M. LECONTE DE LISLE
Gravures d'Albert Durer.
Nous avons cité le cavalier, le Rheroub, cjui accourt vers la ville maudite sur un furieux étalon. Comme les géants sont pleins de faim, comme les vieillards d'Henokhia ont de l'orgueil plein les narines, comme le sable est plein du cri des chacals, cet ange est plein des clameurs funèbres, et
Sa chevelure blôme, en lanières épaisses, Crépitait au travers de l'ombre horriblement.
Ce furieux ange sur son furieux étalon est visible à Saint-Sulpice, dans la fresque de Delacroix représentant Héliodore.
Nous pouvons en rester là, c'est toujours la même chose. Les ingrédients poétiques de M. Leconte de Lisle ne sont pas plus variés que sa pensée : du fer, de l'or, de l'airain ; du jaune, de l'indigo, delecarlate; des clapotements, des renaclements, des ràlements, et des cheveux qui crépitent dans l'ombre horriblement, il ne sort guère de ces musiques. On sait quelles idées elles accompagnent et font reluire. Perpétuel effort d'Icare, dont les ailes se détraquent et qui retombe... assis.
Il est d'ailleurs aussi supérieur, dans son art, aux disciples qui l'entourent sur le Parnasse Choiseul, qu'il s'estime lui-même intellectuellement supérieur aux adorateurs d* « laveh )>, ces stupides dont pas un depuis le commencement du monde n'a su voir comme quoi Kaïn est meilleur qu'Abel et plus grand que Dieu !
GRAZIELLA. — LEii CONFIDENCES. — RAPHAËL
Mars 1849.
Depuis un an, M. de Lamartine a joué un grand rôle ; et, de poème en poème, de discours en discours, de printemps en printemps, il est arrivé tout près de la soixantaine. Bientôt les journalistes, grands consommateurs de périphrases, l'appelleront un iUustre vieillard. Sur ce faîte d'années remplies de tani d'œuvres et chargées d'actes si graves, lorsqu'on a jeté dans les aventures révolutionnaires une société de trente-cinq millions d'âmes, lorsqu'on a vu cette société étaler tous ses maux, crier toutes ses misères, hurler tous ses délires ; lorsque l'on a été son espérance et presque son idole ; lorsque l'on est tombé dans son dédain ; si on lui parle, c'est pour la consoler, probablement, ou tout au moins pour l'instruire. Voyons quels conseils M. de Lamartine nous donne, quels aveux il nous fait, quel pardon il nous demande.
M. de Lamartine ne nous fait d'autres aveux que celui de ses amoureux martyres, ne nous conseille que
de bien aimer les dames, ne nous demande que d'acheter ses livres. L'ancien membre du gouvernement provisoire, voyant qu'on ne veut plus de lui aux affaires de l'Etat, reprend son métier d'homme de lettres. Il écrit, il bâcle des volumes, comme s'il n'y avait eu ni 24 février, ni lo avril, ni i5 mai, ni 26 juin, ni 10 décembre. Vous songez à M. Sobrier, à M. Louis Blanc, à M. Proudhon, au général Bréa, aux quarantecinq centimes, à la faillite, à la banqueroute, à la faim, aux torrents de sang dans les rues, aux torrents d'angoisses dans les cœurs, aux torrents de larmes dans les familles ; il songea la belle Mâconnaise, à la belle Procitane, à la belle Savoyarde, à la belle Parisienne, à toutes les belles qu'il a charmées. 11 décrit leurs cheveux, leurs lèvres, leurs dents, leurs yeux tendres, l'herbe qu'elles ont foulée aux pieds, le vent qui dessinait ces jolies tailles ; il dit surtout comme il fut noble amant. Ces deux volumes ne renferment pas autre chose.
