aucune idée ; et, lorsque, avec un pareil instrument, c'est la vérité de Dieu que l'on chante, on trouvé des accents que toute oreille humaine écoute et que peut envier le génie. Certes, les écrivains du xvii« siècle, religieux ou profanes, n'étaient pas tous comme Bossuet, comme Fénelon, Racine, Pascal, de ces esprits tout à fait hors ligne, dont les facultés supérieures éclatent, pour ainsi dire, à chaque mot; mais partout, mais chez tous, et même chez les gens qui n'en faisaient pas métier, quel ordre, quelle clarté, quelle élégance, quel choix et quelle noblesse dans l'expression ! Quel talent, on dirait presque aujourd'hui miraculeux, de rendre avec concision les pensées les plus délicates et les plus profondes, de relever par la diction les choses les plus communes ! Lisez à haute voix une page écrite alors, lisez ensuite une de celles qu'on écrit maintenant (et choisissez cette dernière parmi les plus brillantes) ; vous comprendrez, mieux qu'on ne peut l'exprimer, la décadence effrayante de la pensée et de l'art.