DE VICTOR HL'GO
au monde il ne dirait : Mon paletot on mon pantalon est déchiré. Cependant il porte un pantalon et un paletot, et non une robe ? Robe est noble, et pantalon ne l'est pas. Tant pis pour le système !
Je demande la permission de citer un exemple plus singulier du choix nécessaire des mots, auquel se soumet humljlcment le grand libérateur des mots :
Le puissant resplendit et du destin se joue ; Derrière lui, tandis qu'il marche ot fait la roue, Sa Jiente épanouie engendre un son llattcur.
Au goût romantique, l'image peut paraître belle et l'expression hardie ; cependant, je le dis à regret, fiente n'est pas le mot propre. Le puissant, bon ou mauvais, est un homme, et non pas un animal. Tout à l'heure on violait la langue pour faire l'honneur au système ; maintenant on manque au système et à langue, parce qu'il y a décidément des mats que l'on ne peut pas écrire, et qu'on arrive toujours à reconnaître que le lecteur français veut être respecté. Je sais pourtant qu'il ne faudrait [)as défier M. Hugo d'affranchir le mot qui habillerait le mieux l'étrange et grossière imagination qu'il présente. Il a déjà gagné pareille gageure : ime pièce du genre le plus sérieux, intitulée : Ce que dit la Bouche d'nnihre, contient ce gémissement sur une humiliation de l'humanité qui n'avait pas encore été déplorée par la poésie héroïque :
L'homme, comme la brute, abreuvé de néant. Vide toutes les nuits le verre noir du somme. La chaîne île l'cnler. liôe au pied do riiommo, Uamènô iIkkiuc jour vers ic cloaciue impur La beauté, le génie envolé dans l'a/ur, Mêle la peste au soulllo idéal des poitrines. Et traîne, avec Socratc, Aspasie aux latrines.
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Pour le coup, le mot propre y est ! Et j'avoue que M. Hugo, en poésie comme en politique, a souvent le courage de ses opinions, surtout celui qu'il faudrait ne pas avoir. Néanmoins, il est vrai aussi qu'on le prend souvent en flagrant délit de style noble. Dans ce couplet même, vider toutes les nuits le verre noir du somme, pour dire dormir, est une tournure qui vaut bien les anciens « pavots de Morphée », si employés par Voltaire et Delille. On trouve à tout moment dans les Contemplations des endroits où la pensée est emmaillotée de plus de périphrases et de métaphores que l'on ne compterait des papillotes sur la perruque de Campistron.
Mais, hélas ! comme l'auteur se rattrape, particulièrement lorsqu'il se sent de belle humeur ! M. Hugo manque totalement d'une qualité d'ailleurs peu nécessaire aux lyriques ; il n'a pas d'esprit. Cette pénurie est plus sensible encore chez lui que celle du goût. Quand il veut rire, tantôt il emploie un jargon imité des acteurs grotesques en vogue, tantôt il fait ronfler de grosses syllabes, auxquelles la rime, quelquefois, renvoie un écho assez drôle, toujours souverainement dépourvu de comique, de finesse et de légèreté. Mais il étale en ces occasions un vocabulaire d'ignominie qui semble inépuisable, et dont il est charmé. Précisément parce que l'esprit fait défaut, il ne peut se résoudre à supprimer le laborieux résultat de ses exercices dans le genre plaisant. Nous devons à cette faiblesse plusieurs chapitres des Contemplations qui font de la peine, entre autres le morceau intitulé : « A propos d'Horace », où le poète vilipende les maîtres qui l'ont élevé. Il s'es* rappelé un jour, en i83r , que certain dimanche, quinze ans auparavant, ces indignes maîtres l'avaient mis en retenue :
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Or, j'avais justement ce jour-là, douce idée, Ua rendez-vous avec la fille du portier.
Détail gracieux, et que la postérité avait besoin de connaître ! Au souvenir de ce bonheur manqué, il exhale sa fureur contre ses premiers tyrans :
Grimauds hideux, qui n'ont, tant leur tùtc est vidée, Jamais ou de maîtresse et jamais eu d'idée !
O cancres ! qui mettez
Une soutane aux dieux de i'Ether irrités,
Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
Coiffez sinistrement les Olympiens mornes;
Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!
Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis ;
Car vous êtes l'hiver ; car vous êtes, ô cruches,
L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches.
L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant !
Nul ne vit près de vous dressé sur son séant...
O fermoirs de la Bible humaine I sacristains
De l'art. Je la science et des maîtres lointains,
Et de la vérité que l'homme aux cieux épelle.
Vous changez ce grand temple en petite chapelle.
Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sur
Mène en laisse le beau
. . . . Eux, déchiffrer Homère, ces gens-là !
