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appelle vertu, cet hommage de l'hypocrisie qui, du moins, est encore une condamnation du mal que l'on commet. Braver, comme il l'a fait, les convenances, ce n'est pas seulement outrager la morale : c'est bien pis, c'est la nier ; et j'y vois l'acte d'une perversité si profonde qu'elle touche au délire et à la folie. Il y a deux manières de rompre en visière à son temps : — Ou on s'abstient des infamies qui le souillent ; retranché dans le fort isolé du devoir, de la probité, de l'honneur, on acquiert, par une vie exemplaire, le droit de proclamer à haute voix l'éternelle sainteté des principes qui condamnent toutes les ignominies ; on flagelle, on flétrit tous les crimes, ceux que la société avoue, ceux qu'elle essaie de cacher. C'est le rôle de l'honnête homme, et si l'on a encore, avec le grand courage qu'il faut, du génie pour remplir ce rôle, tant mieux : on peut ordinairement espérer de guérir beaucoup d'âmes et de passionner pour le bien beaucoup de jeunes cœurs. — Ou, donnant à ses passions les plus mauvaises un essor effronté, se livrant aux débauches, recherchant avec une ardeur forcenée le facile éclat du scandale, pour toute excuse on crie à ceux qui s'indignent qu'ils sont de lâches hypocrites et qu'ils en font autant : c'est le rôle d'une âme abominable, je le répète, ou d'une cervelle de fou.
Ce fut là l'œuvre de lord Byron. Si je la dépouille des mesquines et fortuites illustrations du bruit, de la renommée, de la fortune ; si j'ôte à Byron son vieux château, son manteau gonflé par la tempête, ses chevaux, ses maîtresses, tout ce qui appartient, aussi bien qu'à lui, aux moindres fats qu'on a vus dans tous les temps manger un beau patrimoine et déshonorer un vieux nom, je ne trouve plus (chose malheureusement peu rare) qu'un triste esclave de ses passions, obéissant
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à tout ce (ju'elles lui commandent d'impur, de honteux même, et de digne d'anathème ; qui, n'ayant pas le courage de combattre en lui les pencliants de la nature corrompue, s'imagine se relever en disant qu'il ne veut pas avoir ce courage ; qui se cnjit grand en divinisant l'extrême orgueil qui l'avilit devant les lois sociales et divines ;... ce qu'on appelle, il faut bien enfin le dire, un méchant homme ; et, dans ce cas, fit-on les plus beaux vers du monde, on est toujours un méchant homme, ou bien il faut nier la morale, qu'il est important d'honorer plus que les beaux vers.
Je ne doute pas que ceci ne paraisse à beaucoup de gens fort, exagéré. Cependant je prie les personnes de bon sens d'y réfléchir ; les autres, et en particulier les petits poètes et les femmes auteurs, voudront bien croire que j'écris surtout dans l'espoir de ne point présenter au public les idées dont ils s'appliquent à le régaler ordinairement. Il existe dans les mansardes de Paris, dans les villes de province, et jusqu'au fond des sous-préfectures de la Champagne, une désagréable engeance de journalistes, d'avocats, de poétesses, de toutes sortes d'avortons désœuvrés, tristement étouffés sous leur impuissance, qui ont l'impertinence de professer un véritable culte pour les usages privés de lord Byron. Ils appellent cela, dans leur beau style, une vie échevelée, et ils en essaient, comme ils peuvent, avec les revenus de leur génie, une imitation qui aboutit à de très odieux résultats. Mais cela n'ouvre pas encore les yeux de tout le monde ; tant ces mauvaises cordes de l'âme humaine, la révolte, le mépris des devoirs, l'audace des déportements, vibrent aisément sous tous les doigts ! iN 'avons-nous pas eu dernièrement le spectacle de cet assassin, poète et bel esprit, pour lequel il se trouva des éloges dans toute la France, et dont les
