HISTOIRE
En quatre mille ans, le paganisme avait enfante la puissance et la civilisation de Rome, et la puissance et la civilisation de Rome se nommaient Néron. Elles allaient périr, elles entraient dans une agonie de trois siècles, durant lesquels l'humanité devait subir une récapitulation et une concentration de toutes les misères qui l'avaient précédemment dévorée. Rome, le dernier maître de la terre avant le Cihrist, fut le plus cruel de tous et le plus savant. 11 allait devenir le plus infamant. Mais déjà une étoile se levait et répandait sur le front de l'homme des rayons de gloire jusqu'alors inconnus ; car la primitive innocence elle-même ne parut pas avec cette triple et éclatante beauté de la rédemption, du repentir et de l'amour.
Rome, où de si fortes maximes et tant de grandes vertus naturelles avaient longtemps régné ; Rome sobre, patriarcale et pieuse ; cette Rome-là, u que Dieu, dit Bossuet, avait récompensée en lui donnant le monde », n'existait plus. Elle s'était laissé vaincre au torrent de ses prospérités. Un de ses écrivains a dit qu'elle avait pris les vices du monde conquis, et qu'ainsi les vaincus
s'étaient vengés d'elle. Et d'où venaient à ces vaincus eux-mêmes leurs vices ?
Gomme toutes les choses naturelles, les vertus naturelles vieillissent et s'épuisent ; il leur faut une culture et un principe surnaturel de rajeunissement. Ce principe, Rome ne le possédait point, Dieu ne l'avait pas encore donné aux hommes. Rome s'était détachée de ses vertus, de ses maximes et de ses dieux. Elle passa naturellement de la république à l'empire, l'empire d'Auguste devint naturellement celui de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron. Les professeurs ont coutume de pleurer la République ; il n'est guère de citoyens en Europe, parmi ceux qu'épouvantent les entreprises garibaldiennes, qui n'ait composé une pièce de rhétorique en l'honneur de la tribune muette et du forum asservi. Mais une république, où se produisaient des citoyens tels que Catilina et César, et entre ces deuxlà, un Cicéron pour garder les lois, cette république devait se transformer en empire, aussi infailliblement que les rudes freins du pouvoir seront établis et serrés sur tout peuple où peut s'élever un Garibaldi.
La Providence ne fait pas d'œuvres incohérentes, et n'en permet pas même à l'humanité. Des principes qu'elle a posés et des négations que l'homme y oppose découlent inévitablement les conséquences qu'elle a voulues. L'homme se trompe souvent à cet égard ; l'amour qu'il a pour ses oeuvres limite encore le champ borné de sa vue ; quelques instants d'équilibre pénible suffisent pour lui faire croire à la durée de ce qu'il a bâti sur la contradiction. Mais le principe qu'il s'est flatté de comprimer développe bientôt ses conséquences ; elles se pressent, elles se précipitent, et rien ne peut les maîtriser longtemps. Au moment où, par la main encore invisible de l'Église, elle allait construire
un ordre du monde tout nouveau, la Providence voulut prouver qu'il n'existe pour les sociétés humaines ni dignité, ni liberté, ni prospérité véritable en dehors des conditions qu'elle met à ces biens. Lorsque Rome affamée de paix civile se réfugiait nécessairement dans le despotisme, Dieu lui fit le plus rare présent, peut-être, que jamais, avant l'avènement du Christ, civilisation en péril ait reçu : il lui donna un maître patient, qui aimait sa beauté, son génie, sa gloire et même sa liberté.