Ecoutons les histoires amoureuses de M. de Lamartine. Nous l'avons bien mérité ! Fermons les volets afin de n'entendre pas nos frères qui, là-bas, dans la rue, chantent la Carmagnole, demandant des autels pour le divin Robespierre, réhabilité par M. de Lamartine avant de l'être par eux. Nous aurons fini, peut-être, avant qu'ils ne viennent enfoncer la porte. Si Théroigne les accompagne, nous trouverons du moins quelques paroles sentimentales à lui dire ; Théroigne qui fait aussi des décrets et des histoires d'amour !
M. de Lamartine, ayant fait amitié avec un vieux pêcheur de Naples, est introduit par une tempête dans la famille de ce bonhomme. Il y voit Graziella, enfant de quinze ans, belle, ignorante, naïve et pure. 11 est lui-même fort beau, il lit des romans, il porte le deuil
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de la République, ses pensées s'attristent sur le sort de ce monde, où la philosophie et la liberté n'ont pu renaître. La petite fille, touchée de tant de grâces et de mélancolie, se prend à l'aimer violemment. M. de Lamartine n'y fait rien et n'en soupçonne rien. Lorsque Graziella lui avoue sa tendresse, il ne s'éloigne pas et se laisse adorer. Elle menace de s'enfermer dans un couvent s'il s'en va : c'est une extrémité où il n'ose pas la réduire. On veut la marier, elle s'y refuse, il ne l'y engage pas. Que veut-il qu'elle devienne donc? Sa femme? Pas précisément. Sa maîtresse? Fi donc! L'aime-t-il? 11 ne sait. Il croit qu'il Taime, il dit qu'il ne l'aime pas ; mais il reste, et la malheureuse enfant s'habitue à penser qu'il ne partira jamais. A la fin, sa famille, lasse de le rappeler inutilement, le fait enlever par un ami. Graziella, devinant qu'elle sera oubliée, meurt au moment où l'ingrat commençait, en effet, de trouver que ce serait descendre un peu bas d'épouser la fille d'un pêcheur. A quoi sert donc d'avoir l'âme si républicaine et d'aimer tant la philosophie et la liberté?
Cet épisode, qui tient la moitié à peu près du volume, est suivi d'une poésie descriptive à refrain, en l'honneur de Graziella. Tout finit par des chansons! La chanson est élégante, mais, en somme, longuette et un peu sèche. M. de Lamartine, toutefois, n'en est pas mécontent.
(( C'est ainsi, dit-il, reprenant la prose, que j'expiai par ces larmes écrites la dureté et l'ingratitude de mon cœur de dix-huit ans. Je ne puis jamais relire ces vers sans adorer cette fraîche image que rouleront éternellement pour moi les vagues transparentes et plaintives du golfe de Naples... et sans me haïr moi-même ! iMais les âmes pardonnent là-haut. La sienne m'a pardonné. Pardonnez aussi, vous ! ! ! J'ai pleuré. »
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Malgré ce beau repentir, les cœurs sensibles refusent d'absoudre M. de Lamartine. Un représentant du peuple (on ne dit pas si c'est M. Caussidit-re ou M. Creppo) aurait assuré de ne pouvoir lui remettre deux choses : 1° le i5 mai ; 2° la mort de Graziella. Je me sens moins rigoureux. Je ne crois pas M. de Lamartine si coupable qu'il le prétend. On ne pourra m'ôterde l'esprit que Graziella n'est point morte de son amour. Je parie qu'elle est aujourd'hui une des plus respectables pêcheuses delà Margellina, mère de cinq ou six magnifiques lazzaroni. Si elle était morte, morte d'amour, non ! M. de Lamartine ne l'eût pas mise en feuilleton et vendue à la Presse ! C'eût été assez de l'ingratitude, sans y joindre la profanation. Personne ne viole un tombeau, même pour dégager ses champs paternels.
