LE FRANÇAIS DE L'UNIVERSITÉ
Il s'est dépensé cette année, dans les collèges de l'Université, aux distributions de prix, une énorme quantité dé rhétorique contre le moyen âge. La question des auteurs classiques était là-dessous ; mais, en général, les orateurs ne l'ont pas abordée. Pour la traiter dans le sens des païens, trois choses manquent au collège : le talent, la conviction, l'assentiment de l'auditoire. Comparer, même littérairement, les auteurs païens et les auteurs chrétiens, c'est de quoi les professeurs ne sont pas capables : ils connaissent peu les premiers, pas du tout les autres. Les comparer au point de vue de la morale, ils n'oseraient : tout ce qu'ils pourraient dire tournerait contre eux ou choquerait trop les pères de famille. Depuis quelque temps, le père de famille est tout changé. On ne le trouve plus si persuadé qu'autrefois des mérites de u l'éducation nationale ». 11 a son expérience, qui parle très haut ; il devient frondeur. Quant à soutenir que les enfants doivent méditer Homère, Horace et Virgile pour acquérir le sens du beau, qui leur donnera ensuite le sens du bon, et qu'il faut les faire vivre d'abord dans l'intimité de Jupiter pour qu'ils apprennent à se plaire avec
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Jésus-Glirist, cette thèse est laissée à nos amis du Correspondant ; encore ne la développent-ils plus avec autant de bonne humeur.
Mais lutter contre le moyen âge, voler au secours de la civilisation menacée par les « nouveaux barbares », écarter cette ombre noire dont nous voulons tout couvrir, voilà un thème commode, accessible, neuf et connu, qui ne demande pas de grands frais d'érudition, qui prête à la phrase. Vingt professeurs de rhétorique se sont abattus sur ce pré , aucun no s'est contenté d'en tondre à peu près la largeur de sa langue, les galants ont fait chère lie. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, du centre aux extrémités, leurs voix se répondent : c'est partout la même musique. Un seul les fera connaître tous ; nous ne le choisissons pas parmi les moindres : il se nomme M. Etienne, professur de rhétorique au lycée de Versailles. Assurément l'Université l'estime puisqu'elle l'a placé si près de Paris, et les autorités du lycée de Versailles n'ont pas une petite idée de son talent, puisqu'elles l'ont produit dans une circonstance si solennelle.
M. Etienne se présente comme un jeune Rodrigue, armé en guerre par l'amour filial. 11 a entendu dire que l'Université « n'a pas de principes », qu'elle est (( une administration, un instrument ». Voilà pourquoi il dégaine contre le moyen âge. Il veut, dit-il, venger l'Université et se faire connaître. Cet ennemi du moyen âge a toutes les allures d'un paladin. Nous craignons pour lui qu'il ne soit un peu faible sur la syntaxe, qui est l'étrier de sa profession. Ecoutons le sire Etienne :
u Serait-il vrai que l'enseignement public français
ût dénué de principes depuis cinquante ans? que le
foyer où se sont allumées les intelligences depuis cinq
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générations ne fût qu'une source de lumière factice et sans chaleur? L'accusation est grave et vaut la peine qu'on y réponde. C'est ce que je tâcherai de faire aujourd'hui. Hôte nouveau dans cette maison hospitalière, quelle meilleure occasion me peut être donnée de me faire connaître de ces jeunes gens qui m'écoutent et de familles qui me les confient? En indiquant ce que je crois être les principes du corps enseignant auquel je suis attaché par le cœur et par le devoir, je publie mes propres sentiments ; soldat de l'enseignement public, en venant occuper mon poste, je me fais connaître à mes nouveaux camarades et je les prie de m'ouvrir leurs rangs. »
Nos lecteurs ne voient pas venir le moyen âge et demandent quelle relation il y a entre ces deux idées ? La voici : on aime le moyen âge, ou on ne l'aime pas. Ceux qui l'aiment ont des principes, ceux qui ne l'aiment pas en ont d'autres, nécessairement ; or, l'Université n'aime pas le moyen âge, donc l'Université a des principes. Elle a tous ceux que n'ont point les amis du moyen âge. En frappant le moyen âge, M. Etienne dégagera, vengera et mettra en évidence et en gloire les principes de l'Université, u Écoutez ce qui se dit, voyez ce qui se passe, et vous ne chercherez pas longtemps quels doivent être les principes de l'enseignement public. )) Cette façon de raisonner est baroque, mais qu'avons-nous à dire, si elle est réglée dans Quintilien? Soldats de l'enseignement public français de Versailles, ouvrez vos rangs à M. Etienne! Dignas, dignus est intrare in vestro docto corpore.
Incontinent M. Etienne se met à ramer pour aborder au moyen âge ; il entre dans un paragraphe très compliqué sur l'utopie, qu'il conipare au dieu Janus, lequel était u une tête à deux visages, tantôt regardant l'ave-