Je sais ce que fut Octave : il valait les autres Romains du temps de sa jeunesse, les derniers Romains de la république. Je ne le mets ni au-dessus ni au-dessous de ceux qui l'entouraient et l'avaient formé, de ceux qu'il proscrivit, de ceux qui le voulurent proscrire. Mais je n'oublie pas qu'Octave était païen, et qu'il devint Auguste, c'est-à-dire un homme qui s'amenda et s'améliora, qui devint plus sage, plus clément, plus pacifique, plus désintéressé dans l'exercice de l'absolu pouvoir. L'histoire même des peuples chrétiens n'offre pas beaucoup de pareils exemples. A bien meilleur titre que Brutus Gicéron et les autres meurtriers et ennemis de César, Auguste mérite d'être appelé le dernier des Romains. Esprit vraiment libérai, il ne fit pas, comme le commun des maîtres nouveaux, une guerre stupide à la splendeur du passé. 11 n'exigeait point que Rome datât de lui et de l'Empire ; et tout au contraire, il honorait de sa faveur le pompéien Tite-Live, qui écrivait l'histoire de la République avec des couleurs si brillantes et si complaisantes. Amant passionné de Rome et de sa gloire, que ne rêva-t-il pas, que n*essaya-t-il pas pour lui rendre des vertus ? Rome lui décerna des autels, se plia sous sa main plus même qu'il ne semblait le demander, mais ne lui donna point
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la joie de mépriser moins les vertus qu'il lui proposait, ni de la voir moins attachée aux vices qui la faisaient périr.
Sans secousse, sans heurt, presque sans alarmes, Rome passa de la domination d'Auguste à celle de Tibère, qui pourtant ne lui était pas inconnu. Tibère, réfugié dans une île d'où il ne sortit qu'une fois, transi de peur lui-même, gouverna sans périls Rome tremblante et le monde soumis, et les légua plus avilis à Caligula, un fou qui les avilit encore, jusqu'au jour où Claude, un savantas, les reçut comme par force d'une sédition devant laquelle il avait fui ; et après Claude, Rome et l'empire étaient assez vils pour devenir l'héritage de Néron.
Nous ne vivons pas dans un siècle où tout le monde ait le droit de mépriser ces maîtres de Rome et les peuples qui leur obéissaient. Quant à la cruauté, la journée où Tibère fît couler le plus de sang sous la hache n'eût été qu'une des journées médiocres de la Convention, et l'Italie a présentement des libérateurs de qui Tibère aurait pu apprendre quelque chose sur l'art de pacifier les peuples. Le roi Victor-Emmanuel permettant à ses généraux de bombarder des cités qui négocient leur capitulation, promet à l'Italie des maîtres près de qui les empereurs païens sembleront scrupuleux. Caligula n'était bien à craindre que pour ses amis et quelques hautes têtes qui restaient encore ; il obtint la complaisance de l'armée comme plus tard Néron celle du peuple. Claude était bon homme ; ce n'était pas sa faute si on l'avait fait maître du monde. Néron aimait la gloire de l'esprit, les spectacles rares ; il encourageait les arts, il embellissait Rome, il détestait les chrétiens et se proposait d'en délivrer l'empire. Enfin, quoiqu'il méprisât la divinité, ce qui est le carac-
tère commun des tyrans, il ne se donnait pas pour impie.
Néron, cet infâme, ce perfide, cet histrion, c'était un maître tel que le paganisme pouvait renlanler. Il était souverain pontife, dieu lui-môme comme Auguste et tous les empereurs ; il avait des temples, des prêtres, des sacrifices; et c'était le plus respecté des dieux, môme des dieux empereurs.
L'époque qui voyait de tels dieux n'était point la barbarie. On jouissait, au contraire, de la civilisation la plus parfaite où le monde se fut encore trouvé : civilisation savante, ra(finée, pleine de toutes les jouissances du luxe, dotée d'une administration si diligente qu'il n'y avait nul moyen d'échapper à la police. Le Romain accusé de lèse-majesté, quand môme il aurait pu sortir de l'empire, trouvait meilleur de sortir de la vie. César faisait dire à un personnage gônant ou déplaisant de se tuer, et cet homme se tuait, après avoir fait son testament en faveur de César. Que peut-on rôver de mieux en fait de sécurité publique? Il est vrai qu'on se tuait encore sans que César l'eût demandé, simplement pour ne pas vivre. Et pourtant les amusements ne manquaient pas. Sous Néron il y eut de grands progrès de l'art culinaire; il devint possible de dépenser six cent mille francs en un seul festin. On avait le goût des curiosités. On appréciait les acteurs ; il devenaient des gens considérables ; le tragédien /Esopus laissa une fortune de quatre millions, après avoir toute sa vie scandalisé le peuple par ses prodigalités. Ces quelques traits constatent une civilisation brillante !