Du reste, à part les vers qui sont de trop, et le postscriptam, qui est ridicule; à part aussi quelques écarts dans le sublime, l'histoire de Graziella est agréable. Avec le récit de la fuite et de la captivité du roi dans les Girondins, c'est ce que M. de Lamartine a fait de mieux en prose. 11 y a de jolies descriptions. Le caractère de Graziella ne manque ni de vérité, ni d'originalité, ni de grâce. Mais l'histoire gagnerait en vraisemblance et en émotion à n'être point contée par le héros. Ce qui fait le charme des héros de roman, c'est qu'on ne les rencontre jamais en dehors du roman. Leur amour n'est pas un épisode de leur vie, il est toute leur vie : quand le roman s'achève, le héros disparaît. On ne le voit point député, homme de lettres, membre du Gouvernement provisoire, libraire, changeant d'opinions, de fortune, de professions, de maîtresses. Au contact de cette réalité vulgaire, la fable romanesque s'évanouit, l'émotion s'éteint, ou même tourne au comique. Se fîgure-l-on Paul à la tribune, Werther amou-
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reux d'une seconde, d'une troisième, d'une quatrième Charlotte, René briguant la présidence ou rédigeant le prospectus de ses œuvres choisies? Quand Graziella parle à M. de Lamartine, plus elle est éloquente, plus je soupçonne M. de Lamartine d'avoir fait le discours ; et je finis par y trouver un air de famille avec les harangues de l'hôtel de ville. Quant M. de Lamartine pleure Graziella et lui promet un éternel souvenir, je ne sais quel démon me le fait voir à son comptoir promettant le même éternel souvenir, dans ce même tendre cœur, aux souscripteurs de sa nouvelle édition : ({ Pauvre Graziella ! bien des jours ont passé « depuis ces jours. J'ai aimé, j'ai été aimé. D'au- « très rayons de beauté et de tendresse ont illuminé « ma sombre route. D'autres âmes se sont ouvertes « à moi pour me révéler, dans des cœurs de femmes, (( les plus mystérieux trésors de beauté, de sainteté, « etc., etc., mais rien n'a terni ta première appa- « rition dans mon cœur... Il y a toujours au fond de (( mon cœur une larme qui filtre, etc., etc. )) Allez toujours, je suis de glace. Comment me pourrais-je attendrir ? Ce langoureux est plus vieux que le siècle, il a barbe grise; avant et depuis Graziella, il a aimé à tort et à travers, c'est lui qui le conte, un tas d'espèces qu'il faut dissimuler sous des points de réticence. Il parle de Dieu et du ciel ; mais quelle est sa croyance? 11 parle de sa sombre route : quels sont ses chagrins? Il ne marche qu'entouré de thuriféraires et de laquais, et ce n'est pas pour s'être abreuvé de larmes, qu'il est contraint de jeter aujourd'hui ses Confidences entre lui et les huissiers.
Graziella ! pauvre fille ! Je suppose que l'histoire en est vraie, rigoureusement vraie, que cet amour a existé, qu'il est resté pur, que l'enfant en est morte ; savez-
M. DE LAMARTINE, ROMANCIER J'jS
VOUS comment M. de Lamartine s'excuse? A travers les galimatias de ses larmes écrites ou filtrées, et l'emphase lillérnire de ses remords, ce professeur d'amour, cjui ne croit (ju'à l'amour, qui nous chante eu pvu<e, en vers, en feuilletons, en volumes, l'amour, l'amour, seul bonheur, seule vertu, seul dieu, et qui se vante de quarante ans de service sous les drapeaux de l'amour...., il assure qu'il ne pouvait pas aimer Graziella, parce que « l'homme trop jeune est incapable d'aimer » !
La famille de M. de Lamartine, après cette équipée, le mit en pénitence à la campagne. Il s'ennuyait et il avait le cœur « plein de mépris pour le monde ». Sans trop chercher, il aurait pu, ce semble, trouver autre chose à mépriser que le monde ! Il ne voyait dans sa campagne que deux hommes, qu'il estimait fort : lui, premièrement, et un curé, l'abbé Dumont.
Arrêtons-nous à cet abbé Dumont. C'est le prêtre selon le cœur de M. de Lamartine.
