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mêmes règles et les mêmes devoirs, ni peut-être le môme but. Pour nous, catholiques, la liberté ne peut être qu'un moyen de rentrer ou de rester dans l'ordre et dans la paix. Et l'ordre et la paix sont avant tout le respect de la loi de Dieu. Je ne demande pas la liberté d'écrire pour écrire et prouver autre chose. Je ne veux pas une liberté sans lois ; je ne me trouverais pas libre sous une loi qui me permettrait tout, sauf la liberté de réclamer de toutes mes forces contre la liberté qui prétend ne pas souffrir de lois, parce que cette liberté, incapable de s'imposer à elle-même aucune loi, est destinée à une fin prompte et mauvaise. Je veux être libre contre cette liberté, ou plutôt contre cette tyrannie qui prétend nous interdire la confession de la vérité, nous fermer l'histoire, nous ôter le passé, proscrire l'apologie des lois et des actes de l'Église. »
On discutera ces idées ; les voilà, du moins, exposées clairement, telles que Veuillot les a toujours défendues, en mettant à leur service un des plus merveilleux talents de polémiste qui aient paru.
Veuillot fut le premier journaliste de son temps et demeure le modèle du nôtre. Il faut, pour lui trouver des égaux, remonter jusqu'aux Mémoires de Beaumarchais et aux Lettres de la Montagne de Rousseau. Les Odeurs de Paris, les Libres-Penseurs, Paris pendant les deux sièges, peuvent être considérés comme des chefsd'œuvre. Tant de véhémence finissait par troubler Sainte-Beuve, qui se demandait si un catholique pouvait être un journaliste impartial ; s'il était possible de concilier la charité chrétienne avec les emportements de la
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lutte, et il faut avouer qu'à cet égard le cas de Yeuillot est, en effet, bien curieux. Très certainement l'intransigeance de sa foi exalta son talent et la contradiction accentua sa colère. Agressif déjà quand il débutait en province, le futur polémiste trouva dans le catholicisme sa vraie vocation, s'y donna tout entier et aussitôt alla aux extrêmes. Comprenant ce qu'il pouvait être, il accepta son rôle comme un devoir ; son talent le mit à cette hauteur et la foi l'y fit persister. Si bien que, frappés surtout par son intransigeance, ses rivaux oublièrent le chrétien pour ne plus voir que le pamphlétaire. On l'appela hypocrite, lui qui fut la sincérité même ; on lui reprocha sa haine, lui qui ne détestait personne ; on le crut méchant, lui qui fut doux et bon ; on le traita de lâche, lui qui s'était battu trois fois en duel, et très dangereusement, ayant eu sa redingote trouée d'une balle. On le diffama de toutes façons. On l'accabla d'articles et de libelles. Mirecourt écrivit sur lui un pamphlet; Mgr Dupanloup une brochure anonyme; Pailleron le vilipenda dans la Revue des Deux-Mondes ; Victor Hugo insulta sa mère; on publia même un volume intitulé : Les Puanteurs de M. Louis Veuilloi. Le bouillant écrivain n'en ressentit ni plus de colère ni moins de courage. Rien ne put désarmer son dédain, tarir sa verve, ni l'empêcher surtout de respecter chez les autres la vie privée qu'on violait contre lui. L'article achevé, la flèche partie, il redevenait le chrétien sans rancune, l'honnête homme loyal, ie bon bourgeois qui, régulièrement, chaque soir, en récitant son chapelet, faisait im tour de promenade dans un endroit qu'il indiquait lui-même à ses adversaires. A peine s'oublia-t-il parfois
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h railler le physicjue de quehiucs-uns de ses plus vifs ennemis. On étonnerait bien des gens en leur disant qu'au vrai sens du mot Veuillot n'a peut-être jamais insulté personne, a J'ai recueilli, dit-il, tout ce que j'ai écrit dans l'Univers durant l'espace de vingt ans. Je n'ai trouvé rien à supprimer, ni qui dût me faire rougir devant mes adversaires. La vérité est que j'ai mieux aimé les manquer que leur manquer. Je crois les avoir traités selon leur mérite et leur condition morale ou littéraire, ne louchant aux uns qu'avec des gants, aux autres qu'avec des pincettes. Ceux que j'ai touchés avec la main peuvent me donner la main. Il y a des plaintes, je ne l'ignore pas. Il s'agit de savoir s'il y a des raisons. Quand j'ai consenti à me plaindre, j'ai donné des raisons. » Quelle gigantesque lutte ! Quel triomphe dans ce scandale de la croix en plein boulevard ! On s'arrachait l'Univers. Chaque article de son rédacteur en chef était un événement ; et après qu'on eut supprimé son journal (1860), la clameur qu'il jeta fut plus forte encore et ses livres retentirent plus haut que ses articles. Comme ils sont oubliés, ces beaux messieurs qui se crurent un instant ses rivaux, les LabédoUière, Guéroult, Ulbach, Ilavin, Jourdan ! Comme il les distance de toute la hauteur de sa foi ! Comme il les domine de toute la magnificence de son mépris ! et qu'on voit bien aujourd'hui qu'il ne combattait pas les personnes, mais les doctrines ! Il n'y a peut-être que deux hommes qu'il ait véritablement haïs et qu'il traita comme des malfaiteurs : c'est Voltaire et Renan. Il ne cessa de bafouer Voltaire ; d'innombrables articles n'épuisèrent pas son ressentiment. Quant à Renan, il disait de lui : « Lors-
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qu'on le lit, il vous donne toujours envie de lui courir sus. » Admirable cri d'un chrétien, que le doux Renan dut certainement lui pardonner, lui qui comprenait si bien les intolérances de la foi et qui s'était fait un devoir de ne répondre à aucune espèce de polémique. Yeuillot, d'ailleurs, eut peu d'adversaires vraiment dignes d'être ses égaux. Je ne vois guère que Voltaire qui eût pu lui tenir tête, et, en connaissant le tempérament de Voltaire, on peut être assuré que Veuillot l'eût à peu près rendu fou.
La grande supériorité de Veuillot journaliste, il faut le dire nettement, c'est d'être un incomparable écrivain. Là encore son point de vue ne varie pas, et c'est le catholicisme qui explique son talent. Veuillot ne comprit la littérature qu'à travers la religion et n'accepta l'art que d'accord avec la morale et la foi. C'est pour cela qu'il méconnut non seulement les auteurs antireligieux, mais qu'il ne parvint même pas à goûter des prosateurs uniquement littéraires comme Flaubert. Fidèle à l'esthétique opposée, Flaubert à son tour en arrivait à nier Veuillot. « Dire, s'écriait-il, qu'il y a des gens qui prennent Veuillot pour un écrivain ! » Le polémiste lui rendait largement ce dédain : u Madame Bovary, disait-il, n'est pas seulement de la boue et du sang, c'est de la sanie. » Peu d'auteurs devaient trouver grâce aux yeux d'un si exigeant apologiste. Le chapitre fmal de Çà et Là, « Confession littéraire », nous indique le petit nombre de ceux qu'il consentait à aimer. Poète romantique dans sa jeunesse, ayant acclamé Hernani aux côtés de Théophile Gautier, Veuillot, malgré son penchant pour Hugo, revint instinctivement aux classi-