La culture intellectuelle et littéraire était à son plus haut niveau. Les empereurs donnaient l'exemple. Ces belles-lettres, dont la connaissance et l'habitude, nous dit-on, font l'homme meilleur, en quels temps furent-
elles mieux connues que sous les premiers Césars? Eux-mêmes en étaient les disciples assidus. Auguste écrivait noblement en prose et en vers, il avait composé des tragédies, il avait même eu l'esprit de ne les point publier ; Tibère était puriste et le premier grammarien de l'empire ; Caligula faisait des vaudevilles ; Claude était archéologue, érudit, homme de lettres, fin helléniste ; Néron, artiste universel, chanteur, mime, architecte, mourut en récitant un vers d'Homère. Humaniores litterœ !
Avec cela les conséquences infaillibles de l'ignorance et du mépris de la vérité se développaient, écrasaient le monde. Rome est morte de peur et d'ennui. Le suicide la dévorait. On se tuait par peur de vivre. César était le plus craint des dieux, la mort le plus invoqué. Toties invocata morte, ut nullam Jrequentias sit votum ; et Lucain plaignait les dieux de ne pouvoir mourir.
Quant aux mœurs, les matrones descendaient dans le cirque et conduisaient chez César les prostituées qui pouvaient lui plaire. Quant à la famille, TertuUien disait aux magistrats : « Quel est celui de vous qui n'a pas donné la mort à son propre enfant? ^)
Remarquez-le : cette civilisation si forte, si asservie, si éclairée, si corrompue, qui se donnait de si prodigieux divertissements, et qui mourait d'un si prodigieux ennui, qui avait souffert un Caligula, qui s'était laissé donner un Claude, qui portait un Néron, qui ne se dissimulait point sa honte, et qui, lorsque de tels chefs mouraient, s'avouait qu'elle les pourrait regretter; cette civilisation parvenue à tous les perfectionnements, à toutes les ignominies et à toutes les détresses, elle jouissait des trois libertés de Luther. Liberté de la chair : qui l'eut pareille? où les liens de la famille
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furent-ils moins gênants? Liberté de conscience : l'empereur était pontife et seul dieu, aussi peu gênant pour la conscience comme dieu que comme pontife. Liberté de l'esprit : certes le Romain qui se voulait contenter d'adorer a en esprit et en vérité n n'était pas gêné par l'obligation du culte extérieur ! Entre les centaines de divinités que Varron comptait dans l'Olympe romain, l'homme avait de quoi choisir, de quoi répandre son amour ou son mépris.
M. de Rémusat méprise fort les moines du x® siècle. Ces pauvres moines lui servent de point de comparaison pour exprimer le terme extrême de la dégradation de l'esprit humain en matière religieuse. D'où lui vient cette idée? De la même source à peu près que les autres, de quelques mauvais livres qu'il a lus avec une légèreté de journaliste et une incrédulité de philosophe. Dans ces livres, il est admis que l'Église au x^ siècle fut particulièrement barbare, ignorante, féroce, impudique, supertitieuse ; et M. de Rémusat d'alléguer docilement le X® siècle, les moines du x« siècle, lorsqu'il a besoin d'un argument contre le christianisme. C'est l'affaire d'une phrase cauteleuse, comme pour rejeter la Révélation et nier la divinité de Jésus-Christ : // semblait que jusqu'ici la religion du temps de Louis XIV était plus éclairée que celle des moines du x® siècle. Voilà un siècle et des moines jugés !
