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LITTÉRATURE DE M. LECOXTE DE LISLE

3i octobre 1869.

Nous sommes prié de revenir sur le Kaïn, et d'en faire connaître avec plus de détail la littérature. Tout le monde ne fréquentant pas le passage Choiseul, on aime-

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rait à savoir comment ils chantent par là, principalement M. Leconte de Liste, puisqu'il a l'honneur d'être le coq d'un établissement où M. Goppée fait figure d'oiseau bleu. L'amusement est facile à donner.

Comme il en est à Dulaure, à Dupuis et à M. Renan pour le christianisme et la philosophie religieuse, M. Leconte de Lisle, en matière de versification, en est aux premiers romantiques. C'est un novateur attardé ; semblable à la plupart des aigles contemporains il porte des ailes de pigeon. Son innovation personnelle consiste à employer, dans le grandiose et le lugubre, certains efTets que Musset réservait pour Mardoche et la Ballade à la lune. 11 a des enjambements, des bris de césure, des jonctions et des disjonctions qui feraient hurler Viennet dans le tombeau.

Il commet d'ailleurs ces excès avec conscience et gravité, sans vouloir aucunement rire. Il a la marche rectorale, c'est en recteur, par principe, qu'il choppe et qu'il jette des pierres dans les vitres. Manifestement né pour versifier, il lui serait aussi aisé de couper exactement ses alexandrins par le milieu qu'il serait impossible à M. Belmontet de ne pas trouver des rimes trop riches. Mais, par ce^ titubations, il veut probablement éviter la monotonie. Son dessein, qui est bon, serait de remplacer la mesure par le rythme. Seulement, il n'a pas le don du rythme, et il ignore que le rythme est aussi une mesure, la mesure exquise de la pensée et du son. Le rythme est vraiment le style, c'est-à-dire l'ensemble de toutes les convenances, la propriété et la musique de l'expression formant un vêtement souple, juste et adéquat à la qualité et au mouvement de la pensée.

Ce n'est pas que M. Leconte de Lisle soit à nos yeux tout simplement ce que l'on appelle un rimeur. Sa langue n'est point ce veule et plat bavardage du maniaque

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qui tricote des rimes, sans autre but apparent que de mêler ensemble des substantifs et des adjectifs également décolorés. Ses mots ne manquent point d'arête, ni surtout de couleur ; et sa couleur, quoique fausse, a un premier aspect très vif, parfois éblouissant. Seulement, il ne travaille pas sur ses propres inventions. La couleur est à lui, non pas le dessin. Il imagine cette couleur étrange pour des étrangelés, en un mot, il colorie des gravures.

Son habileté en ce genre le tire du commun ; il n'ennuie pas immédiatement (nous parlons pour nous), quoique toujours le même. Sans pouvoir dire en quoi son Kaïn, poème hébraïque, et même « khaldaïque », diffère des poèmes barbares, tartares, grecs, indous, qu'il a publiés déjà, nous l'avons lu d'un bout à l'autre, malgré la privation la plus absolue de tout mouvement de sympathie quelconque, et plutôt révolté au fond de l'esprit comme au fond de l'âme. Mais enfin la machine est curieuse, elle joue bien et elle produit son effet.

Cet effet invariable est une sensation de rêve lourd et décousu. On voit et on entend des choses dont on ne se rend pas compte, d'immenses ombres farouches, qui s'allongent, s'allongent dans de fausses ténèbres et une fausse lumière, escortées d'immenses bruits confus, i.a vue et l'ouïe sont frappées jusqu'à se ressouvenir, et ce rêve vague rappelle vaguement des rêves plus évanouis. L'nitelligence ne perçoit rien de net, le cœur n'entend rien qui le touche, la curiosité seule est saisie, mais elle l'est fortement. Puis tout s'enfonce dans le brouillard, et tout y reste enveloppé. On ne se rappelle pas une figure. On n'a pas retenu un seul vers. Cependant que de figures gigantesques, et que de vers bien faits, sonores, souples, flamboyants, niellés comme le meilleur

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acier de Damas, et capables de trancher des rochers ! Seulement ils n'entrent pas dans le cœur. Millevoye a mieux réussi avec son pauvre fer-blanc.

Le musée du Louvre possède une célèbre mêlée de Salvator Rosa. Dans un site sauvage, au milieu des rocs et des ruines, quelques centaines de furieux se portent de terribles coups. La rage est sans pareille ; on se perce, on se renverse, on s'étrangle, on s'écrase... et personne n'a une égratignure ni une goutte de sang. Voilà justement l'effet des poèmes de M. Leconte : un simulacre enragé d'effort et de douleur, point de blessures ; ni sang ni larmes. Choc de nuées sans pluie et sans tonnerre.

Il décrit à outrance. Nous avons rappelé l'autre Delille, son quasi homonyme et qui semblerait son contraire. En vérité, de l'un à l'autre, il n'y a pas si loin qu'il semble, et ces extrêmes se touchent. Tous deux font leur principale affaire de décrire, parce que le don d'imaginer, le don de sentir et peut-être le don de penser leur manquent. Ils n'ont que l'œil extérieur, que l'écorce de la poésie ; la sève et la source leur sont inconnues. L'ancien Delille, qui se contentait d'être philosophe, et qui se piquait d'être correct, serai* aujourd'hui libre penseur irrégulier et peut-être pédant. Il écrirait Kaïn par un K, et ferait facilement du kaïnite et du khaldaïque. Le jeune Delille, « il y a quinze lustres », eût décrit les Jardins, V Imagination, la Lecture, le Café, les Echecs, et n'eût su peindre Iris et les rochers qu'en bleu tendre. C'est le même homme ignorant de l'homme, s'exerçant au même jeu puéril avec la même dextérité. Seulement l'un est né sous Voltaire et l'autre sous Victor Hugo.

S'il faut marquer une différence, peut-être que la part d'imagination de l'ancien Delille ne fut pas la plusres-

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