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SUR LES CONTEMPLATIONS DE VICTOR HUGO

Mai i856

M. Hugo nous avertit qu'il s'est « mis tout entier » dans ces nouvelles poésies. Tout entier, non ; mais il n'y a mis autre chose que lui-même. C'est lui-même uniquement qu'il contemple, et l'on ne peut parler du livre sans parler de l'auteur, ni parler de l'auteur avec une entière estime. Cette nécessité m'a obligé de faire un examen de conscience dont je dois dire un mot.

Depuis qu'il est hors de France, M. Hugo a donné divers ouvrages qui ne lui font pas honneur : œuvres mal faites et malfaisantes, où l'écrivain disparaît sous le démagogue, sous le sicaire. Il y satisfait ses ressentiments particuliers. Jamais auteur sifllé n'a étalé avec plus d'opprobre ses rancunes. On voit là le fond de l'homme. Quiconque ne l'admire pas lui paraît indigne de vivre. Rêvant la réforme du monde, cet apôtre de toutes les libertés rugissait comme le tyran de Syracuse contre les rebelles à son génie ; il s'enfermait pour suspendre des strophes secrètes sur la tête du Damoclès

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inconnu qui riait au festin de son éloquence, et il en faisait plus que ne permettent la probité et la police correctionnelle.

Je ne m'étonne pas si un enfant du Pinde, à ce bruit agaçant du sifflet, se monte la tête, enrage, traite le siffleur de triple gueux, de lâche, de dévot, le compare à Lacenaire, lui reproche de vouloir égorger le genre humain, l'accuse d'être sans honneur, sans religion, sans chemise, et tout ce que peut dire une Muse en colère, et tant que la rime peut aller. Mais après ces écarts, on a coutume d'en rougir ; on en cache les résultats. M. Hugo, trouvant une occasion de les imprimer sans danger, l'a saisie, comme s'il avait craint la tentation honorable de les détruire un jour. A l'abri de toute répression, il a publié ces vers que leur qualité met à l'abri de toute représaille. J'y ai ma part très ample, comme beaucoup d'autres qui valent mieux que moi.

Je me demande si je suis dans les conditions requises pour juger le nouvel ouvrage de M. Hugo, c'est-à-dire M. Hugo lui-même. Il m'a beaucoup insulté ; je m'interroge. Je sens ma conscience aussi peu gênée aujourd'hui parle souvenir de ces brutalités, que le ressentiment en a été léger lorsque je les ai lues. Je n'ai aucun besoin de me venger ; aucun dessein de provoquer, aucun désir d'éviter des injures nouvelles. Parce que M. Hugo s'est créé contre moi des motifs de récusation, ce n'est pas une raison pour que je me récuse devant lui. Dans mon humble condition de journaliste, je l'ai combattu ; j'ai défendu mes opinions contre ses opinions, mes croyances contre ses incrédulités. J'ai pu aiguiser la défense ; j'ai pu, il y prêtait, rire de ses emphases ; j'ai pu, je n'ai pas été seul, m 'exprimer avec indignation sur sa conduite politique ou sur ses doctrines : je

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ne l'ai jamais calomnié ni difîamé : je n'ai rien écrit de secret ou d'irresponsable ; et si nous venons à nous rencontrer un jonr devant un honnête homme qui aura lu mes pauvres articles et ses iUustres vers, ce n'est pas moi qui rougirai. Voilà pourquoi je ne me récuse pas. N'ayant point h rougir, je m'assure que je ne suis point exposé à haïr.

11 y a une autre objection. C'est cette qualification de proscrit, que M. Hugo s'attribue avec trop de pompe. D'abord, M. Hugo n'est point proscrit. 11 faut parler français. Le proscrit, suivant la force du terme, est un homme marqué pour la mort, dont la tète est mise à prix par des ennemis tout-puissants et implacables. Ce n'est le cas de personne en France. M. Hugo n'est plus môme un exilé, c'est-à-dire un homme contraint, sous certaines peines, de vivre hors la patrie, extra solum : car il peut rentrer dans son pays, à la seule condition d'en reconnaître et d'en respecter les lois. Il reste dehors, parce qu'il le veut bien : voilà sa situation légale. En fait, il est banni, c'est le mot propre ; banni par sa faute, par ses propres œuvres. Après ces livres où il a versé tant de fiel, insulté tant de gens, affiché de si condamnables doctrines, il ne peut reparaître au foyer de la patrie que ramené par un repentir plein de cruels désaveux, ou par une victoire pleine de cruelles proscriptions. Oui, voilà un malheur immense ! Mais le vrai nom de ce malheur, ce n'est pas la proscription, ce n'est pas l'exil : c'est le châtiment.

Malgré le mépris qu'en ont fait plusieurs de nos grands écrivains, l'art des vers, comme parle Boileau,

est certainement un art magnifique, même en français, où le génie de la langue lui impose de cruelles entraves. (( La raison, disait Buffon, n'y porte que des fers. » Fénelon, après de laborieux essais, l'appelait a une torture d'esprit en pure perte ». La rime, l'afTreuse rime, si avare à Jean-Jacques Rousseau, si traître à Chateaubriand, effrayait la patience de BufFon et lassait le vif esprit de l'auteur de Télémaque. Le P. Ducerceau, que la quinteuse, au contraire, favorisait trop, répondait en riant aux anathèmes de la prose, et n'y voyait que la mauvaise humeur de gens d'esprit à qui la rime avait fait passer de mauvais quarts d'heure.

« La rime, disait-il, est une simple affaire d'habitude. » Il en parlait à son aise ! La vérité est que la rime gêne horriblement la raison, et qu'on aura toujours sujet de la maudire si l'on demande aux poètes de raisonner, du moins si l'on exige d'eux un certain raisonnement. Mais ils s'en moquent : ils peignent, ils pleurent, ils rient, ils raillent, ils chantent, et ils créent des beautés qui ne seraient ni si belles ni possibles en prose. Jamais la prose ne nous aurait donné le Cid, Cinna, Polyeucte. Mithridate, Athalie, les Epîtres, les Fables, le Misanthrope. Aux yeux mêmes de la raison, la cause de la poésie française est gagnée par cent chefs-d'œuvre.

M. Hugo a reçu d'une façon éminente la plupart des dons qui font le poète : l'imagination, la couleur, l'abondance, la facilité, le sentiment du rythme. Il pense en vers, il est lyrique par nature ; les idées lui viennent sous forme de strophes, avec des ailes, des couleurs et une opulente sonnerie. On disait de La Fontaine qu'il portait des faj)les ; M. Hugo porte des odes, et le moindre vent qui l'eilleure en fait tomber une. Elle peut n'être pas bonne : il y aura presque tou-

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