RE LA TION CONFIDENTIELLE
i6 Mai i848.
J'ai quitté hier la Chambre si tard et si fatigué, que je n'ai pu tracer le tableau de l'invasion; j'ai vu pourtant toute la séance. Je ne crois pas avoir passé jamais, en si peu de temps, par des émotions si fortes et si diverses.
Sans imaginer ce qui allait se passer, tout le monde attendait quelque chose de grave. Wolowsky parlait. Je te laisse à penser l'intérêt qu'inspirait son éloquence! On entend jusque dans la salle le bruit des clameurs du dehors. On se dit que l'émeute a passé le pont et que la garde mobile se laisse désarmer. Bientôt les tribunes hautes se remplirent de gens manifestement entrés sans billet et qui déployèrent leurs drapeaux. Les yeux des représentants se portèrent avec une angoisse silencieuse sur ces enseignes sinistres. Ils n'eurent pas le loisir de les regarder longtemps. Presque immédiatement, les clubs envahirent la salle par la porte même, et les intrus des tribunes y dégringolèrent
par une gymnastique hardie. L'Assemblée était violée. On espéra que les envahisseurs se contenteraient de défiler et que ce serait partie remise. xMais lorsque Raspail prit la parole pour lire l'humble pétition du peuple, l'efTioi fut immense. Il parut évident qu'on allait forcer les représentants à délibérer sous la pression de l'émeute et qu'il en résulterait une lâcheté ou un massacre.
Heureusement, tous ces envahisseurs n'étaient pas d'accord. Le temps que Raspail et Blanqui perdirent à faire des discours, d'autres l'employèrent à les diviser.
Notre tribune fut envahie la dernière. Nous réussîmes d'aboid à écarter les brutes qui s'en approchaient en leur disant : Respectez la presse ! et ils essayaient de se fourrer ailleurs. Mais enfin, ce sanctuaire aussi fut profané. Nous nous mîmes sous la protection de Sobrier et de Thoré, nos confrères. — u A'ous voyez bien, me dit tout bas Lubis, en temps de révolution il fait bon d'avoir des liaisons dangereuses. » Cependant Sobrier nous quitta, appelé par son destin. Thoré resta plus longtemps. Il se gonflait. — « Soyez tranquilles, nous dit-il, je connais ces messieurs. » 11 parlait des meneurs. Ces messieurs étaient, en effet, de ses amis.
Plusieurs vinrent parmi nous ; mais ils se croyaient les chefs du complot et n'en étaient que les instruments. L'un d'eux surtout, qui paraissait exercer de l'influence, descendit en toute hâte lorsqu'il vit Blanqui à la tribune, assurant que cela n'était pas dans le programme et qu'il allait faire évacuer la salle. Nous le vîmes s'agiter dans la cohue, accueilli des uns, repoussé des autres; mais personne ne se relira, et il finit par rester lui-même. Un autre chef, ayant la prestance d'un ouvrier tailleur et qui ne descendit point, était presque fou. Il parlait en maître, disant toutes les sottises ima-
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ginables. En le prenant d'un peu haut, on le modérait ; mais aucun moyen de lui faire entendre raison. Il criait que le peuple de Paris allait devenir maître du monde comme l'ancien peuple romain ; que nous devions affranchir nos frères et jeter les bourgeois à l'eau, etc. Ils sont sur le pavé trente milliers de cette espèce, ivres d'orgueil et de haine, que le bon sens n'éclairera jamais, j'en ai peur. Ces mêmes discours étaient répétés par des gamins de quinze à vingt ans, aux figures flétries et scélérates. Tout ce monde éclata d'enthousiasme quand Barbes déclara qu'on frappait un milliard sur les riches. Néanmoins, au milieu de l'enthousiasme, il y eut des protestations. Je reconnus dans la foule le problématique G..., en blouse blanche, ayant tout l'air d'un ouvrier comme il faut. Il interrompait audacieusement Blanqui, et donnait le signal à un certain nombre de vrais ouvriers qui l'entouraient.
A la fin, lorsque Hubert eut déclaré l'assemblée dissoute, les émeutiers se précipitèrent sur les membres du bureau et les chassèrent en un clin d'oeil. Bûchez, le premier personnage de la République, pris au collet, quitta le fauteuil présidentiel plus piteusement encore qu'il n'avait vu, trois mois auparavant, Louis-Philippe quitter les Tuileries, devant lui Bûchez. Les autres furent crosses à coups de pied. Les représentants, comme s'ils n'attendaient que ce décret, quittèrent leurs sièges. Jusque-là leur contenance fut digne, mais non pas héroïque.
Je descendis dans la salle. Un groupe d'envahisseurs y étaient restés, sous la présidence d'un vieux reître en cheveux blancs, vêtu d'une polonaise délabrée où pendillaient trois ou quatre décorations fantastiques. Sa physionomie tenait du clubiste, du tireur de cartes et
de l'arracheur de dents. Ses acolytes et lui faisaient un gouvernement provisoire au scrutin secret. J'allai dans la bibliothèque, dans la salle des conférences, etc. Partout 011 ils avaient trouvé une table, ces messieurs s'étaient établis et fabriquaient un gouvernement provisoire. Un honnête icarien, désespérant de se faire entendre, se promenait gravement çà et là, tenant des deux mains sur sa poitrine une vaste pancarte sur laquelle il avait ingénieusement écrit :
SitoyenSy nouhelié pas Cabet.
