GEORGE SAND
Cette dame a fait du père de Scapin le héros d'un drame, du flatteur de Louis XIV un républicain. Rien ne montre mieux de quelle façon il est possible de peindre Molière en beau. Cette tentative m'a paru ridicule, mais j'avoue que, pour faire admirer le personnage, il n'y avait pas moyen de s'en tirer autrement. L'intérêt de parti commandait de sacrifier l'histoire. Madame Sand, hiérophante ambigu des mystères démocratiques, au lieu d'écrire un drame, a écrit un sermon. Je ne la chicanerai point là-dessus ; je ne suis point sur la terre pour soutenir les intérêts de k muse du théâtre et morigéner les auteurs qui la font bâiller. Je me contente de soumettre à madame Sand, qui a beaucoup de
talent, et qui me semble parfois le premier ôcrivain de ces temps-ci. une observation dont elle pourra profiter plus tard.
Dans ses romans elle s'est donné carrière ; elle a orné le vice et l'athéisme de tous les agréments qu'ils sont susceptibles de recevoir, et elle a ainsi singulièrement charmé les lecteurs. Dans son théâtre, devant le peuple, ses personnages, ses héros du moins, mènent une vie pure, ont des pensées honnêtes, en un mot sont chrétiens; peu s'en faut qu'ils ne le disent. Ce n'est pas hypocrisie, c'est la preuve d'un très grand sens littéraire. Des impies, des débauchés, des philosophes professant sur la scène les doctrines les plus caressées de l'auteur, feraient horreur au parterre des boulevards. Là il faut ou de la vertu, ou de telles apparences de vertu que les spectateurs s'y puissent méprendre. Sans doute ces spectateurs se prêtent à l'illusion ; mais n'importe, il faut de la vertu ; et cette vertu est chrétienne, parce qu'il n'y a pas de vertu d'une autre espèce. Si le personnage vertueux n'était pas chrétien par quelque endroit, s'il n'observait pas dans sa conduite la plus grande partie des règles chrétiennes, s'il ne les observait pas d'une façon réfléchie, déterminée, comme une âme qui sent sur elle le regard de Dieu et qui n'est pas absolument honnête, mais religieuse, l'homme vertueux serait faux et ridicule, et l'art dramatique ne produirait rien de beau. Hors de l'Église point de salut pour l'art. Voilà ce que je voulais dire, et je reviens à mes vieux auteurs. Sur le papier il n'y a pas loin de madame Sand à madame de Sévigné ; c'est l'aff'aire d'un point.
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