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DE VICTOR HUGO

jours quelque belle strophe, tout au moins cjuelques beaux vers ; ce sera toujours une forme d'cjde. Lorsque la poésie n'y est pas, on y trouve encore l'f'corce et la couleur de la poésie.

Une seule qualité lui manque, le goût. Mais cette qualité est essentielle, et lui manque essentiellement.

M. Hugo et son école se vantent fort de n'avoir point cette qualité-là. Goût, à leur avis, est synonyme de faiblesse. Ils parlent encore du goût comme au temps de cette fameuse querelle des classiques et des romantiques, où d'honnêtes gens, dont on commence à ne plus savoir les noms, Jay, Arnaud, Jouy, Etienne, Dupaty, Duvicquet, etc., prétendaient continuer la saine tradition littéraire et livraient bataille en invoquant parmi les dieux Voltaire, Delille et Jean-Baptiste Rousseau. Ces défenseurs du goût devaient perdre leur cause. Les romantiques étaient jeunes, ardents ; plusieurs avaient de l'esprit ; la révolution soufflait aussi dans la littérature : ils triomphèrent. Mais, depuis cette victoire, il s'est passé bien des choses. Les classiques militants ont disparu, roulant leur étendard où brillaient Delille et Jean-Baptiste. Les romantiques, au contraire, ont continué d'écrire : les uns comme des gens apaisés et qui ont réfléchi, les autres comme si le combat durait toujours. Il est arrivé que les uns par leur repentir, les autres par leur entêtement, ont fait reparaître les principes ; et l'on a vu, non sans surprise, qu'au lieu de ruiner les principes, la bataille les avait simplement dérouillés. Le romantique pur sang passa vite h. l'état de héros de Juillet, et finalement fut expulsé. Aujourd'hui, un vieux romantique n'est plus un barbare, c'est un ci-devant. Différence énorme. On a retenu de la doctrine nouvelle ce qui devait rester : une rime plus sonore, un vers plus souple, un petit

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bagage de mots fâcheusement exclus du style noble, mais qui n'attendaient qu'un vrai poète pour y entrer sans avoir besoin de renverser les murs. Le surplus, inhumé dans les perraqaes classiques, dort du même somme ; et M. Hugo tout le premier est tenu d'avoir du goût, sous peine de faire rire. Ces belles excentricités qui terrifiaient le bon Etienne et devant lesquelles le bon Duvicquet s'écriait : « Où allons-nous ? » le moment en est passé ; elles sont risibles. A présent, Etienne et Duvicquet sont romantiques, ils font rire. La crinière est perruque à son tour. Dites ce que vous voudrez, bon Yacquerie : M. Hugo est un poète, un grand poète ; il a le rugissement du lion, le vol de l'aigle, l'éclat de l'astre ; nous le verrons un de ces jours empoigner quelque comète et la traîner par les cheveux, certainement ! mais il lui faudrait encore du goût de l'ancien Etienne et de l'ancien Duvicquet. Personne ne lui demande d'étudier Jean-Baptiste, de ranimer Delille, de ressusciter Fontanes. On lui voudrait simplement du respect pour la langue, du respect pour la raison, du respect pour le lecteur, du respect pour lui-même. Vous demandez ce que c'est que le goût? C'est tout cela, et s'il fallait le définir d'un mot, je dirais : c'est la tempérance.

La tempérance règle l'imagination, discipline la force, empêche l'enthousiasme de se séparer du bon sens, qu'il fait resplendir. Comme au delà du courant il y a la témérité, au delà de la force la violence, au delà de l'ardeur la frénésie ; de même, dans les œuvres de l'esprit, au delà des limites assez larges de la tempérance, il y a le pathos, le burlesque, l'extravagant, l'inintelligible ; et au bout de tout, le sifTlet.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

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Mettre la borne, choisir, élaguer ce qui serait de trop, c'est le rùle de la tempt'rauce. Klle a le secret de l'ordre et de la i)roportion ; elle sent que des beautés, (jue des lumières mal placées et trop abondantes empêchent de voir ; elle sait ce qu'il faut dire, ce qu'il faut laisser deviner, ce (pi'il faut taire ; elle sait disposer les contrastes pour éveiller l'esprit sans le choquer, et lorsqu'elle veut donner le choc, elle empêche qu'il ne soit blessant.

M. Hugo n'est pas né tempérant ; mais il était assez heureusement doué pour acquérir cette précieuse mesure qui seule fait les grands écrivains. Au lieu de redresser la {)ente de son génie, qui allait en tout à l'excès et à l'extrême, il a trouvé plus facile de la suivre et d'ériger systématiquement en mérites ses défauts. Il a créé le système, mais ses défauts ne sont pas devenus des mérites. Ils ont perdu l'agrément delà jeunesse; ils se sont ridés, ils se sont gonflés, ils se sont tuméfiés, ils sont devenus de vieux vices. Avec tout cela, il est resté poète par la solidarité de sa nature, il a conservé du succès parce qu'il a su se faire homme de parti ; mais il tombera, parce que ses défauts ont fini par obscurcir et noyer ses qualités. A l'heure qu'il est, il en recevrait de dures nouvelles, si, au lieu d'être u proscrit », il était sénateur.

On trouve dans les Contemplations plusieurs manifestes romantiques. M. Hugo rappelle avec quelle vaillance il a alTranchi le mot, brisé la césure, et donné enfin le modèle d'une poésie que M. Vacquerie et M. Paul Meurice peuvent imiter parfaitement, mais dont ses seuls disciples après lui ont gardé la pratique orthodoxe. En même temps, les dix mille vers des Contemplations olfrent dix mille démonstrations de la fausseté des théories romantiques. Tout ce qui est grossier,

extravagant, inintelligible (c'est la quantité), s'y conforme ; tout ce qui est beau s'en écarte. On a lu cette admirable pièce* qui aurait pu être l'hymne de la résignation : il n'y a pas trace d'enjambements violents, de césures avalées, de mots affranchis. Les idées sont nobles, les expressions sont nobles, le vers est noble, la strophe se déploie avec une harmonie pleine de noblesse : c'est de la poésie classique. Je veux me donner le plaisir de citer un exemple d'une majesté que rien à mon avis ne surpasse.

A la fin d'un morceau enchevêtré et pesant, plein de belles maximes et de témérités condamnables, où Saint- Just et Robespierre sont nommés entre Thraséas et Jésus-Christ comme des modèles de la vertu tranquille dans le malheur, tout à coup, par un retour inespéré, le poète se débarrasse de l'affreux lange humanitaire et romantique. Écoutez :

Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,

Surprise, contemplait chaque chose créée;

Alors que sur le globe où le mal avait crû,

Flottait une lueur de TEden disparu;

Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,

Quand sur l'arbre des temps les ans venaient d'éclore.

Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond.

Il se faisait le soir un silence profond ;

Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,

Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,

Emus, et les rochers, ces ténébreux cachots.

Voyaient d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts

Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,

Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes :

C'était Eve aux cheveux blanchis, et son mari,

Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri.

Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.

Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,

En présence des monts fauves et soucieux,

Et de l'éternité formidable des cieux.

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