L'abbé Dumont ne croyait pas à la divinité de Jésus- Christ. Prêtre véritablement digne de célébrer la messe dans le Panthéon de la raison divinisée, on ne voyait chez lui ni bréviaire, ni crucifix, ni images de saint ou de sainte, ni vêtements sacrés. II reléguait tout cela dans sa sacristie, aux soins de son sonneur de cloches. Il ne voulait pas que rien de son église le suivît dans sa maison et lui rappelât sa servitude et ses liens.
Cet homme de Dieu plut à l'amant de Graziella. Il était éloquent, érudit, grand chasseur, causeur aimable, penseur profond, démocrate, quoique royaliste, contre-révolutionnaire, et néanmoins partageant toutes les doctrines et toutes les aspirations de la Révolution ; enfin, un homme complet... et même double. L'auteur l'estime bien au-dessus des amis qui se sont laissé choir à prier le Dieu de leur mère. L'abbé Dumont
avait une figure superbe ; quatre lignes sont remplies delà seule description de son nez. Quel nez! a Droit, modelé avec une extrême pureté de lignes, renflé et palpitant vers les narines, ferme, étroit et musculeux vers le haut », etc. Possesseur d'un pareil nez, l'abbé Dumont devait être u sensible ». Il l'était, il avait aimé ! rien ne lui manquait pour ressembler tout à fait au vicaire savoyard. Ah ! le bon prêtre! M. de Lamartine, n'ayant aucune galanterie personnelle à nous conter pour le moment, fait un long détail des peines de cœur de l'abbé Dumont. Surpris par la Révolution au moment de recevoir les ordres, il s'était mis à chouanner dans le Forez. 11 avait trouvé un vieux château plein de demoiselles. L'une d'elles était « ravissante ». Il avait fallu se sauver, courir les bois : « qui peut les accuser sans accuser plutôt leur destinée »? La paix revenue, cette demoiselle, après six ans, accepta de soigner un vieillard. Son compagnon entra dans un séminaire, reçut les ordres sacrés et devint curé de Bussières.
Les mystères du christianisme qu'il accomplissait par honneur et par conformité avec son état, ne lui semblaient guère qu'un rituel sans conséquence, un code de morale illustré de dogmes symboliques et de pratiques traditionnelles qui n'empiétaient en rien sur son indépendance d'esprit et sa raison. C'était la langue du sanctuaire, dans laquelle il parlait de Dieu à un peuple enfant, disait-il. Mais, rentré chez lui, il en parlait dans la langue de Platon, de Gicéron et de Rousseau.
Une chose manque à ce portrait. M. de Lamartine qui décrit le nez, le génie, les mœurs, le costume et jusqu'à la cuisine de son pieux ami, oublie de nous apprendre pourquoi cet ami, cette belle âme, ce grand cœur, s'est fait prêtre sans croire en Dieu. Si c'était
pour avoir de quoi vivre, le motif n'a rien d'illustre. Un amant délaissé par sa dame est sans doute di^^rie de commisération; mais son mallieni- ne lui donne pas droit de trahir l'Eglise, de scandaliser le peuple, de refuser aux pauvres son amour et son temps. En vérité, quelles idées se fait donc M. de Lamartine du devoir religieux, et même du simple honneur humain? Comment! il ne s'aperçoit pas que ce curé, bel esprit, esprit fort, qui court le gibier au lieu de visiter les malades, qui lit les philosophes au lieu de faire le catéchisme, qui ne prêche pas ses paroissiens ou qui leur prêche un Dieu qu'il ne croit pas; il ne s'aperçoit pas que ce curé souille l'autel dont il vit, insulte Dieu, ment à sa conscience, et fait enfin le plus abominable métier qu'il y ait sur la terre ?