Il se trouve pourtant que ces moines, soit comme simples religieux, soit comme fondateurs de monastères, soit comme missionnaires, soit comme instituteurs et conseillers des souverains, soit même comme princes temporels, furent les conservateurs, les propagateurs, les véritables sauveurs de la civilisation, dans une des plus longues et des plus furieuses tempêtes que le
monde ait traversées. Que l'on parle de l'ignorance, de la barbarie, de la férocité des peuples et de certains seigneurs au x° siècle, à la bonne heure. Mais accuser les hommes de foi qui ont combattu cette barbarie, qui l'ont (lisciplini''e et vaincue au prix d'un dévouement surhumain, au prix de leur vie souvent, c'est le comble de la déraison et de l'ingratitude. Il n'est pas possible de parcourir l'histoire sans s'agenouiller devant les traces de ces anges mortels. S'il est vrai que la splendeur de la foi se mesure à la grandeur des œuvres par lesquelles elle se manifeste, peu de siècles virent un pareil nombre d'hommes les échauffer et les illuminer aussi puissamment des rayons de la sainteté. Le XVII" siècle n'offre rien de comparable, et, sous ce rapport, le xviii^ siècle est tout à fait dans les ténèbres. Au X" siècle, les moines convertirent les Normands, les Slaves, les Danois, les Russes, les Hongrois; ils maintinrent ou rétablirent le catholicisme en Angleterre ; ils ne laissèrent pas décroître la religieuse ardeur qui combattait les Maures en Espagne et les Sarrasins en Italie. Ils fondèrent ou relevèrent partout ces florissantes abbayes dont plusieurs devinrent des villes, et qui toutes, en dehors de leurs murs, où les sciences renaissaient, créèrent la civilisation parmi les barbares, étendirent l'agriculture dans les déserts. Ces monastères illustres, Saint-Gall, Cluny, Gorze, Saint-Evre, Jumièges, Tomières, etc., formèrentdes multitudes d'évêques saints et souvent martyrs, qui défendirent héroïquement la foi, les mœurs, les pauvres, conquirent les païens, pacifièrent dans leurs conciles les plus redoutables affaires du temps. M. de Rcmusat peut lire quelques-unes des lettres écrites aux rois par ces assemblées ecclésiastiques : il y verra des principes et courages que ne nous font pas admirer souvent nos assem-
blées législatives. Qu'il examine les lois de saint Etienne, roi de Hongrie, et qu'il les compare aux lois que rend aujourd'hui l'empereur Nicolas : il saura alors quel progrès le schisme et la philosophie nous ont fait faire. Saint Etienne était un élève des moines, comme saint Henri, empereur d'Allemagne, et comme tant d'autres de ce siècle fécond en grands cœurs. Les moines avaient baptisé Rollon, élevé Guillaume Longue-Epée, formé tant de saintes princesses qui embaumèrent la solitude, après avoir montré sur les trônes de l'Europe encore à demi païenne toutes les vertus, toutes les miséricordes, toutes les charités de l'Évangile. Il est vrai, ces moines, ces évêques, étaient parfois sévères. Plusieurs résistèrent aux volontés des rois et y perdirent la vie ; d'autres les firent céder. Saint Dunstan, évêque, imposa une pénitence publique de sept années à un roi d'Angleterre, en quoi saint Dunstan fut sinon un évêque plus éclairé, du moins un plus grand évêque que tous les prélats de Louis XV et même de Louis XIV ; car ce roi d'Angleterre avait violé une vierge qui voulait se consacrer à Dieu. Un bel esprit tel que M. de Rémusat peut, certes, en compagnie d'un bel esprit tel que M. Génin, sourire en entendant nommer saint Radbod, saint Bernon, saint Odilon, saint Beuvrard, saint Albon de Fleury, saint Jean de Vaudières, saint Nil, saint Kadroë, etc., etc. Ces barbares aux noms rudes n'en auront pas moins été des hommes sublimes, pères de la science et de la vertu, et par conséquent pères de la patrie. La postérité ne leur trouvera d'égaux, en notre temps, que parmi les missionnaires obscurs qui vont mourir aux confins du monde pour civiliser les sauvages, comme les moines du x" siècle ont civilisé l'Europe, en leur portant les superstitions dont s'indigne M. de Rémusat. Quel fut
