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I . Arsène Houssaye

28o LE ROI VOLTAIRE

OÙ sa passion vivrait encore, que ferait-il? Il fermerait l'huis, tirerait les courtines et rirait tout bas ; heureux de craindre, heureux d'alléguer la prudence pour voiler désormais l'abjection de ce rire qui naguère bravait Dieu et la conscience humaine, qui souillait d'un jet de bave la foi, l'humilité, la charité, la pudeur, qui voulait contraindre les rois à ne plus prier, les peuples à ne plus espérer, Dieu à ne plus pardonner! Et si le rire échappait dehors, ceux mêmes qu'il amusait dans le huis clos en auraient honte. Ce rire, à travers la joie sérieuse de l'humanité réconciliée au devoir, leur semblerait bête.

Voltaire fut, de sa personne, ce qui s'appelle une franche canaille. On est d'accord sur ce point. Ses apologistes attestent, non pas volontairement, mais unanimement, son infamie. Nul moyen de le raconter, de l'admirer, de le citer, sans prouver aussitôt que le grand homme se composait de tous les éléments d'un affreux drôle. Le dernier, qui vient l'oindre de son huile de poisson, fait cette preuve à son tour, moins qu'il ne faudrait, plus qu'il ne voudrait. Prenez dans la rue douze passants et lisez-leur le Roi Voltaire, taisant simplement ce nom qui fascine. En leur âme et conscience, prononçant sur la récompense due aux œuvres et à la vie du héros, ils lui décerneront le bagne.

Je n'ignore pas que certains académiciens, des plus vertueux, éditant deux volumes retrouvés de sa correspondance, n'ont parlé que de ses vertus. Quand on a possédé les nouveaux documents, ce tour d'académicien a indigné. Plusieurs font valoir les circonstances atténuantes : — « Canaille, oui, et très canaille; mais pourtant, ajoutent-ils, lumière de l'esprit et bienfaiteur de l'humanité! » Ces timorés reprochent à Voltaire d'avoir affaibli la morale; ils lui savent gré

d'avoir si fructueusement entrepris de les débarrasser delà religion.

Les bons voltairiens, les fiers et les crânes, sont plus francs, lis trouvent que Voltaire avait parfaitement le droit de n'être pas un honnête homme, qu'il en a usé, qu'il a bien fait, et que le souci de l'humanité n'eût pu que gâter un si grand esprit. Honnête, philanthrope, bon citoyen, apôtre d'un bien quelconque, à moins que ce ne fût pour son plaisir ou pour son intérêt, il les amuserait moins. — Roi de l'esprit, disent-ils, c'est bien assez !

Voilà comment Voltaire a conquis une gloire et une puissance incomparables, plus fièrement qu'aucun autre, en méprisant tout ce que les hommes révéraient et en les méprisant eux-mêmes ouvertement. 11 se moque de tout; il ment, il trahit, il n'a point de patrie, point d'honneur, point de Dieu, point de famille; il ne se dévoue à rien qu'à sa gloire : on l'encense. C'est Satan, mais vainqueur et tranquille. 11 est dans son château, en robe de chambre, la plume à la main; le monde vient à ses pieds. Le plus grand malfaiteur social et le chef de tous les autres, qu'il a créés, élevés, soutenus, il voit les chefs et les gardiens de l'ordre social trembler devant lui et devenir ses complices. Le plus grand négateur de la Divinité, il pousse sa vie au-delà des limites ordinaires ; la mort aussi paraît le craindre.

Il meurt; la monarchie succombe dans une des plus effroyables catastrophes de l'histoire, le sang coule, le meurtre et le pillage ont toute carrière; pour la première fois la France subit la tyrannie : Condorcet s'écrie avec orgueil : « Voltaire a fait tout ce que nous voyons ! » Et pour que cette parole de disciple ne puisse être considérée comme le cri d'une démence

isolée, l'abjecte cohue des tyrans et des bourreaux décerne à Voltaire des honneurs plus que civiques, des honneurs divins. La monstrueuse idole résiste à ce délire. Le nom de Voltaire ne succombe pas sous de tels hommages, le culte continue. Aux adorateurs sanglants succèdent les adorateurs stupides, rien n'y fait ; c'est toujours le grand Voltaire.