Ces diacres I ces bedeaux dont le groin renifle!
Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la gifle...
Ils en sont à l'A B C D du cœur humain ;
Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain ;
Ils olîrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.
Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices,
O vieux pots éguculés des soifs qu'on ne dit pas !...
Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin ;
Ils sarclent l'idéal ainsi ([u'un barbarisme.
Et ces culs do bouteille ont le déilain du prisme!
Deux cents vers environ de cette poussée, entièrement dans le système !
En faut-il davantage pour que le système soit jugé et M. Hugo ne fait-il pas ici, comme je le disais tout à l'heure, l'effet d'un ci-devant, d'un émigré qui rentre
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sans avoir appris et rien oublié, et qui croit que le public en est encore aux étonnements et aux ferveurs du temps de la Ballade à la lune ? Mais la Ballade à la Lune était une plaisanterie charmante, et ces grossièretés à propos d'Horace ou à propos d'Aspasie sont tout à la fois des anachronismes et des plagiats de lourdaud. Goitreux, pots égueulés, fiente, latrines, culotte bas, toutous, et une trentaine de pareilles hardiesses qui illustrent les Contemplations, voilà de belles conquêtes pour la langue française ! On va s'en emparer tout de suite, en regrettant que Racine et Corneille n'aient pas fait ce coup de génie ! M. Hugo veut oublier que Scarron, avant lui, employa ces admirables ressources, et avec plus d'esprit ; et cependant Scarron est resté Scarron. Comme il sentait lui-même la pauvreté et la ladrerie de ces prétendues conquêtes, il les rattache pompeusement à la question humanitaire. Il a voulu délivrer les mots, parce qu'il aime le peuple, et il n'ignorait pas que délivrer le mot, c'est délivrer la pensée. Voyez-vous cela ! 11 ne sait pas encore, il ne saura jamais, j'en ai peur, que la bassesse des mots avilit la pensée. Ce mystère lui est celé comme beaucoup d'autres et par les mêmes raisons intérieures ; mais tout esprit délicat le sent, le pénètre, et abandonne le système romantique aux adorations de M. Vacquerie.
Le système, d'ailleurs, même dans le style noble, outre ses vices propres, a très amplement tous ceux de l'ancienne facture : l'emphase, le précieux, le guindé, le tortillé, le pathos melliflu, le pathos rocailleux, le pathos ronflant, tous les pathos ; et enfin, la lèpre contre laquelle on a le plus déclamé, la cheville I Pour cela, M. Hugo est sans pareil. Jamais rimeur français n'a chevillé comme lui. Il y met plus que de l'audace, il cheville avec impudence. On l'a pu remarquer dans
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les vers que j'ai cités. Certaines pièces ne sont que des chevilles ajustc'cs bout à bout: chevilles ciselées, sans doute, et placées habilement 1 mais chevilles ; parasites qui chargent la pensée, l'alanguissent et la font gauchir.
Cette facilité pour la cheville, jointe au fanatisme des rimes riches, engendre un autre abus très lamentable, le galimatias. Un peu de galimatias, quelquefois, passe en poésie et même ne nuit pas ; mais toujours, et toujours trop ! Les Contemplations renferment plusieurs poèmes en galimatias redoublé qu'on a de la peine à lire jusqu'au bout, et que jamais personne ne relira. Je prends au hasard, dans la pièce tant vantée intitulée : (( Magnitudo parvi ». Il s'agit d'un autre vieux, d'un autre pâtre très profond qui habite la caverne Vérité, et qui ne se soucie de rien de visible :
Cet homme dans quelque ruine.
Avec la ronce et le lézard, Vit sous la brame et la bruine.
Fruit tombé de l'arbre hasard!
Oui, c'est un cœur, une prunelle; C'est un souffrant, c'est un songeur, Sur (lui la lueur éternelle Fait trembler sa vague rougeur.
Seul, quand paraît le jour sonore, A l'heure où, sur le mont lointain, Flambloie et frissonne l'aurore, Crête rouge du coq matin...
Que lui font, sur son sacré faîte.
Les démentis audacieux Que donne aux soleils la comète, Cette hérésiarque des cieux ?
Il boit hors de l'inabordable, Du surhumain, du sitléral, Les délices du formidable.
L'âpre ivresse de l'idéal.
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Il y a vingt-cinq pages de petits quatrains qui ont bientôt fait de surpasser en monotonie tous les hémistiches de la Henriade, et la plupart sont inintelligibles à première vue ; mais lorsque l'on a enfin compris, l'on voit que ce n'était pas la peine de chercher. Descendu de cette balançoire, on a la tête lourde. Malheureusement, on ne met pied à terre que pour pénétrer dans un autre tourbillon qui vous secoue sur un autre rythme, sans même vous laisser le loisir de savourer les beaux vers qui passent dans ces tournoiements, dans ces flamboiements et dans ces ronflements.