11 ne s'en aperçoit nullement, il ne s'en doute pas. Que peut-il reprocher à un homme qui était a un sourire amer et résigné sur un abîme de sensibilité souffrante, de souvenirs cuisants, de fautes chères, d'amour mal éteint, de larmes contenues » ? Mais il faut dire que l'abbé Dumont n'avait guère que quarante-cinq ans; c'est, on s'en souvient, l'âge de la sensibilité. Enfin, M. de Lamartine le pleure encore. Il va visiter sa tombe, u J'y donne, dit-il, un moment de silence, tout ce que les vivants peuvent donner aux morts : une pensée... une prière... une espéiance de se retrouver ailleurs. » Grâce aux Confidences, il lui a désormais donné quelque chose de plus : une renommée selon ses mérites 1 Quel besoin, grand Dieu! avait M. de Lamartine de montrer un tel personnage ? Ne pouvait-il allonger le volume sans attacher scandaleusement la robe du prêtre à ce crochet où pend la défroque de sa jeunesse, pleine de fadeur et d'impiété?
L'histoire de l'abbé Dumont termine les Confidences.
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M. de Lamartine a vingt-quatre ans. Les conversations du curé philosophe ont sans doute orné son esprit, mais elles n'ont pas purifié son cœur, ni rafTermi son âme. L'abbé Dumont était un prêtre trop éclairé pour lui parler de confession, pour l'engager à chercher le bonheur dans la voie du travail et du devoir. Ce sont les curés fanatiques, les jésuites, qui donnent ces conseils-là ; et la poésie les méprise, la philosophie les accable d'injures, en attendant que la liberté les pende. M. de Lamartine, après s'être occupé trois mois avec l'abbé Dumont à chercher dans l'histoire u des gouvernements dignes de l'humanité », était affamé d'air, de lumière et « d'amour ». 11 avait des spasmes. Un ami lui prête vingt-cinq louis pour aller aux eaux d'Aix, en Savoie : il part, et les Confidences sont finies. Mais elles finissent par un mot qui annonce une continuation : Voyez Raphaël; c'est-à-dire, la suite au prochain numéro.
Voyons donc Raphaël,
Raphaël est une extase. Trois cent cinquante pages d'extase, c'est trop. L'amitié, l'admiration même avouent que Raphaël fatigue. Jamais on ne vit pareil abus de la description, de l'énumcration, de l'adjectif» de l'hyperbole. C'est la monotonie dans l'extravagance, la pire des monotonies. Vingt auteurs coupables de galimatias et d'antithèses pendent aux fourches de Boileau, le cou serré d'un alexandrin, qui l'ont moins mérité. Le dialogue abonde en traits dignes du marquis de Mascarille. Raphaël prie Julie « de le laver dans une de ses larmes, de le brûler dans une de ses flammes, de V aspirer dans une de ses respirations ». Veutil nous dépeindre l'ardeur de ses lettres? C'était son (ime toute chaude versée sur le papier. Quand il avait fini d'écrire, la sueur glacée coulait de son front, et il
allait jeter h la poste cette moelle de ses os. Tonte la sueur et toute la mbelle du monde ne valent pas une larme qui coulerait des yeux du lecteur. 11 n'en coule point; les larmes ne s'arrachent pas de la même façon que les dents. Comprend-on qu'un amant se mette en nage, écrivant à sa dame, comme s'il pétrissait du pain? Evidemment Raphaël n'écrivait pas des lettres d'amour; il faisait de la littérature. En effet, quiconque lira ce livre y trouvera plus d'imagination que de sentiment, plus de son que de musique, plus de littérature que d'amour.