Il est à remarquer que le roi Voltaire reçut diverses fortes bastonnades. Nul auteur, sauf je crois l'Arétin, ne fut tant corrigé de cette façon. Ces aventures prouvent bien quelque chose. Sans doute, personne n'est à l'abri d'une brutalité ; mais une seconde bastonnade explique la première, une troisième bastonnade justifie les deux précédentes, et à la demi -douzaine, il devient clair que toutes furent trop méritées. Tant de coups de bâton ne peuvent tomber qu'à leur place.

Dans le monde littéraire, on ne parle que de la première raclée. Les autres semblent assez justes, mais cette première n'est pas digérée encore et ne le sera jamais. Les voltairiens imaginent des postériorités illustres. Voltaire bâtonné prend, disent-ils, ses leçons d'escrime et provoque son adversaire, lequel refuse de croiser le fer avec un vilain. C'est alors que l'homme de lettres se réfugie en Angleterre, où il délivrera la France du joug honteux de l'aristocrate. On faufile ainsi ces fameux coups de bâton avec les conquêtes de 89, et Voltaire devient un martyr de l'ancien ordre social.

Tout cela est trop accommodé.

La vérité est que \'oltaire, frotté si chaudement, avait encore les rieurs contre lui. Il passa en Angleterre surtout pour fuir les brocards. Voici l'histoire.

Postérieurement, sans compter les décrets, expulsions, sentences d'exil, et autres mesures qui furent les coups de bâton de la justice, des gouvernements et des corps constitués, — car tout le monde s'y mit, — le roi Voltaire empocha : i" un soufflet en plein théâtre, du vieux comédien Poisson ; — 2*^ une balafre ignominieuse, d'un ofRcier calomnié (il empocha aussi pour cette affaire mille écus de dédommagement, qui le consolèrent assez) ; — 3'^ une bastonnade bleue de son libraire anglais, laquelle le fît rentrer en France, fuyanj le même fléau qui l'avait fait sortir.

Mais partout cet orage planait sur sa tête illustre. Tout couvert de lauriers, craignez encore la foudre! A Francfort, la décharge fut drue. C'était Frédéric le Orand qui tapait, par la main d'un pandour. Combien, en ce moment, Voltaire dut regretter la main réglée des laquais de Chabot !

Une autre particularité dislingue la bastonnade du grand Frédéric. Ce prussien renommé fit preuve, en cette occasion, d'un certain esprit où la force comique ne manquait pas. Il tira un reçu du poète. Reçu tant de coups de bâton de S. M. le roi de Prusse, à qui j'ai enseigné la philosophie et la poésie. Signé : Voltaire. — Sans être fol amateur d'autographes, j'aimerais à possé-

der celui-là î Je l'offrirais à la Bibliothèque impériale pour être déposé à côté du cœur de l'auteur de Candide.

Le comte de Chabot s'était vanté des coups de bâton qu'il avait fait donner à l'auteur brillant d' Œdipe. Vingt ou vingt-cinq ans après, Frédéric de Prusse veut avoir un document officiel des coups de bâton dont il tatoue l'auteur couronné de la Henriade. Preuve mille fois convaincante que ce fut toujours une chose bien vue dans la bonne compagnie, et très acceptée d'ailleurs, de bâtonner Voltaire.

On aura beau faire, rien ne pourra supprimer jamais ce beau mouvement de l'âme humaine qu'on appelle le sentiment de la justice !

On peut différer d'opinion sur le mérite littéraire de Voltaire. Pour son compte, il s'estimait plus grand poète que Corneille, Shakespeare, Fénelon et Mil ton, et proche voisin de Virgile et de Jean Racine. 11 le disait à peu près tout franc. Ses leçons de littérature sont pleines de cette idée. Il cherche constamment à l'établir en produisant certains textes de ses ouvrages, particulièrement de sa chère Henriade ; et il montre avec un sérieux et une naïveté qui étonnent comme il a mieux tourné telle pensée ou mieux réussi telle description et telle allégorie qui ont été touchées avant lui. Cela est d'une grammaire courte et chicanière et d'un sens poétique étrangement borné.

M. Frédéric Godefroid a prouvé que Voltaire n'entendait plus déjà la langue de Corneille ; bien moins

encore entendait-il son âme. Toutefois il ne manque pas d'honnêtes gens qui mettent Voltaire au rang que lui-même s'est donné, et ils ont leurs petites raisons, qu'il serait inutile de combattre. M. Hugo le qualifie de (( singe de génie ». Euphémisme reçu de beaucoup de ceux qu'un mot plus clair révolterait. On trouve peu de rapports entre singe et génie. Quelle sorte de génie peut avoir un singe? Mais enfin, c'est le roi Voltaire, et il faut respecter les tendres oreilles des Parisiens. Après tout, Voltaire eut un grand talent pour le temps où il vécut. Il sut merveilleusement s'emparer de la force brutale, il fascina même ses adversaires ; cet art peut bien s'appeler du génie.

