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LE FRAÎVÇAIS DE L UNIVERSITE

tombe pas ; voilà des siècles qu'elle courbe la tête sous les nuages et la foudre ; toujours penchée, toujours debout. Les esprits réfléchis n'en font pas honneur au hasard ou à je ne sais quelle main mystérieuse qui retient l'édifice au bord de l'abîme ; ils descendent jusqu'aux fondations, et ils y cherchent le secret de cette inexplicable durée. Ce n'est pas d'aujourd'hui, Messieurs, que l'Université courbe ellemême la tête sous les orages ; son histoire ne se compose presque que des coups qu'elle a supportés. Elle a donc aussi ses fondations, assises profondes, qu'une main puissante et qui connaissait la mobilité du terrain, a plongées dans le sol.

jours debout. Les esprits sérieux ne croient pas au hasard, ne croient pas au miracle. Ils vont dans les fondations de l'édifice chercher le secret de son inexplicable durée. Ce n'est pas d'aujourd'hui, Messieurs, que l'Université, inclinée aussi, résiste aux orages.

Son histoire presque tout entière se compose du récit des combats qu'elle a supportés. Elle résiste, elle est debout. Elle a aussi ses fondations, qu'une main savante a puissamment assises et arrêtées dans le sol mouvant.

Cela ne sera pas encore magnifique, et surtout cela ne deviendra pas plus vrai ; mais enfin il y aura de moins quelques platitudes, et de plus quelque physionomie de grammaire.

Cicéroniens de l'Université, apprenez donc le fran- <;ais !

Notre savant ami, M. Charles Lcnormant, continue de défendre avec chaleur la cause des Grecs et des Romains. A l'occasion de la lettre de Mgr l'évêque d'Orléans, il fait quelques observations que son nom et leur propre valeur défendent de passer sous silence. Remarquons d'abord qu'il ne dit pas un mot de l'adhésion donnée à ce manifeste par le Journal des Débats. Pour des catholiques, il y a là cependant quelque chose d'assez grave. Assurément, ceux d'entre nous qui veulent maintenir, tel qu'on le pratique, l'enseignement des classiques païens, n'ont pas d'autres vues que les nôtres : l'intérêt de la religion les anime avant celui des lettres. Au lieu d'un avantage, s'ils y voyaient comme nous un danger, ils diraient avec nous : Périssent les païens plutôt que la foi ! On ne supposera pas au Journal des Débats un semblable mobile. M. AUoury s'écrie avec une candeur tout universitaire : Périsse la foi plutôt que les païens ! Puisque l'Université aime si fort les païens, l'Église en a donc quelque chose à craindre. D'où vient cette rencontre entre le Correspondant et le Journal des Débals?

Il est vrai qu'après la lettre de Mgr l'évêque d'Orléans,

M. Lenormant croit la question terminée. — Il ne « comprend pas ce que l'on pourrait dire désormais de raisonnable et de topique en faveur de la thèse soutenue par M, l'abbé Gaume ». Cette notification est assez mortifiante pour nos arguments ; nous croyons volontiers qu'elle les renverse, mais il y en a d'autres qu'elle laisse debout.

Sans contredit, c'est une autorité très supérieure à la nôtre que celle de Mgr l'évêque d'Orléans s 'adressant officiellement aux supérieurs et aux directeurs de ses petits séminaires, pour leur déclarer que a les auteurs chrétiens latins ou grecs ont, dans l'enseignement des maisons religieuses de son diocèse, la place qui leur convient, celle qu'on leur a toujours réservée dans la plupart des petits séminaires et des maisons chrétiennes ».

Mais, par la même raison, c'est une autorité supérieure à celle de M. Lenormant que celle de Mgr l'ancien évêque de Langres, aujourd'hui évêque d'Arras, écrivant officiellement aux supérieurs et aux directeurs de son petit séminaire, pour les avertir des dangers qu'offre l'enseignement des auteurs païens, u tel qu'il a été pratiqué depuis trois siècles et tel qu'on le pratique, hélas 1 encore presque partout ».