Le poète, tout le premier, semble s'y perdre. Il ne se refuse plus rien ; il semble travailler uniquement à chercher l'absurde et à le prendre de force, comme s'il avait une gageure à tenir contre toutes les dictées de la raison. On voit filer des chapelets de strophes et de stances où il n'y a rien, absolument rien que des rimes qui ont l'air d'avoir été choisies, à dessein et avant tout autre travail, parmi celles qui ne devaient jamais être accouplées sous le même joug. Il fourre dans cette cage des idées aussi disparates que les mots dont elle est formée ; il la peint des enluminures les plus criardes, il la surcharge des ornements les plus outrés. Sa muse, en cet état, se présente à ma vue sous la figure d'une forte commère, hardie, autrefois belle avec un fond de vulgarité, aujourd'hui vulgaire avec un fond de beauté, mafflue, étouffée de rouge, plâtrée de fard, bariolée de vingt étoffes, surchargée de diamants et de strass, et qui se pend des bijoux jusque dans les narines.
A. ce faste du mauvais goût s'ajoutent des tics nombreux et les plus agaçants de monde ; des mots, des rimes qui reviennent sans trêve. Je doute que M. Hugo soit capable d'écrire une pièce de vers sans y mettre :
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immense , forniuldhlc , Jlamboicmcnl, rugissement, farouche et bouche, astres ci pilastres. Cette perpétuelle gri- ,mace du gigantesque, déjà ancienne, a beaucoup empiré. M. Hugo en a contracté une autre, tout à fait contraire au génie de la langue et qui fatigue extraordinairemcnt : c'est d'accoler deux substantifs, dont l'un fait fonction et figure d'adjectif, au grand déplaisir de l'oreille, révoltée de cet accouplage : le coq matin, Vocéan création, Vécame populace, la biche illusion, le grelot monde, le cheval Brunehaut, le pavé Frédégonde, etc. C'est continuel, et les meilleures inspirations en sont gâtées.
Je finis ; je fais grâce au lecteur du surplus des notes que j'avais prises pour cette dernière partie de mon travail : amphigouris, barbarismes, métaphores enragées, trivialités de toute espèce. On devine ce que peuvent fournir en ce genre dix mille vers, écrits dans le système romantique par un penseur qui demande la moitié de ses idées à la doctrine de la transmigration des âmes, et qui ne soupçonne même pas qu'il ait pu se tromper ou qu'il puisse baisser. Je succombe sous le poids de mon butin, et d'ailleurs, j'ai connu une fois de plus, en lisant les Contemplations, que le secret d'ennuyer est celui de tout dire. Et voilà le dernier mot sur ce recueil. H est très immoral, il est très extravagant ; et malgré cela et malgré quelques belles veines et beaucoup de très beaux vers, il est démesurément ennuyeux.
En dépit d'une forme supérieure, la poésie de M. Hugo reproduit fidèlement toutes les misères de sa pensée, comme sa pensée elle-même porte l'empreinte profonde des misères de l'âme éloignée de Dieu. Ce manque absolu de délicatesse qui lui a fait mêler dans son livre des chants erotiques, ou plutôt libertins, et les chants funèbres ; qui l'empêche de discerner entre saint
Jean et Robespierre ; qui lui fait profaner, peut-être ^ sans le vouloir, le nom adorable de Dieu ; cette confusion perpétuelle du bien et du mal, où s'accuse un penchant décidé pour le mal, s'exprime à merveille, hélas ! par cette confusion dans le langage, qui choisit à dessein des mots bas pour peindre des choses grandes, et qui entasse les Pelions sur les Ossas quand il s'agit de choses humbles et vulgaires. 11 a, en tout, pour l'abject une sympathie naturelle, qu'il prend pour la charité, et qui n'est qu'une haine de banni contre l'ordre légitime d'où il a été forcé de s'exclure. Il est en révolte contre la langue comme il est en révolte contre la société et contre Dieu. Contre ces trois adversaires, il se flatte en vain de quelque triomphe. Dieu attend. La langue est armée de chefs-d'œuvre qui verront ses poèmes tomber en poussière, et qui s'inquiètent aussi peu de leur tapage éphémère que la digue s'inquiète peu de l'écume des flots. La société souffrira pour la part de complicité qu'elle accorde à ces méfaits ; mais pourtant elle en fera justice. Si d'ineptes applaudissements éclatent, d'immenses mépris s'accumulent, et la raison aura raison.