MADAME DE SE VIGNE
Madame de Sévigné devint de mes meilleures amies ; je puis dire que je l'aimai personnellement. J'ai toujours son livre sous la main. Heureux livre ! qui ne se compose que de pages charmantes et pures, semblable à une campagne pleine partout d'épais gazons, de grands arbres et d'eaux vives, où l'on s'aventure sans aucune appréhension de rencontrer ni reptiles, ni mares infectes, ni chiens enragés, pas même un seul visage désagréable, puisque enfin cette marquise est toujours là, vive, fine, joyeuse ou attendrie, pour donner un tour plaisant aux importuns et les congédier avant qu'ils ennuient. Je conviens qu'elle laisse échapper des mots désobligeants. Ces saillies, qui ne siéraient pas partout, ne sont point si condamnables en style épistolaire, sous la plume d'une femme dont on connaît l'honnêteté. Elle ne laisse aucune mauvaise impression, elle est piquante, un peu satirique même, point misanthrope. Lui voit-on jamais de la haine? Des traits fâcheux qu'elle raconte tire-t-elle jamais une conclusion générale contre la pauvre humanité ? Quant aux petites erreurs de son jugement, qu'est-ce que nous pardonnerons si nous ne pardonnons cela? Pour moi, j'aime assez qu'elle se trompe et déraisonne de temps en temps, et je ne suis pas fâché de voir que j'aurais quelquefois pu lui tenir tête ; lui prouver, par exemple, qu'elle n'aimait point tant monsieur Nicole, et qu'elle avait plus d'esprit que le bon Coulanges. Mais ce charme et cette grâce et ce cœur simple, comment ne les pas chérir? Comment ne pas aimer cet air de raison, de politesse et débouté?