VOLTAIRE
Voltaire est infiniment méprisable. Rien de plus hideux que le cynisme de ce vieux satyre dans la moitié de ses écrits et dans les trois quarts de ses lettres familières. Pour son célèbre et merveilleux esprit, je ne trouve pas qu'il en eut tant. En somme tous les jugements de Voltaire sont cassés ou par la science ou par la probité. 11 n'a pleinement l'admiration que des
sots, pleinement l'estime que des drôles. Le titre de voltairien est plus qu'une demi-injure. Ce n'est pas la preuve d'un grand esprit d'avoir travaillé soixante ans pour se faire une pareille renommée. Les noms de Bossuet, de Racine, de Corneille, de Joseph de Maistre rendent un autre son.
(( Mais enfin, dira-t-on, peut-être ne voulait-il que sonner, et il sonne ; et ce son est encore funèbre à tout ce qu'il a haï. Il a donc, tout au moins, eu l'esprit d'atteindre son but? » Je ne trouve pas cela. Son but était d'enterrer le Christ, et au contraire le Christ l'a enterré. Il n'y a pas encore cent ans que Voltaire est mort ; je doute qu'on en fasse la fête quand le siècle sera écoulé. D'ici là, que le soleil luise ou qu'il vienne des orages, les statues de Voltaire seront fort dégradées. Ni le temps ni les orages n'auront éteint un seul des cierges allumés sur l'autel du Christ. Cependant ce n'est rien encore.
Non, laisser une renommée en mépris à la science, aux arts, à la probité, en entier honneur auprès des seuls faquins et des seuls coquins, ce n'est rien encore ! Cet homme d'esprit s'est fait un sort plus triste et plus sot. Il a été très malheureux. Toute sa vie il a menti, enragé et tremblé ; il a été poignardé par l'avarice, poignardé par la jalousie, poignardé par la peur ; il a eu peur des hommes et peur de Dieu. Quand les hommes se furent jetés à ses pieds, il était vieux, il ne pouvait plus autant qu'il aurait voulu exploiter les hommes, et Dieu lui faisait plus peur encore. Car Dieu ne se prosternait pas et son heure approchait. ^ oltaire a eu le chagrin de croire en Dieu ; il a cru comme le diable, qui hait et qui tremble. L'insolent, chargeant de fard son blême visage, insultait à Dieu pour jouir un moment des applaudissements d'une canaille en
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habits. Cette canaille, il la méprisait ; que ne méprisaitil pas dans son siècle, excepte d'Alcmbert ? Mais il n'osait pas mépriser les applaudissements. La canaille aussi lui faisait peur. Si elle avait un moment cessé d'applaudir, il eût cru qu'elle allait silïler.
Et enfin il est mort. Voilà la fin du triomphe et le grand commencement de la justice. Ces vils succès achetés du mensonge, mélangés d'ignobles transes, les voilà terminés. Il laisse sur la terre, dans une fange infâme, un vieux hideux cadavre qu'une multitude hébétée traînera tout à l'heure au Panthéon. La pompe immonde et ridicule semblera un ruisseau qui remonte par quelque prodige horrible. Cependant l'ame a paru devant Dieu, devant Jésus-Christ éternel, entouré de ses saints éternellement glorifiés. Jésus a regardé Voltaire, et Voltaire a vu Jésus ; il a emporté cette image dans la nuit de son châtiment !
Pour avoir de l'esprit sur le chemin de Voltaire, il faudrait échapper à la mort et à la postérité, ou tout au moins à Dieu. Ces trois puissances étant inévitables, Voltaire a fait le métier non seulement le plus vil, mais encore le plus sot. Sa prose est d'ailleurs jolie.