A présent ce serait autre chose. Privé des libertés dont la littérature jouissait de son temps; n'ayant plus les imprimeurs clandestins, les libraires de Hollande, les fermiers généraux, les complices riches et puissants qu'il rencontrait partout ; forcé de laisser au greffe le plus vert de son esprit, Voltaire aujourd'hui ne ferait qu'un bon charivaris te... un peu vieux. Il songerait à passer au Journal des Débats, et le Journal des Débats, fort tenté, délibérerait pourtant, et lui recommanderait plus de tenue dans la prose.

Il publierait la Henriade et Candide, et le monde dirait : — Quel singulier mélange de Viennet et d'About ! Beaucoup lui préféreraient M. Ponsard ; beaucoup quelque jeune plume à deux sous. J'avoue que je serais parfois de ceux-là.

Il imprimerait les Èpîtres, et on le prendrait pour un échappé des jeux floraux.

11 ferait Nanine, et au-dessous de qui ne le mettrait-on pas ?

Il serait fort impopulaire à cause de ses courtisaneries. Figurez-vous la stupeur du public, entendant

désigner M™® de Pompadour par cette périphrase : « Une personne respectable, dont le nom doit être cher à tous les gens de lettres ! » et lisant des compliments semblables à celui-ci : « Tyrtée, capitaine, poète et musicien, tel que nous avons vu de nos jours le roi de Prusse!... » le même roi de Prusse qui lui fit donner des coups de bâton et en tira reçu.

Et quel succès obtiendraient les grands préceptes de sa poétique, la plupart dignes de cet axiome capital fourni au jeune Helvétius :

Rien n'est si beau que de ne pas appeler les choses par le ur nom !

Silïlé pour la Henriade, pour l'Orphelin de la Chine y et pour les Épîtres ; hué pour Nanine ; médiocrement estimé pour le Dictionnaire philosophique, qui ne serait plus amusant; écrasé dans l'historique par Michelet, dans le tragique par Ponsard, dans le comique par tout le monde ; infiniment éloigné de la puissance des Havin et de la célébrité des Timothée Trimm, n'osant pas même aspirer aux premiers rangs, sa bile s'échaufferait furieusement contre les journaux, qui ne lui ménageraient pas les dures vérités. Je crois l'entendre :

« On a vu chez les nations modernes qui cultivent les lettres, des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des langueyeurs de porcs, pour examiner si ces animaux qu'on amène au marché ne sont pas malades. Les langueyeurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain ; ils rendent compte deux ou trois fois par mois de toutes les maladies régnantes, des mauvais vers faits dans la capitale et dans les provinces, des romans insipides dont l'Europe est inondée, des systèmes de physique nouveaux, des secrets pour faire mourir les punaises. Ils gagnent quelque argent à ce métier, surtout quand ils disent du

mal des bons ouvrages et du bien des mauvais. On peut les comparer aux crapauds, qui passent pour sucer le venin de la terre et pour le communiquer à ceux qui les touchent. »

Et il se ferait chasser de la Société des Gens de Lettres.

LA RÉVOLUTION DE i8/i8

LE 2li FEVRIER i8â8

Je n'avais pu, le 24 février au soir, dire dans le journal toute ma pensée sur les événements de la journée. Je la retrouve dans une lettre écrite le même jour à un ami.

24 février, à minuit.

(( ... J'allais me rendre à la Chambre. C... entra. — Eh bien, me dit-il, c'est fini. — Quoi ? Qu'est-ce qui est fini? — La monarchie de juillet. Louis-Philippe se sauve, et le peuple est aux Tuileries.

« — Comment! Les Tuileries sont à deux pas d'ici, nous n'avons pas entendu un coup de canon, et le peuple... — J'en viens. L'on pille.

(( Je me précipitai dehors. Notre rue du Bac était presque déserte. Les passants se dirigeaient vers le pont Royal où retentissaient de confuses clameurs. Passa un ouvrier sur un cheval de troupe, brandissant un fusil de munition et hurlant d'une voix enrouée. Jusqu'alors j'avais douté, je ne doutai plus. J'arrivai aux Tuileries. Quel spectacle ! Mais je l'avais déjà vu. Presque enfant.

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