GIL BLAS
Gil Blas est un mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion. Vivre et penser en dehors de la religion n'est pas possible sans la haïr un peu. De plus, malgré la grâce du style et du sel, et l'observation vraie et fine, Gil Blas est un livre mal fait. Qu'est-ce qu'un tableau de la vie humaine où ne paraît pas un véritable homme de bien ? Ce défaut est radical. L'absence de la vertu préserve le vice du contraste qui fait ressortir sa laideur ; le vice n'est pas châtié, le lecteur reste privé de leçon. L'œuvre, dès lors, manque aux conditions fondamentales de la bonne création littéraire : elle n'est pas vraiment honnête. Ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau. Ni mon ami ni moi n'avions aperçu ce grand défaut, et nous ne le pouvions pas voir, tels que nous étions alors. Restait le charme : immédiatement il me dégoûta de la faconde moderne, du roman d'intrigue, du roman de thèse, du roman de passion, de tout cet absurde et de tout cette emphase que j'avais tant aimés. J'interrompis la lecture de Lélia, qui était dans sa primeur, et je ne la repris
que vingt ans après. Pauvre Lélia ! pauvre belle mal embaumée ?