Nous n'avons pas besoin de relever le prix de ce document, antérieur à la publication du livre de M. l'abbé Gaume. Personne n'ignore quelle juste confiance s'attache au nom de Mgr Parisis. u L'évêque de Langres, écrivait un jour à M. Lenormant, c'est tout dire. » A'ous ajouterons que l'illustre prélat possède un titre tout particulier à l'estime de notre savant adversaire : il a été professeur. M. Lenormant ne voudrait admettre dans cette discussion que des professeurs ; il renvoie positivement tous ceux qui se présentent sans diplôme. Nous

n'admettons pas cette condition ; nous croyons qu'un honnête homme n'a pas besoin d'avoir fait des bottes pour être autorisé h dire que sa chaussure le gêne ; mais enfin Mgr l'cveque d'Arras est en lôgle. C'est comme professeur en même temps que comme évêque qu'il proteste contre les méthodes actuelles; qu'il trouve la part des païens presque partout trop grande, la part des chrétiens trop restreinte, et qu'il voit dans cet inégal partage un péril pour l'Ëglise et pour la société. Voici ses paroles : « Croit-on que de pareils enseignements, devenus unanimes et continuels, ne devaient pas à la longue faire baisser le sentiment de la foi et surexciter démesurément l'orgueil de la raison ? Seraitce une témérité de dire qu'en mettant ainsi partout en relief les œuvres de l'homme, au grand préjudice de la révélation, qui est l'œuvre de Dieu par excellence, on préparait les voies au règne de ce rationalisme effronté qui en est venu publiquement à n'adorer que lui-même? »

A notre tour nous pourrions demander à M. Lenormant où est sa réponse topique. Nous le prions seulement de ne point mépriser des esprits et des consciences sans diplômes, il est vrai, mais qui ont de tels garants.

Non, la question n'est point terminée; elle occupe à bon droit tous les catholiques, et le simple peuple a son mot à dire dans le conseil des professeurs. Ces opinions, ces assertions si différentes et souvent tout à fait contraires, demandent un éclaircissement. Nous devons admettre que dans le diocèse d'Orléans (où M. l'abbé Parisis a été professeur et où il a pu introduire d'utiles réformes) et ailleurs encore, les auteurs chrétiens ont « la place qui leur convient » ; mais il faut bien convenir qu'autrefois, dans le diocèse de Langres et ailleurs

iga M. LE>ORMA?iT ET LES CLASSIQUES

aussi, cette place a été et est encore dangereusement bornée. Il y a donc manifestement, même dans les maisons religieuses, quelque chose à faire. Dès lors, pourquoi repousser si durement ceux qui croient avoir trouvé ce qu'il faut faire ? S'ils se trompent, qu'on les éclaire ; s'ils vont trop loin, qu'on les arrête. Ont-ils accusé vos intentions, contesté vos talents, nié votre science? Vous ont-ils fait la moindre injure? Nous venons de relire l'ouvrage de M. l'abbé Gaume. En vérité, c'est à désespérer de la modération, lorsqu'on voit combien cet honorable écrivain a pris soin de ne blesser personne, de chercher, d'étudier, de ne s'adresser qu'à la raison de ses lecteurs. On lui fait une réputation d'emporté, et c'est à peine si les universitaires les moins dégrossis le traitent aussi mal que les meilleurs chrétiens. Pour trois ou quatre mots auxquels il serait aussi aisé de donner un sens pacifique, on crie à l'exagération, à la violence, et on s'échauffe si bien sur cette matière, qu'on perd de vue et qu'on passe sous silence ses plus solides raisonnements. Ou l'on néglige d'y répondre, ou l'on y fait les objections qu'il a le mieux réfutées ; on allonge tant qu'on peut la liste de ses adversaires, on ne fait aucun compte de ses soutiens. Des questions si graves ne se vident point à si bon marché.

Nous voulons, quant à nous, prendre une autre marche et examiner très sincèrement, mais très scrupuleusement, les raisons qu'on nous donne pour nous faire changer d'avis. Le lecteur va juger de celles qu'apporte M. Lenormant.

Il commence par déclarer, à l'honneur de l'enseignement public, que s'il sait des langues anciennes, il ne les a pas apprises au collège. Le Journal des Débats ne reproduira point ses articles ! Ces excellentes méthodes.

