‹ Pages choisiesChapitre 71 sur 122 · DE VICTOR HUGO 2 I I · texte numérisé non relu

DE VICTOR HUGO 2 I I

Leur (juil triste rendait la nature farouche. Kt là, sans qu'il sortit un souIHe de leur bouche, Les mains sur les genoux et se tournant le dos, Accablés comme ceux qui portent des fardeaux, Sans autre mouvement de vie intérietire Que de baisser plus bas la tète d'heure en heure. Dans une stupeur morne et fatale absorbés, Froids, livides, hasards, ils regardaient, courbés Sous l'Être illimité sans ligure et sans nombre, L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre; Et tandis que montaient les constellations. Et que la première onde aux premiers alcyons Donnait sous l'infini le long baiser nocturne, Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flot d'une urne, Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir, Ils songeaient, et rêveurs, sans entendre, sans voir, Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance, Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence : Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain, Le père sur A bel, la mère sur Gain.

A part quelques infirmités inséparables du vers français, quelle belle simplicité ! quelle grandeur vraiment épique ! Mais aussi, comme le système est banni ! et comme on sent que si un mot trivial, un enjambement trop risqué, une image ignoble se fussent présentés dans cette correcte inspiration, toutes les admirations du fidèle Vacquerie n'auraient pas empêché le poète d'efTacer la tache I Hélas ! dans la même pièce, M. Vacquerie et le système n'ont que trop largement leur part :

J'allais vers la masure au bout du ravin creux;

Un arbre, de sa branche où brillait une goutte.

Sembla se faire un doigi pour m'en montrer la route ;

Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai

Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.

J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme.

Ce vieux est un penseur qui raisonne hautement de toute chose ; or un homme de ce mérite n'est pas un

vieux. C'est un vieux berger, un vieux bûcheron, un vieux pauvre, tout simplement un vieillard. M. Hugo manque ici à la langue pour le plaisir de manquer au goût, et il donne, au profit de son système, mais aux dépens de la poésie, un caractère grotesque au personnage qu'il veut faire admirer. 11 se souvient d'avoir maltraité Vaugelas :

J'ai dit à Vaugelas : Ta n'es qu'une mâchoire.

Il n'y a pas de quoi se vanter 1 Vaugelas était un fin et savant philosophe, très estimé de tons les grands esprits du siècle de Louis XIV. Si, au lieu de lui tirer la langue, M. Hugo l'avait lu, il saurait éviter presque toujours des hiatus dont l'instinct poétique ne le préserve que rarement. Grâce à cet instinct, il se garde bien d'appeler Adam et Eve des vieux : il les rendrait ridicules. Ce sont deux vieillards, et il les couvre de quatre épithètes, comme d'un manteau traînant :

Deux grands vieillards, dus, sinistres, augustes.

Malgré la jalousie avec laquelle il réclame l'honneur d'avoir « nommé le cochon par son nom », je remarque qu'il a soin de laisser cette richesse au style grotesque. Il s'abstient d'en orner même le style libre, de l'employer même dans l'invective, de s'en servir même contre un pape : il dit porc, « le porc Borgia », comme Racine dit « chiens dévorants ». Pourquoi porc et non cochon ? C'est que porc est plus noble. Quand M. Hugo se symbolise lui-même en victime des hommes et des destins, il dit : u J'ai des trous à ma robe en lambeaux ». Certainement, il ne parle pas de sa robe de chambre, qui exclurait l'idée de martyre ; et pour rien

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