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putrides autographes ont été recueillis pour des albums parfumés ? Il était grand byronien, ce misérable : c'était Lara, devenu pirate dans les rues de Paris. Les autres vont moins loin, je le sais, ils ne se conforment à la théorie que jusqu'aux limites du Code pénal. Ils respectent ce que le procureur du roi ne permet pas absolument qu'on outrage, et c'est assez pour eux de tout ce qu'ils peuvent souiller à l'abri des coutumes. Est-ce donc une excuse, que tout le monde en fasse autant ? Tous ceux qui le font sont infâmes ; plus infâmes ceux qui le font sans honte et sans remords ; encore plus infâmes ceux qui s'en vantent hautement, cherchant à répandre autour d'eux, par leurs écrits, par leurs exemples, l'abominable effronterie de la corruption. Et c'est là proprement le courage des coquins, qui n'est que la lâcheté de l'homme contre lui-même. Dites là-dessus tout ce que vous voudrez dire, et faites-en des odes pompeuses : le vrai, l'éternellement vrai, c'est que l'emporté qui brave les anathèmes du monde, qui affronte le courroux des lois divines, la vengeance des lois humaines, s'il n'est point un fou, n'est qu'un lâche, vaincu par les instincts coupables que l'homme a toujours la force de dominer. Mais je me trompe, il peut n'être ni précisément un fou, ni précisément un lâche ; il peut n'être qu'un poète, — incapable de résister, quoi qu'il advienne, à l'envie de produire au grand jour quelques centaines de ses vers qu'il ne trouve pas mal tournés I
Dira-t-on sincèrement, quand de pareils scandales éclatent dans la société, quand de pareilles œuvres l'épouvantent, qu'il n'y ait que des voix hypocrites dans le grand concert d'anathèmes qui s'élève aussitôt, et que tous les fronts qui s'indignent portent encore un reste du masque qui vient d'être arraché ? Je ne puis
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radmctlre : je crois que c'est surtout le parti des honnêtes gens qui donne le signal, et que les plus mauvais, épouvantes eux-mêmes, réclament à leur tour ; moins parce qu'on les imite que parce qu'ils sont dépassés. — Mais, n'y eût-il, dans toute une société, pas un homme dévoué aux saintes lois du bien, du juste, de la probité, de la décence, de l'honneur..., qu'importe ! ce n'est qu'une raison d'essayer d'être cet homme-là. Byron n'y a guère songé, je pense. Il avait de mauvais instincts, vieux comme le monde ; il leur a obéi, il s'en est vanté : tout cela n'est ni beau, ni neuf, ni même très hardi, je demande la permission de ne point m'incliner devant cet Anglais. Quant à son individu, je suis chrétien ; quant à son talent, je ne puis estimer qu'un écrit sain et clair ; j'aime à désaltérer mon intelhgence d'un vin généreux et non pas à l'enivrer d'opium ; je me plais dans la lumineuse simplicité du génie de ma nation, éclairé de deux lumières, celle de la foi et celle du soleil; et j'ai beau contempler tous les prodiges de la fantaisie germanique ou de la fantaisie anglaise, je n'y vois que du protestantisme, du matérialisme et du brouillard.
Avec tant d'autres, j'ai cherché longtemps, et j'ai cru saisir un sens profond dans ces œuvres fumeuses. Je me suis extasié sur Manfred et sur Faiisi ; j'y ai vu des allégories, des mythes, des révélations ; et comme j'étais parvenu même à me servir du patois que l'on a créé tout exprès afin de les célébrer dignement, je pensais en mesurer la portée surhumaine. Je m'explique bien mieux aujourd'hui ces poèmes ; je m'en explique l'origine, le succès ; je m'explique aussi le mépris suprême où je les tiens, et où je suis assuré qu'ils tomberont pjrochainement.
