CHATEAUBRIAND
Chateaubriand a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain tel que je les aime ; c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours afTairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui
CO!fFESSION LITTÉRAIRE 2$']
phrase pour poser, (pi'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle jamais sans phrase. Tout son cœur et tout son esprit sont dans son encrier avec toutes ses phrases, et il a fait de cet encrier un piédestal où il prend toutes ses poses. Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur et de rendre un beau son.
Atala est ridicule, René odieux ; le Génie du Christianisme manque de foi ; les écrits politiques manquent de sincérité ; les Mémoires sont écrits pour faire admirer le personnage, mais ce moi, toujours vain et parfois haïssable, jette une ombre fâcheuse sur la beauté littéraire, parfois éclatante.
Dans les Martyrs, mainte scène m'a ému ; bien des mots, comme des coups de lance, ont fait couler l'eau et le sang. Les beautés sont nombreuses et grandes, mêlées d'emphases déplorables et de fautes de goût qui étonnent. Il faut s'accoutumer à l'empois antique, qui semble parfois fourni de la propre main de Bitaubé. Quand l'oreille s'y est faite, on se laisse traîner.
Gymodocée a bien de la peine à devenir chrétienne ; la grâce agit moins que l'amour, qui, je crois, n'a pas coutume d'agir en ce sens. Il échappe à Gymodocée des mots malheureux. J'aime mieux la jeune fille du Fiavien de Guiraud, pauvre petite chrétienne qui se débat contre l'amour.
Eudore est trop amoureux et trop chrétien. Il y a là quelque chose de manqué. Ni le chrétien ne tomberait dans cette folie amoureuse, ni l'amoureux à ce point de folie ne resterait si chrétien. L'auteur a bien imaginé le combat, il ne l'a pas senti, faute d'être assez chrétien et d'avoir été assez amoureux. Ghateaubriand n'avait pas le tempérament à être l'un ou l'autre au degré poétique.
Les pastiches archéologiques que Chateaubriand a mis à la mode paraissent chez lui horriblement démodés. Inévitable sort de ceux qui créent des beautés fausses I On perfectionne le procédé, et ils semblent les imitateurs maladroits de leurs propres copistes. L'érudition des Martyrs est plaquée, accrochée, raccrochée, encombrante ; c'est un bric-à-brac.
La partie mythologique chrétienne ennuie, et même elle afflige. Ces conseils tenus dans le ciel sur le destin d'Eudore et de Cymodocée, à l'imitation des conseils de l'Olympe sur Troie et les Grecs, ont le double inconvénient de choquer beaucoup et de ne pas intéresser du tout. En outre, ils ne sont pas d'une théorie exacte. L'auteur a voulu étaler de la poésie chrétienne ; il n'y a pss de poésie, il n'y a qu'une contrefaçon des fictions païennes. La poésie chrétienne est dans le cœur. Chateaubriand avait la sensation chrétienne, il n'avait pas le sens chrétien. Les Martyrs restent un livre fameux, quoique passé. Il y a toujours du mérite dans les livres qui ont produit un grand mouvement, et qui, n'ayant plus de cours, conservent leur renommée. Toutefois, ce livre est faux de pensée, de couleur, de style, trop chargé de métaphores, trop rembourré d'épisodes maladroits, d'une langue trop maniée et qui fatigue par le soin et la recherche.
J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand sur un rocher qui apparaît de loin. L'emphase de ce tombeau peint l'homme et ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité sa mort comme un talent ; il a pris dans son tombeau une dernière pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase ; une phrase qui se pût entendre au milieu du bruit de la mer, une pose qui se pût voir encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera trompé. N'ayant toute sa
CONFESSION LITTÉRAIRE aSg
vie songé qu'à lui-même et rien fait que pour lui-même. Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire, placée en viager, est venue s'éteindre dans cette mer dont il a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement éternel.