MONTAIGNE
Montaigne ne m'agréa point de sa personne. Il étale trop sa lecture, quoiqu'il y mette de l'aisance, et il cherche trop son esprit, bien qu'il ne manque jamais de le rencontrer. Un trait personnel de Montaigne me semble peindre à merveille l'espèce philosophique et littéraire.
Ce penseur qui disait : Que sais-je ? parce qu'il croyait savoir tout, ne sut pas s'arranger pour faciliter le culte qu'on lui rend. Il était maire de Bordeaux ; la peste y vint, il prit la poste ; il alla dans la campagne peindre la peste qui n'y était pas. Ses adjoints le conjurèrent de revenir. Serviteur ! 11 resta chez lui, ruminant Epictète.
M. Grûn, considérant que a l'immortalité est acquise à Montaigne, écrivain et philosophe », s'est mis en tête de nous le faire bien connaître en son privé, afin que nous le vénérions comme il faut. Ayant cherché, fouillé, rêvé, il a fini par produire un juste volume, d'où il constate que ce grand esprit, qui prétend partout
CONFESSIO?» LITTÉKAIRE 333
avoir toujours dédaigné les honneurs, n'a pas laissé de se remuer assez pour les obtenir. Il a attrapé quelques emplois, n'a brillé dans aucun, n'a pu aller haut nulle part. Petit chevalier de Saint-Michel au moment que l'ordre se rapetissait, petit diplomate, petit militaire, très petit maire de Bordeaux ; grand raisonneur toujours. En homme sage, il finit par se donner aux bouquins ; en homme d'esprit, se remémorant tant d'efforts infructueux pour atteindre à la grandesse, il écrivit : « Vengons-nous à en médire. » Voilà ce que le bon Grûn a trouvé pour canoniser Montaigne ; et il l'estime bien canonisé, sauf sur la fuite de Bordeaux, où il ne trouve pas qu'on le puisse nettoyer tout à fait. L'honnête cœur tudesque de M. Griin ne peut expliquer cette fuite. Bah ! qu'il accepte l'explication toute ronde et à la cynique suggérée par son héros lui-même : « le suyvrai le bon parti jusques au feu, mais exclusivement si ie puys. » A se montrer trop difficile on ne ferait de statues qu'aux saints; il ne resterait plus de dévotion pour les sages.