Quelques voyageurs qui l'ont vu à Athènes racontent
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encore comment le noble lord vivait dans l'asile pieux qu'il s'était choisi (le couvent des missionnaires), n'ayant pour commensal qu'un pauvre cénobite. Tantôt il se moquait du compagnon de sa solitude ; tantôt il écoutait les saintes paroles du missionnaire avec la docilité d'un enfant. Rien n'égalait l'inconstance de son humeur, la mobilité de son esprit, la rapidité avec laquelle il passait d'un sentiment à un autre. On le voyait tour à tour dévot, superstitieux, incrédule, pleurant au seul nom de l'Humanité, dévoré par une sombre misanthropie. Les méditations de la mort mêlées à toutes les petitesses de la vanité, les amusements et les jeux de l'enfance, les inspirations du génie, quelquefois les orgies de la débauche, remplissaient ses nuits et ses journées. Tandis qu'on se demandait dans notre Europe quels nouveaux poèmes il allait publier, on citait dans la ville de Platon et de Socrate ses contradictions, ses caprices, ses ridicules ; tandis qu'au-delà des mers les nations éclairées le plaçaient parmi les grands poètes, dans la rue des Trépieds il était devenu l'objet des railleries populaires et le jouet des petits garçons, qui le regardaient comme un fou. Voilà de quelle bouche sortaient ces poèmes, ces oracles de dérision qu'attendaient les nations civilisées pleines de mépris pour l'Évangile ; voilà quel était cet écrivain passé maître en moquerie. 0 justice de Dieu !
CRITIQUE LITTÉHAIRE
M. LEGONTE DE LISLE
25 octobre 1869.
M. Leçon te de Lisle, poète savant, des plus connus comme ignoré, publie une longue pièce de gros et forts vers, intitulée Kain (par un K). Il s'agit du premier Gain. Son petit-fils Troppmann lui rend une actualité que le poète a saisie pour le cbanter. Gar M. Leconte chante Gain. Toute la pièce est en son honneur. Kaïn nous est présenté comme un fort digne homme, vengeur de la raison et de la dignité du genre humain contre le cruel et capricieux Javeh, ci-devant Jéhovah. Ne croyez point que l'on veuille plaisanter ! Tout cela est fort sérieux, témoin le R. M. Leconte de Lisle, érudil grave et poète austère, ne rit point. 11 paraît même incapable de rire.
En philosophie comme en poésie, c'est un chef d'école, un pontife. Au Parnasse contemporain, passage Ghoisenl, on le considère beaucoup. Quaranteneuf enfants d'Apollon, garçons, filles et vénérables, garnissent ce parnasse, tous grands rimeurs, et la plu-
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part pareils au pullus onagri de l'Ecriture, le petit de l'onagre, qui dresse son oreille pointue vers le ciel, et qui dit : Je suis libre ! Nulle part ne sont plus dédaignés le Dieu des chrétiens et le Boileau des Français. Dans cette fière volière, M. Leconte de Liste tient rang de coq (ou Kok?). Il a plus de grec, plus d'hébreu, plus de sanskrit ; il distribue le K avec plus d'abondance ; il fait avec plus de facilité le vers difficile, et la flèche de son esprit frappe plus avant au cœur de Javeh 1 Heureux oncle Kaïn, d'avoir trouvé cet Homère I
Pour qui n'a pas beaucoup pratiqué les œuvres de M. Leconte, ce nouvel ouvrage, qui ne difTère en rien des précédents, n'est pas précisément ce que l'on appelle ennuyeux. Il y a vraiment de la surprise. On se trouve en plein baroque, mais ce baroque simule l'étrange et l'éclatant. Il semble qu'on n'a jamais rien vu ni entendu de pareil ; à chaque instant des mojs inouïs éclatent comme de monstrueux pétards. On croit qu'il va arriver quelque chose. Rien n'arrive. Ce char, attelé de vingt paires de bœufs, est chargé d'une plume que le vent enlève ; ces soleils et ces volcans concentrent leurs feux pour couver un œuf qui n'éclôt pas. Il n'y a rien. Vous cassez l'œuf, il était vide. Otez vos yeux du verre grossissant, faites taire l'orchestre endiablé qui vous assourdit et prenez la réalité cachée dans la boîte magique : vous avez en main une image d'Epinal grossièrement dessinée et coloriée ; l'équivalent, comme art et comme littérature, de l'histoire du Juif- Errant, moins toutefois la sincérité du sentiment et l'ingénuité du ton.
Chez ceux de ces précieux et de ces raffinés qui ont ou qui auraient du mérite, et parfois un mérite assez grand, on rencontre des défauts de touche qui étonnent. Ils sont maniérés, alambiqués et butors, comme