M. LENORMANT ET LES CLASSIQUES I gS

l'unique voie des bonnes études, l'ont conduit précisément 011 elles conduisent tout le monde : à ne rien savoir I L'aveu n'est pas nouveau; avant M. Gaume, c'était h qui le ferait plus retentissant. Un universitaire jadis assez célèbre, M. Catien Arnoult, de la Faculté des lettres de Toulouse, disait dans une lettre publique :

« Même le grec et le latin, ces objets apparents des études collégiales, sont mal enseignés : la preuve en est que tous les élèves ignorent le grec et qu'aucun ne sait bien le latin. Il y a sept ans que je fais les examens du baccalauréat: depuis sept ans je n'ai pas trouvé un seul candidat sur dix qui répondît même passablement. ))

Dans le livre de Y Éducation publié en i85o, Mgr l'évêque d'Orléans dit à son tour :

(( Combien de jeunes gens achèvent leurs études sans que leur éducation morale et religieuse ait été commencée! Combien sortent de rhétorique sans avoir même appris les éléments les plus vulgaires de ce triste latin, de ce triste grec, sur lequel on les a condamnés à pâlir les plus belles années de leur vie! A Paris, on le sait, ce n'est guère moins de quatre-vingt ou quatrevingt-dix sur cent Pauvres jeunes gens! instruits

dans Fignorance, comme le disait un grand poète, condamnés, par une éducation barbare, à demeurer des êtres plus ou moins médiocres, plus moins misérables... »

A ces deux témoignages identiques, quoique partis de camps si opposés, M. Lenormant, excellent Universitaire devenu excellent chrétien, ajoute avec bonhomie le sien, qui dit plus encore, et qui nous montre comment les choses se passaient en 1820.

« J'avais fait, comme les autres, et généralement

SOUS de bons projesseurs, le cours d'études de cette fameuse Université. On trouvera mon nom parmi les lauréats de l'époque ; et pourtant, lorsque des goûts et une direction d'idées fort distincts de ce qu'on m'avait appris au collège éveillèrent en moi le désir de remonter sérieusement à la source des études classiques, dès la première épreuve je me sentis d'une ignorance fabuleuse. En est-il ainsi de tous mes compagnons ? Ce que je me rappelle, c'est qu'en rhétorique, où nous étions censés expliquer Démosthènes, dans le premier collège de Paris, parmi nos condisciples, il n'y avait de capable de traduire à livre ouvert deux phrases du premier orateur de l'antiquité qu'un pauvre diable amplement disgracié de la nature, et dont l'existence n'a été depuis qu'une suite de déboires et de souffrances au sein de la plus humble condition. »

Ainsi, voilà un bon collège, de bons professeurs, de bons écoliers ; et pourtant, dans toute la classe de rhétorique, il n'y a, pour entendre deux phrases de Démosthènes, qu'un seul cancre, qui paraît n'avoir pas été redouté de Philippe. Gela veut dire qu'on sort du collège sans savoir le grec, et que ceux qui par hasard le savent, n'y font pas grand profit. 0 méthodes illustres! Dix années de paganisme, tant de risques pour le bon sens, pour les mœurs, pour la foi, tout cela en vue de conquérir un peu de latin et de grec : et on finit par n'attraper ni grec, ni latin !

M. Lenormant veut bien qu'on le sache, mais il en tire cette conséquence inattendue, que les païens sont tout à fait innocents des maladies morales de ce tempsci. Il va plus loin, et il prétend montrer la source même de ces maladies dans la négligence et dans le mépris où les lettres anciennes sent tombées, ^ous disons qu'on les étudie trop, il affirme qu'on ne les étudie pas

M. LENORMANT ET LES CLASSIQUES IqS

assez. Si l'on savait le grec et le latin, dit-il, on y puiserait un goût du beau qui préserverait les âmes du sensualisme où elles tombent aujourd'hui. Se rappelant le mouvement littéraire de 1820 à i83o, il se reproche d'avoir été du nombre de a ces jouvenceaux (( qui hurlaient d'enthousiasme aux drames de Shakes- « peare importés par une troupe anglaise, et qui se (( pressaient aux représentations d'Hernani ». Il ne dit pas si le favori de la muse attique, le cancre qui expliquait Démosthènes, allait se divertir au Léonidas de Pichat. Pour lui, il croit qu'il ne se fût point permis ces folies, s'il avait su le grec.