le résultat du beau siècle de Voltaire, apogée de la raison humaine? Ce fut la guerre la plus cruelle dans toute l'Europe, l'échafaud dans toute la France; cinq cent mille hommes égorges dans la seule Vendée parce qu'ils ne voulaient pas abandonner leur foi ; Couthon, Robespierre, Barras, sur le trône; la déesse Raison sur les autels; et, pour avenir, les splendeurs littéraires, politiques et morales dont nous jouissons. Le x^ siècle expirant vit à la fois la tiare au front de Gerbert, l'homme le plus savant de son époque, la couronne d'Allemagne au front de saint Henri, la couronne de Hongrie au front de saint Etienne, la couronne de France au front du pieux et aimable Piobert, après le pacifique accomplissement de l'une des révolutions les plus considérables de l'histoire. Pas un tyran nulle part, l'amour des lettres et des arts partout ; dans toutes les âmes, une sève, une foi, un enthousiasme prêts à remplir de gloire et de merveilles le monde chrétien tout entier, ce monde jeune et fervent à qui Gerbert, dans une lettre qui est le testament du x« siècle, indiquait la conquête de la Terre sainte comme principal objet de son activité? Telle fut l'œuvre de ces moines imbéciles qui n'eurent pas le sentiment de l'idéal religieux. Nous l'avons, nous l'idéal, ou nous allons l'avoir, et nous ne manquerons pas de faire des choses autrement belles! Et nous laisserons dans l'histoire un sillon autrement lumineux! Que s'est-il dit dans les conciles du x" siècle, qui égale en valeur philosophique la découverte prochaine du sentiment de l'idéal!
Si l'on trouve ici quelque amertume, qu'on nous le pardonne. Il y a des hommes impatientants par surcroît : ce sont précisément ces sceptiques ou plutôt ces négateurs frivoles qui, prenant au sérieux leur renommée de hasard, viennent avec une sufllsance étourdie
dogmatiser sur les questions qu'ils entendent le moins. Quand les bouffées de la faveur les enflent et les enlèvent des rangs de la dernière foule, où il devraient rester, ils apparaissent comme la plus violente injure que les caprices du monde puissent faire au mérite et au bon sens. Nous demandons de quel droit M. de Rémusat vient faire la leçon à la littérature, à la philosophie, à l'Église, lorsqu'il n'apporte ni une idée, ni un fait sérieux; lorsqu'il n'apporte rien que des dénégations entêtées, des lieux communs souvent contradictoires, et, pour soutenir le tout, une rhétorique d'épopée, plus fatiguée encore que le reste ! Il est sans doute permis d'être déiste et de prêcher le déisme ; mais encore faut -il savoir pourquoi l'on est déiste, et pourquoi ceux que l'on prêche ne le sont pas. Il est permis de trouver qu'une morale et qu'une religion ont fait leur temps ; mais il faut dire par quelle religion et par quelle morale on compte les remplacer. Il est permis de chercher à la doctrine que l'on soutient des ancêtres dans le passé, mais il ne faut pas mettre lourdement la main sur les hommes qui l'auraient combattue et repoussée avec horreur. Il est permis d'accuser les adversaires qu'on se choisit : mais on a soin de ne pas leur reprocher précisément le contraire de ce qu'ils font. Il est permis enfin d'indiquer aux lettres une autre voie que celle où elles sont engagées; mais on ne pose pas comme point de départ l'irrémédiable erreur qui est la source de leur déviation. Et, pour terminer par le mot d'un homme dont M. de Rémusat conteste trop légèrement le mérite : a On peut croire qu'on a de bonnes raisons pour ne pas croire en Jésus- Christ, mais on ne doit pas oublier qu'il en faut de meilleures pour le dire. »
Nouvelles et très profondes cogitations de M. Jourdan, dans le cerveau du Siècle, touchant les divisions religieuses et les maux innombrables qu'elles causent au genre humain.
