SAINT-SIMO
Ce qui me plaît dans madame de Sévigné dit assez ce qui me déplaît dans Saint-Simon. A mesure que je vieillis et qu'il devient populaire, mon estime pour Saint-Simon diminue. Certes ses Mémoires sont un beau pays, et plantureux à merveille ; mais il y a des fondrières et des betes venimeuses, et je n'aime pas me promener en compagnie de ce duc enragé. L'esprit de dénigrement qui l'enfièvre lui lait plus de partisans que son talent extraordinaire et étrange. 11 est à la mode parce (pie, dans notre époque féconde en statuettes, le plaisir est d'égratigner les statues. Beaucoup de gens le trouvent honnête homme ; il l'est malhonnêtement. Envieux, hargneux à tout gâter. Tout le jour courbé comme le souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales, il se sature, et, le soir, il dégorge en flots de bave. Le feu qui fait toujours travailler ce volcan, toujours couler cette lave, n'est pas le feu de l'honneur, ni celui du génie. Ces belles flammes veulent le jour. Saint-Simon se cache ; il fabrique sa prétendue histoire en secret, cemme on fabrique la fausse monnaie. Il a cent fois plus besoin de déchirer les hommes que de combattre leurs erreurs. Si forte est cette passion, qu'elle triomphe à un degré inouï et unique du désir le plus puissant de l'artiste, celui de montrer son œuvre, ou tout au moins de montrer son art. Il ne veut, il ne peut f;\ire autre chose que mordre; s'il n'a un homme sous la dent, il n'est capable de rien. Sa conscience ne permet pas qu'il l'ignore : c'est pourquoi ses contemporains ignorent qu'il écrit. On ne connaît aucun autre exemple ni d'une telle force, ni d'une
telle lâcheté. Il a tout son génie, toute sa vengeance, toute sa vie dans un tiroir bien fermé. La postérité ouvrira le tiroir, et ses ennemis sans défense seront diffamés. 11 vit cinquante ans avec cette pensée, à peine troublée de quelques scrupules stériles. C'est un méchant et une âme basse, et toute sa morgue de duc et pair est ignoblement chargée de rancunes de laquais. Notre époque de grandes jalousies et de petits courages lui fournira des émules. Se venger n'importe de quoi, n'importe comment, passe pour une force ; l'applaudissement, quelles que soient les mains, est reçu comme la gloire. Gela fera partir beaucoup de pauvres cerveaux, aigris d'avoir été rétribués suivant leur juste valeur. Tout ce qui n'aura pas su marcher fera des Mémoires contre l'obstacle. Jadis on flétrissait l'auteur d'un outrage anonyme : par un progrès bien digne du temps, les honnêtes gens mêmes ne craindront pas de se permettre des outrages posthumes. Ils diffameront ceux qui les auront tenus ou remis à leur petite place ; ils diront que leurs vainqueurs n'avaient ni probité, ni talent, ni courage ; et ils se consoleront ainsi, fort mal, d'avoir été très bien vaincus. Déjà plusieurs sont en besogne. Il en est que je plains : ils mêlaient à leur faiblesse et à leurs erreurs assez de qualités pour mériter l'oubli.