« Plût à Dieu, me suis-je dit souvent depuis lors, que le paganisme eût agi sur nous par l'intermédiaire des lettres classiques ! — Le sentiment du beau soutient l'ame, même dans les plus grands écarts de la passion, et sert à nous attirer dans le domaine de la

vérité Là où le beau n'est plus senti, il manque un

préservatif contre la dégradation. »

C'est-à-dire, si nous comprenons bien, que mieux vaut être païen que romantique, parce que le beau païen se rapproche plus de la vérité chrétienne, et le laid romantique s'en éloigne davantage. Nous ne discuterons pas là-dessus, c'est affaire de goût et d'honneur. Mais il nous semble, premièrement, que les méthodes sont toujours mauvaises au sens même de M. Lenormant, puisque certainement elles n'enseignent pas le païen ; secondement, qu'elles sont toujours mauvaises à notre sens, puisque certainement elles n'enseignent pas le chrétien ; troisièmement, que n'enseignant ni le païen, ni le chrétien, elles sont toujours mauvaises au sens de M. Lenormant et au nôtre, puisqu'elles enseignent certainement et nécessairement le romantique, qui n'est pas le français.

Du reste, M. Lenormant se trompe, suivant nous, lorsqu'il enlève au paganisme la responsabilité du mouvement romantique. Le paganisme n'est pas seulement une forme, c'est une doctrine, et dans les sociétés chrétiennes, cette doctrine est la contradiction formelle de la doctrine catholique. La recherche, l'amour effréné du vrai matériel est l'expression de la révolte païenne, contre le vrai surnaturel, qui a été révélé au monde par l'Évangile. C'est ce que l'on a nommé la glorification de la matière, la réhabilitation de la chair, l'art pour l'art, enfin la liberté de penser, qui passe pour être la mère et qui est bien plutôt la fille de la liberté de faire. Tout cela se tient, tout cela remonte au paganisme, qui fut le règne de Satan. Cette doctrine, depuis trois siècles, a eu sa marche logique, ses développements réguliers ; elle a dû produire et elle a produit ce que nous voyons en politique, en philosophie, en morale, en littérature, en toute manifestation de l'intelligence humaine. Tout ce qui dans nos sociétés modernes est contraire au principe chrétien ou ne découle pas légitimement du principe chrétien est faux, quelle qu'en soit la forme ; et c'est le propre de tout ce qui est faux de dégénérer promptement.

La perfection d'une idée fausse est d'arriver à l'absurde, à l'abject et au monstrueux. Dans le christianisme, nous allons de l'homme jusqu'à Dieu : c'est l'infini. Le paganisme ne peut monter plus haut que l'homme : sa marche et son progrès sont de descendre jusqu'à la brute. Voilà le sort des créations humaines. Gomme le libéralisme politique, enfant du libre examen luthérien, a dégénéré en républicanisme, le républicanisme en socialisme, et le socialisme lui-même en communisme, jusqu'à des profondeurs d'ignominie incalculables ; de même dans la littérature et dans les

arts plastifiues, le paganisme, en ressuscitant sous le nom de Renaissance, a l'ait d'abord du nu, puis tout de suite, du déshabillé et du charnel, puis enfin de l'obscène et de l'ignoble.

Nous y sommes présentement, et ce progrès était inévitable. 11 faut que la vérité soit honorée, la matière glorifiée, la chair réhabilitée jusque-là. Nous voudrions savoir pourquoi on s'arrêterait au paganisme relativement honnête, mais assommant, qui précéda l'époque où M. Lenormant fit ses classes? Quelle barrière aurait donc pu poser cette école, pour faire reculer les romantiques d'hier, les fantaisistes d'aujourd'hui ? M. Courbet, aussi bien que Louis David, est fils d'Homère et Virgile. M. Hugo, M. de Musset, M. Murger sont d'aussi noble lignée que Voltaire, qui faisait du Sophocle, et que Luce de Lancival, qui peut-être faisait de l'Euripide. Il y a seulement deux générations de plus. La lettre païenne est morte ; on a perdu le bien dire ; mais le dogme reste et l'esprit est vivant, nous avons des résultats qui sont dignes tout à la fois de l'ignominie des traductions et de la corruption fondamentale des originaux.