M. Jourdan n'a jamais rendu au clergé catholique d'autre hommage que celui de son aversion, mais il y met de la persévérance. Constatons-le encore une fois et ne réfutons pas ce qu'il suffit de montrer. Les discussions avec le penseur du Siècle sont doublement superflues. D'une part, il a l'incommodité de n'entendre rien à rien ; de l'autre, il ofTre l'avantage de n'être pas fin du tout. Ses distinctions entre a l'élément religieux » qu'il veut développer, et « l'élément superstitieux » qu'il veut proscrire, ne surprendraient pas même la candeur de M. de la BcdoUière. Il faudrait que l'humanité lût le Siècle cent ans, avant de prendre M. Jourdan au sérieux. D'ici là, le Siècle, a ami de l'ordre et de la liberté )•, aura fait avec nous, autour des églises, les patrouilles que nous ferons avec lui autour de sa caisse.
Cependant M. Jourdan termine par un divertissement
qu'on ne peut lui passer. Il outrage la mémoire de saint Louis, roi de France. Suivant lui, « cet homme d'État, ce souverain sanctifié par l'Église » aurait donné le signal des entraves que les gouvernements ont accumulées contre l'action de l'Église, et a la France, régénérée par la révolution, est la continuatrice de saint Louis )).
M. Michelet eut un jour l'ingénieuse idée de présenter saint Louis comme un sceptique ; M. Jourdan a l'ingénieuse idée de le montrer comme un précurseur de M. de Cavour et du Siècle. Tout bourgeois veut avoir des pages ! Mais cette plaisanterie est trop forte pour les moyens de M. Jourdan.
11 raconte, « sans vouloir faire parade d'une facile érudition », que saint Louis, arrivant au trône, trouva le royaume sous la tyrannie des évêques. Ils gouvernaient et régnaient, et se permettaient cent choses horribles.
« Que fit saint Louis ? Il ne se borna pas à protester, il agit, et il agit vigoureusement. L'évêque de Beauvais refusait de payer le droit de gîte ; le saint roi fit saisir le temporel de l'évêque de Beauvais. Les évêques, indignés, se réunirent, mirent le royaume en interdit. Saint Louis ne se tint pas pour battu, et aux armes spirituelles il opposa les armes du droit, de la justice, du bon sens. 11 fit saisir le temporel du chapitre de Soissons, qui ne voulait pas reconnaître la juridiction séculière. Il obligea l'archevêque de Reims à se soumettre et à porter devant les juges civils le différend qu'il avait avec ses vassaux. La querelle s'envenima ; Grégoire IX intervint, se plaignit, menaça, excommunia. Saint Louis répliqua par sa célèbre ordonnance contre les usurpations ecclésiastiques. Les grands du royaume, princes et barons, enhardis par ce courageux exemple.
firent entre eux tiae ligue pour la défense de leurs droits contre le clergé, et convinrent de n'avoir aucun égard aux excommunications lorsqu'elles seraient injustes et ne seraient pas reconnues pour valables par ceux d'entre eux qu'ils nommeraient pour les examiner.
« Voilà comment s'est fait le royaume de France, voilà comment nos rois les plus illustres et les plus vénérés enseignaient à nos pères et au monde que la religion n'a rien à faire dans les choses temporelles, que son influence ne peut qu'y être nuisible, qu'elle doit se borner à guider ses fidèles dans les voies de l'ordre moral sous la surveillance de l'État.
(( L'œuvre de saint Louis s'est poursuivie de siècle en siècle, et si l'on songe à cette commune origine, on est porté à croire que les fils des croisés et les fils de Voltaire ne sont pas séparés par une ligne de démarcation aussi profonde qu'on a bien voulu le dire. »
Telle est la « facile érudition » de M. Jourdan. Elle prouve qu'il n'a jamais ouvert une histoire de saint Louis, et qu'il en est encore à ce qu'il a ramassé dans l'Essai sur les mœurs. Elle prouve aussi qu'il ne raisonne pas sur le peu qu'il sait ; car comment s'explique-t-il que l'Église ait sanctifié un prince qui aurait établi que la religion n'a rien à Jaire dans les choses temporelles, que son influence n'y peut être que nuisible, qu'elle doit se borner à guider ses fidèles dans les voies de l'ordre moral sous la surveillance de l'État? M. Jourdan ne s'en doute pas, mais l'absurde prend ici des proportions immenses. S'il veut étudier un peu les faits dont il parle, il rougira des profondeurs d'ignorance où il faut le croire enfoui pour lui supposer encore quelque bonne foi.