Il n'y a point d'amour, il n'y en a point du tout. Ces prétendues pages de la vingtième année sont un long rêve de sensualité impuissante. On parle sans cesse de jeunesse, rien n'est jeune; de chasteté, rien n'est chaste ; de fièvre et d'ardeur, et tout se passe en jeux de rhétorique. C'est l'effort d'un cœur fatigué, non assouvi, qui cherche à rentrer dans l'asile fermé des jeunes illusions pour retrouver l'ombre des voluptés perdues ; une science d'aimer pareille à celle des gourmands qui veulent flatter leur palais sans accabler leur estomac, et qui deviennent sobres par un dernier et révoltant prodige de leur abjecte passion. Le problème à résoudre, c'est d'esquiver le désenchantement qui suit l'amour impur et l'indigestion qui vient après les bons dîners. Raphaël n'aime pas: il regarde et il disserte. Les livres, quoi qu'on fasse, ont toujours l'Age de l'auteur. Raphaël, en dépit de ses fleurs et de ses guirlandes, est sénile ; il a soixante ans. Jamais, jamais un jeune homme n'aurait inventé cette bizarrerie d'aimer une femme si complètement inépousable. Jamais une imagination de vingt ans ne se serait figuré l'immatérialité de l'amour comme une île palissadée d'ordonnances de médecins, au milieu d'un fleuve de tisane.
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Ces combinaisons trop ingénieuses décèlent un âge qui a besoin de se résigner à l'innocence et une expérience qui ne peut plus croire à la vertu. J'ajouterai que, dans les nouveaux livres de M. de Lamartine, et peutêtre dans les anciens, ce qui manque le plus, après l'amour, c'est le cœur. Les Confidences finissent par une longue lamentation. L'auteur, âgé de vingt-quatre ans, et qui n'a fait que jouer, aimer et rimer, se désole de ne pouvoir encore étendre sur le monde ses ailes de papillon. Tout à coup une parole pleine de vérité lui échappe : u C'est ainsi, dit-il, que je me noyais dans le deuil de ma propre sensibilité sans objet. » Le voilà, il se pleure, lui, et nul autre. Il ne plaint ni Graziella morte, ni sa mère alarmée, ni sa famille pauvre : il se plaint lui-même, lui seul, lui pour qui l'on meurt, lui que Dieu a pourvu de dons magnifiques, lui à qui l'on se sacrifie! Et le grand, l'unique motif de sa douleur, c'est qu'il n'a pas de soupirante en ce moment-là. Après que sa mère est venue à Naples pour l'arracher de quelque tripot voisin de la tombe de Graziella, il a été contraint de passer trois mois à la campagne, « affamé d'amour ». Pauvre jeune homme, religieux et sensible !
0 amour ! que les poètes te nettoient et que les bas bleus t'encensent, tu n'es toujours que le vieux Cupidon païen, le grand suborneur, l'instigateur des hardiesses lâches, la grande lâcheté de l'âme devant les révoltes impures de la chair et du sang ; tu n'es que le feu de la luxure, et sans ta lueur l'homme ne soupçonnerait pas la profondeur de son ignominie ! 0 amour! pour tant d'âmes flétries et tant d'existences empoisonnées, tu nous as donné quelques rimeurs, funeste présent dont le monde aurait pu se passer! Ils sont devenus tes hiérophantes, ils ont travaillé sous ton
M. DE LAMARTINE, ROMA^SCIER l8l
inspiration à corrompre nn nombre loujonrs plus grand d'enfants et de femmes, ils ont écrit des histoires qui enseignent à pécher, peccarc docentes historias ; et leur génie lascif n'a pas servi médiocrement à former ces générations décrépites, folles du plaisir des sens, dévotes à toi seul, impies envers tout le reste, sans talents, sans charité, sans sagesse et sans foi, qui laissent périr l'ordre social! A deux reprises en quehjues mois, la gorge sous le couteau des barbares, ces générations ont montré de quelle résistance elles sont capables : la première fois, en plaçant leurs espérances de salut sur son apôtre, Lamartine; la seconde, en dévorant, au milieu des clameurs de la guerre civile, les pages fades où il te glorifie par lui, — ô amour! — et se glorifie lui-même par toi !
Et ce que l'on peut dire de plus fort en ta faveur, — amour! — c'est qu'il se trouve des créatures humaines pour t'immoler leur vie ; en cela dignes d'autant d'admiration et de piété que l'Indien qui se fait écraser au pied de son idole, ou que l'avare qui expire sur son or. Ces immolations coûtent moins à la nature corrompue qu'un seul acte d'obéissance au Dieu de toute charité et de toute pureté.