Lors même que l'on parviendrait à rétablir les lettres païennes comme au plus beau temps de Florence, qu'on obtiendrions-nous ? Ce que nous en avons obtenu à l'époque où, dans tous les collèges de France, la majeure partie des rhétoriciens pouvaient cx{)llquer à livre ouvert Démosthènes et Cicéron. Les études classiques étaient bonnes, dans ce ridicule et odieux dix-huitième siècle, qui eut des couronnes pour tous les vices ; orgie de lettres et de philosophes, terminée par une orgie de brigands ! Le grec et le latin n'empêchèrent pas le triomphe du rococo dans les arts, ni celui de l'emphase dans les lettres, ni celui de l'impudicité dans les mœurs.

igS M. LEîiORMAiVT ET LES CLASSIQUES

On vit là l'effet des belles maximes de l'antiquité. Tout le siècle, à la fin, prit pour prophète et législateur cet impudent de Genève, ce reptile gonflé de vertu lacédémonienne, ce Rousseau, pour l'appeler par son nom, qui, comme chrétien, comme citoyen, comme père, avait publiquement apostasie trois choses : à savoir, son culte, sa patrie et ses enfants. On ne veut pas nier sans doute le concours que Rousseau trouva dans l'éducation publique, et après Rousseau, Robespierre. Charles Nodier, élevé vers ce temps-là, raconte qu'il n'y avait pas grand effort à passer des études du collège aux débats du Forum et à la guerre des esclaves : « Notre admiration, dit-il, était gagnée d'avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannicides des Panathénées. On ne nous avait jamais parlé de cela. A la veille des événements, le prix de composition s'était débattu entre deux plaidoyers à la manière de Sénèque l'orateur, en faveur de Brutus l'Ancien et de Brutus le Jeune. Je ne sais qui l'emporta aux yeux des juges, de celui qui avait tué son père ou de celui qui avait tué ses enfants ; mais le lauréat fut encouragé par l'intendant, caressé par le premier président et couronné par l'archevêque. Le lendemain on parla d'une révolution et on s'en étonna, comme si on n'avait pas dii savoir qu'elle était faite dans l'opinion du peuple. »

Nous pouvons nous tromper, mais ni Mgr Tévêque d'Orléans ni M. Lenormant, malgré leur grande autorité, n'ont, sur ce point, jeté le moindre doute dans notre esprit. Le système actuel, dût-on l'embrasser avec assez de force pour retrouver le grec et le latin qu'on a perdus, ne peut produire autre chose qu'un renouvellement plus irrémédiable peut-être des folies et des crimes que nous lui imputons. Le résultat suprême en sera toujours, suivant le témoignage si

grave de Mgr l\'\risis, de faire baisser le sentiment de la foi, de surexciter démesurément l'orgueil de la raison. Ce ne sera plus le paganisme dans sa forme antique et quelquefois, d'une certaine manière, encore chaste : nous le croyons volontiers. Mais, sous une forme ou sous l'autre, ce sera l'antichristianisme. Que nous importe l'idole dont on relèvera les autels, si la croix de Jésus-Christ est abattue ! Il est certain que toute la splendeur d'Athènes paraîtrait une compensation d'un tel malheur. M. Lenormant lui-même en serait aussi peu consolé que nous.

Il parle de l'influence purifiante qu'exerce le sentiment du beau ; il semble croire que là où le beau est senti, il y a un préservatif contre la dégradation ! Les monuments de la plus belle époque protestent contre lui, dans tous les musées secrets. L'art des païens n'était pas tout entier dans le Forum et dans le temple, comme leur littérature n'est pas tout entière dans les livres que l'on met aux mains des enfants, en leur donnant seulement la clé de la bibliothèque où sont renfermées les éditions intégrales.

Lorsque Dieu voulut enfin écraser ces sociétés si amplement douées de l'amour du beau, il a pris soin d'enfouir avec elles sous la boue, sous la lave et sous la cendre, d'irrécusables témoins de sa justice. Nous les avons déterrés ces témoins ; ils sont sous nos yeux ! Quelle limite nous permettent-ils d'assigner à la dégradation païenne ? Tout romantiques que nous sommes, M. Pradier, M. Clesinger, M. de Musset, la matrone du Berry et quelques autres, qui ont aussi à leur manière le sentiment du beau, parviennent encore à nous inquiéter. Rome et Corinthe, illuminées de Platon et de Socrate, ne se scandalisaient pas pour si peu. Comment donc, suivant la même morale, recevant les

mêmes leçons, imitant les mêmes modèles, et, de plus, apostats, resterons-nous plus purs ?

