‹ Pages choisiesChapitre 91 sur 122 · LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DE

j'avais assisté à la prise des Tuileries, en i83o. Je revis dans la cour et sur la place ces mêmes gamins chargés d'armes et d'habits militaires ; j'entendis ces mêmes coups de fusil tirés au hasard par des gens du peuple ivres de leur soudaine victoire. On criait : A bas Guizot ! comme on avait crié : A bas Polignac ! On saluait dans la foule, avec la même allégresse, l'uniforme de la garde nationale. Cet uniforme, aussi bien qu'en i83o, a fait la principale besogne, et sans se donner beaucoup de peine. Nous verrons combien de temps il sera populaire.

« Le peuple, entré dans le palais, le dévastait; toujours comme en i83o ! Déjà des hommes étaient occupés à crever les toitures. Les meubles, les étoffes, les papiers volaient par les fenêtres. Un grand bûcher était alimenté par ces objets et on lui jetait sans cesse quelque chose à dévorer.

(( Au-dessus du premier guichet par lequel on débouche du Carrousel sur le quai, un entre-sol servait de magasin pour les provisions de bouche. Des insurgés sétant introduits là, faisaient pleuvoir des boîtes de conserves qu'on se disputait sur le pavé à coups de poing, comme jadis aux distributions publiques. S'il était venu à la pensée de ces vainqueurs de monter plus haut, dans la galerie, et de distribuer de la même façon les tableaux des vieux maîtres, personne ne les eût empêchés ; la foule, en bas, se serait partagé une toile de Raphaël avec le même plaisir. On le fait peut-être au moment où j'écris ; on le fera peut-être demain.

« Je ne voudrais pas garantir aux Parisiens qu'ils se promèneront cet été sous les ombrages des Tuileries. La populace aime à détruire les palais : elle sent que ces magnificences ne sont pas faites pour elle, elle n'en jouit pas, elle ne les aime pas ; elle se hâte de briser, de

agO LÀ RÉVOLUTION DE i848

saccager : un secret instinct l'avertit que son règne sera court. En fait de chefs-d'œuvre des arts, le peuple n'a jamais goûté que ceux qui ornaient jadis les églises. Ceux-là vraiment étaient à lui. Depuis qu'il a cessé de les comprendre, rien n'est à l'abri de sa fureur.

(( Je regardais assez tristement. Un monsieur très comme il faut, embelli d'une padre de lunettes d'or, crut devoir me faire part de ses impressions. Il avait une physionomie que tu vas te représenter : — Monsieur, me dit-il, cette scène est pittoresque. — Monsieur, lui répondis-je, elle n'est pas moins instructive. — Oui, poursuivit-il, elle prouve que le peuple français sait toujours conquérir sa liberté. Nous allons avoir la réforme. Monsieur ! Thiers est ministre. — Monsieur, continuai-je, ce que vous voyez signifie quelque chose encore. Cela veut dire que rien ne garantit plus ni votre propriété, ni votre vie, et qu'on peut tout à l'heure vous prendre vos lunettes. Vous aurez la réforme, et probablement aussi la Convention.

« Je n'eus pas le courage de rester longtemps mêlé à ces pillards et à ces imbéciles. Je n'eus pas non plus la curiosité d'aller au Palais-Royal, où le même spectacle se donnait, non moins sauvage. Je regagnai le Pont, en traversant de nouveau la place du Carrousel. On y voyait la trace des feux du bivouac. Une petite armée avait passé la nuit devant la demeure du souverain ; quelques heures après, les insurgés y pénétraient les mains dans leurs poches. La compagnie de garde nationale qui la première a franchi la grille, était commandée par le philosophe républicain Bûchez. Ils se sont présentés, ils ont dit aux officiers surpris : Allezvous-en ! Et les baïonnettes sont rentrées au fourreau. Le roi est parti. Il s'est sauvé par le jardin. C'est Girardin qui lui a conseillé l'abdication ; c'est Crémieux qui

LA RÉVOLUTION DE i8lj8 29 1

l'a reconduit. Girardin! Crémieux ! Louis-Philippe e^t monté en fiacre sur la place de la Révolution, et s'est dirige vers Saint-Cloud. Personne n'y a pris garde. 0 justice de Dieu !

(( On raconte que le duc de Montpensier, dans sa précipitation, a oublié sa femme. Cette pauvre jeune princesse a été trouvée errante et elï'rayée dans le palais envahi. Jamais rien ne s'est vu de tel. C'est un vertige. Tous ces princes sont braves et l'ont prouvé. M. le duc de Montpensier était le plus avancé de la famille. C'est lui qui donnait des fêtes aux gens de lettres et qui invitait Quinet à ses déjeuners de Yincennes, pour montrer la largeur de son esprit.

(( Sur le pont Koyal, je vis une troupe d'individus de mauvaise mine, la plupart presque enfants, au milieu desquels gesticulait, le sabre nu, avec des grimaces d'énergumène, un capitaine de grenadiers de la garde nationale. Il criait: A la Chambre/ A la Chambre! Allons les /... à la porte! La bande répétait : A la Chambre ! A la Chambre! Les curieux, en petit nombre, regardaient sans bouger. 11 était facile de lire une sorte de consternation sur le visage de quiconque portait un habit décent. Voilà ce que je n'avais point vu en 1800, ou je ne l'avais ni compris, ni remarqué. A la Chambre î cela signifiait plus que le pillage des Tuileries ; c'était le vrai souverain qu'on allait détrôner.

u Je suivis de loin ce groupe, qui se grossit un peu en parcourant le quai d'Orsay. Ils sont entrés dans l'Assemblée sans coup férir. Les députés étaient assez nombreux pour chasser à coups de poing ces envahisseurs. Personne n'eut la pensée de résister. Chacun de ces législateurs ne songea qu'à ne point mourir sur sa chaise curule. Le duc de Nemours était là, le comte de Paris, la duchesse d'Orléans. A l'exception de celte

Page 1