Ces faits, qui tenaient à toute la constitution sociale de l'époque, se sont passés sous la minorité de saint
Louis. L'évêque de Beau vais défendait non seulement son droit, mais la liberté publique. La régence venait de se heurter à un homme du peuple devenu archevêque de Rouen, qui l'avait forcée de reculer sur une question ecclésiastique. Les conseillers du roi, alors âgé de dix-sept ans, l'engagèrent à Beauvais dans une affaire municipale, où furent commises de véritables iniquités. Il y avait désaccord entre les citoyens sur l'élection du maire. L'évêque, seigneur temporel, prétendait qu'en pareille rencontre c'était à lui de nommer le maire sur la présentation de deux candidats. La cour voulait déjà restreindre les libertés des villes ; elle créa de son chef un maire, un étranger, bourgeois de Senlis, et prétendit l'imposer. Le peuple s'insurgea, quelques personnes furent tuées. Légalement, l'évêque devait connaître de l'affaire. Il avait dans la ville toute justice, haute, basse et moyenne ; il réclama son droit. Mais le roi vint et s'attribua le jugement de la cause. Devant lui, les échevins n'osèrent rien objecter. Il ouvrit les prisons où les mutins étaient détenus, en fit arrêter un grand nombre d'autres et les bannit tous de la ville, ordonnant en outre que leurs maisons seraient démolies au nombre de plusieurs centaines, ce qui fut exécuté par le parti du maire étranger, lequel donna le premier coup de marteau. Est-ce que M. Jourdan admire tout de bon cette justice ? L'évêque ne s'y soumit point. Il protesta, demandant qu'on lui rendît les bannis jugés illégalement. Pour toute réponse, le roi réclama le droit de gîte. L'évêque dit que cette prétention était nouvelle et qu'il en délibérerait. Le roi, du droit de la force, mit garnison dans le palais épiscopal et en fit saisir et vendre le mobilier.
Cependant la force ne pouvait pas tout alors. Un concile se tenait à INoyon ; l'évêque y porta sa plainte. Le
concile députa trois prélats à Beauvais pour informer, et, sur leur rapport, il décida que deux moiiitioris, portées par trois autres évoques, seraient adressées au roi, pour qu'il eut à faire justice. Le roi ne se rendit point. Alors révoque mit son diocèse en interdit ; les autres évêques, soutenant noblement sa cause qui était celle de l'Église et du droit public, jetèrent l'interdit sur toute la province (et non sur tout le royaume). L'émotion s'accrut et l'affaire s'envenima. Les grands seigneurs et les bourgeois en profitèrent. Il y eut des séditions, des violences, des ligues non pas pour revendiquer contre le clergé des droits qu'il voulût méconnaître, mais pour lui arracher ses propres droits, comme seigneur temporel. L'archevêque de Reims fut chassé de la ville, on pilla ses maisons et on tua quelques-uns de ses amis. Enfin, on appela au pape. « Grégoire IX, dit M. Jourdan, intervint, se plaignit, menaça, excommunia. Saint Louis répliqua par sa célèbre ordonnance contre les usurpations ecclésiastiques... n M. Jourdan semble brouillé avec la chronologie, comme avec beaucoup d'autres choses. Quelle est cette célèbre ordonnance qu'il place à ce moment-là ? Quant à Grégoire IX, après avoir nommé deux commissaires pour examiner l'affaire particulière de Reims, qui s'était extrêmement embrouillée, et maintenu les excommunications, lancées par l'archevêque, il entreprit de faire entendre raison au jeune roi. 11 y réussit parfaitement. Saint Louis atteignait sa majorité. Maître de sa conduite, il n'attendit plus les monitions et les visites des évêques. Il se rendit en Cliampagne, étudia les choses par lui-même, régla les points capitaux à la satisfaction de l'archevêque de Reims, et commit pour décider le reste deux hommes si estimés de tout le monde, qu'ils n'eurent pas même besoin de procéder judiciairement.