Nous éprouvons une véritable douleur de ne pouvoir rendre sensible une chose si claire à notre sens. Cependant nous n'alléguons pas des faits chimériques et nous n'en tirons pas des conséquences inouïes. Le raisonnement que nous faisons contre l'étude abusive des classiques païens, tous les gens sensés, et les chrétiens un peu plus que les autres, le font contre les mauvais livres, contre les mauvaises images, contre les mauvais spectacles. Personne de nos amis n'a trouvé, sans doute, que la pompe des bœufs, ordonnée par le gouvernement provisoire, fut simplement ridicule ; ils y ont vu quelque chose de plus : un acheminement aux processions des déesses. Qu'ils jettent les yeux sur les affiches des cirques, dont les murs sont couverts ; qu'ils voient quels jeux, quels divertissements attirent la foule. Cela n'est plus du tout romantique : la forme humaine s'y dépouille, autant que la police le permet, de tout vain ornement. Nos amis ne diront pas que le sentiment du beau triomphe : ils diront que l'on corrompt le peuple, que l'on perd les âmes, que l'on ruine les sociétés par l'étalage de ces putréfactions. Tout cela pourtant n'est que la mise en action du paganisme classique, et encore bien mitigé ! Pour nous en tenir aux livres, qui n'a pas reproché à M. de Lamartine d'avoir affolé la France et précipité la catastrophe de février par sa fausse Histoire des Girondins, où il a paré la guillotine de fleurs et les bourreaux de vertus ? Mais le trouble qu'un seul livre a pu jeter en quelques mois dans la raison de tout un peuple, on ne veut pas que tous les livres de classe, tout un système d'éducation le puissent produire sur l'esprit et l'imagination dociles des enfants ! Tandis que M. de Lamartine, puni par l'indifTérence publique.

distribue inutilement le prospectus de son Civilisateur, on se rend, on habit de cérémonie, sur le Parnasse universitaire, pour faire amende honorable devant le laurier du bon RoUin, insulté par les barbares ; et on donne aux enfants, dès qu'ils sont en sixième, le Selectœ è profanes, un livre qui fait l'éloge de Brutus, de Marc- Antoine, de Julien, de Diogène, par-dessus tout de Lycurgue, avec quelques belles sentences morales de Tibère, de Vespasien et de Périclès ! On cite le divin Platon de sa recommandation expresse de veiller sur les discours des nourrices, afin qu'elles ne remplissent point de contes ridicules l'esprit des enfants, et on fait connaître aux enfants toute la boutique de Chompré avant qu'ils aient entendu parler d'un saint et d'un martyr !

Tienne qui pourra contre des contradictions si violentes ! Le système que nous défendons, fût-il déclaré cent fois plus barbare, nous paraîtra toujours plus capable de faire des hommes et des chrétiens. Or, faire des chrétiens, c'est là le but essentiel, u Nous ne remplirions pas notre haute mission, s'écrie Mgr l'évêque d'Orléans, parlant comme instituteur dans ce livre sur rÉducation dont le Journal des Débats n'a pas fait l'éloge sans beaucoup de réserves, nous ne remplirions pas notre haute mission, si nous ne savions Jormer des cœurs chrétiens et élever jusqu'au christianisme, jusqu'à l'Évangile ceux que la société nous confie. ))

(( Sans doute, dit à son tour M. Lenormant, sans doute, et c'est la seule chose que je concède, il s'agit avant tout de faire des chrétiens. » Arrêtons-nous là. Si M. Lenormant concède cette chose, il en concédera d'autres ; et s'il ne veut concéder que celle-là, il ne tardera pas à se trouver dans une situation étrange, aussi parfaitement en désaccord avec Mgr l'évcque d'Orléans

qu'avec les universitaires, et avec lui-même qu'avec nous. La suite de cette discussion lui prouvera que les païens, auxquels il veut donner plus de place encore qu'ils n'en ont, doivent, dans l'intérêt du latin comme dans l'intérêt de la morale, perdre leur déplorable prépondérance ; et que le seul moyen qu'il y ait de faire des chrétiens et des hommes est aussi le seul moyen de faire désormais de véritables lettrés.

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