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Les bourgeois firent des réparations et payèrent des amendes, et les censures furent levées. M. Jourdan commence sans doute à perdre de son estime pour saint Louis.
On serait curieux de savoir à quel moment de son règne saint Louis encouragea les laïques qui seraient convenus de n'avoir aucun égard aux excommunications, jusqu'à ce qu'elles fussent « reconnues valables par ceux d'entre eux qu'ils nommeraient pour les examiner! » Il y avait recours contre les excommunications aussi bien que contre toute autre sentence. Certains évêques, au rapport de Joinville, prièrent un jour le roi d'ordonner la saisie des biens des excommuniés qui ne se seraient pas fait absoudre au bout d'un an et un jour. Le roi se déclara prêt à donner cet ordre, mais seulement contre les excommuniés que les juges auraient reconnus coupables envers l'Église ou envers leur prochain, parce que, les censures pouvant être indûment portées, il serait injuste d'y soumettre temporellement ceux qu'elles frappaient avant qu'ils eussent été entendus. Il cita l'exemple du duc de Bretagne, lequel, ayant plaidé sept ans, tout excommunié, contre les prélats de son royaume, finit par avoir gain de cause auprès du pape. « Donc, ajouta le roi, si la première année j'avais voulu le contraindre à se fair3 absoudre, il eût été obligé de laisser aux prélats ce qu'ils lui demandaient injustement; en quoi j'aurais grandement offensé Dieu et le duc de Bretagne. » Les évêques se rendirent aux raisons du roi. Ce fait montre tout autre chose que l'omnipotence des évêques, et il suffit sans doute pour indiquer à M. Jourdan une législation dont il semble n'avoir pas la première idée. Maintenant, il est libre de croire que les conciles et le Pape étaient des juges que les seigneurs avaient nom-
SAINT LOUIS ET LOUIS JOUKDA.N a6l
mes d'entre eux pour examiner la validité des excommunications, et que la société n'avait aucun refuge contre l'arbitraire de l'autorité ecclésiastique, avant que les laïques eussent organisé contre elle cette sorte de comité de vigilance qu'il met sous le patronage de saint Louis.
Il faudrait a faire parade d'une facile érudition » pour mettre en évidence toutes les bévues que M. Louis Jourdan accumule en peu de mots, et cette facile érudition ne laisserait pas de l'étonner extrêmement. Mais un pareil travail serait long et inutile. M. Jourdan perdrait les trois quarts de son talent s'il acquérait quelque sens de l'histoire. Mauvaise opération, puisqu'il ne pourrait plus alors écrire dans le Siècle^ ou qu'il n'aurait plus d'excuse. Laissons-lui donc sa précieuse et fructueuse ignorance. Toutefois, pour ne pas le quitter sans lui donner un conseil bienveillant, nous l'exhortons à ne plus chercher ses saints dans le calendrier catholique. Au premier aspect, c'est original, mais au fond, c'est périlleux. Lorsqu'il éprouvera cette fâcheuse tentation d'imiter Voltaire ou même M. Michelet, qu'il relise La Fontaine, qu'il songe au destin de la musicienne de marécage qui voulut égaler le bœuf en grosseur : N'y suis-je point ? — Nenni, répond le public.
Il y avait en face de saint Louis un homme qui répond si bien à l'idéal politique et religieux du Siècle! Frédéric II, empereur d'Allemagne, voilà le véritable héros, à cette époque, des ennemis de l'Église, et son chancelier, Pierre des Vignes, était, révérence gardée, un docteur tout semblable à M. Louis Jourdan. Mais le Siècle, plein de vertu et de courage, est néanmoins sujet à renier ses ancêtres, comme à désavouer ses amis.