D'autres venaient secouer ces enragés voleurs et criaient : On bat la générale !A l'Hôtel de Ville ! A l'Hôtel de Ville! Fabriquer un gouvernement dans l'enceinte législative leur semblait contraire à toutes les règles d'art. Ce n'était pas moins contraire aux traditions du lieu ! Une cohue répétant : A l'Hôtel de Ville ! A l'Hôtel de Ville! entraînait Louis Blanc. Vu de près et dans rémotion, Louis Blanc perd de sa gentillesse. Un mélange de vieillesse et d'enfance est le trait dominant de ce visage nain.
Je songeais à partir moi-même et à laisser ces messieurs fabriquer leurs gouvernements, pour aller voir ce qui se passait dans la rue. Tout à coup des baïonnettes apparurent. C'était la garde mobile. On ne savait pas bien pour qui elle était là. La fabrication des gouvernements provisoires n'en fut pas moins suspendue, et les grands électeurs, afin de tâter ces jeunes baïonnettes, se mirent à crier : Vive la mobile ! mais la mobile n'avait pas une physionomie rassurante. Les officiers, l'cpée en main, lançaient au milieu du bruit des injonctions braves ; les soldats, silencieux, tenaient
le pouce sur le chien du fusil. Les grands électeurscommencèrent de lâcher pied ; le cabétin replia sa pancarte ; je vis de loin le vieux reître en polonaise déjà dépouillé de ses décorations. Je courus dans la salle de séances. La mobile y pénétra presque aussitôt, battant la charge. Le bureau insurgé ne fut pas moins lestement déblayé que tout à l'heure le bureau légitime. On poussa les émeutiers vers les issues. Ceux qui ne se hâtèrent point reçurent de l'éperon. Pourtant, il restait encore quelque doute. 11 n'y en eut plus lorsqu'on vit s'avancer la vraie garde nationale. Pour le coup, les émeutiers prirent leur volée ; mais les bottes de la garde nationale avaient des ailes. J'ai été étonné de la quantité de coups de pied qu'un seul citoyen peu recevoir au derrière en une minute. Je contemplais ce spectacle du haut de notre tribune, où j'avais pu me réfugier à temps. Un grand bruit m'attira dans le corridor. Un journaliste interpellait le général en chef de la garde nationale, et, lui montrant le poing, lui disait : u Vous avez trahi l'Assemblée, la patrie, tout ce qu'un homme peut trahir. C'est vous qui avez ouvert les portes à l'émeute ! » Le malheureux général, tout défait, disait : « Citoyen, je jure que vous vous méprenez ! — Va, reprit l'autre, tais-toi; sache au moins porter le crime, puisque tu l'as commis ! » On vint entourer le pauvre homme en lui reprochant sa conduite ; il fut bousculé dans la salle, où les gardes nationaux le désarmèrent.
Falloux s'est conduit avec beaucoup de sang-froid au milieu de cette bagarre, où le sang-froid manquait de tous côtés. Une centaine de représentants, réunis dans l'une des salles du palais, agitaient la question de savoir en quelle ville l'Assemblée devait se réfugier. — « La ville où il faut se réfugier, leur dit-il, c'est Paris ;
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et le lieu est celui où nous sommes. » Il leur fit voir par les fenêtres la garde nationale rangée autour du palais, sans ordres et ne sachant pas ce qu'elle devait faire, mais criant : Vive r Assemblée ! 11 alla vers ces bataillons, les harangua, et les décida sans peine à disperser le reste des émeutiers.
Les représentants suivirent de près la garde nationale, et enfin le président et le bureau reprirent possession de la salle des séances, au bruit du tambour battant aux champs. Mille vivat éclatèrent. J'y joignis de bon cœur les miens, et je fus allégé d'un grand poids. Je sais bien que le navire n'est pas solide, mais enfin la voie d'eau est bouchée provisoirement. 11 n'en faut pas beaucoup plus pour se réjouir, quand on a pris l'habitude de vivre au jour le jour. Lamartine parut à la tribune et jeta quelques phrases, sans cesse coupées par les acclamations de la foule. Qu'a-t-il dit ? il ne me reste rien dans la mémoire. Garnier-Pagès aussi a fait ronfler sa vieille toupie patriotique. Il assure que nous voulons la république (silence), mais une république honnête (tormerre de bravos). 11 paraît qu'honnête est correctif de république. Et qu*a-t-on fait enfin ? demandes-tu. Je viens de te le dire, on a fait des discours. Et que fera-t~on demain ? On fera des discours.
Louis Blanc, qui avait été porté en triomphe quelques heures auparavant, a reparu à cette séance du soir, les habits en lambeaux et tout meurtri du revers de la fortune. Il aurait été écharpé sans l'intervention de Larochejaquelein, qui lui a, dit-on, sauvé la vie, mais qui n'a pu le sauver d'une certaine quantité de horions. Quels trésors de rage doivent s'amasser dans ce petit cœur !
Barbes est arrêté. 11 faisait un gouvernement provisoire à l'Hôtel de Ville. Le voilà en prison après trois
mois de liberté, jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution le délivre. Peut-être qu'il n'attendra pas longtemps. Mais cette nouvelle révolution le renfermera bien vite, on lui coupera la tête. Barbes a le sentiment le plus exagéré de son importance, aucun talent et encore moins de bon sens. Il faut qu'il fasse des révolutions ou qu'il joue dans les assemblées un rôle analogue à celui du marquis de Boissy à la Chambre des pairs. Il en prenait tout le chemin. Point de séance où il ne fit plusieurs motions saugrenues, en style négligé. Il proposait sans cesse de décréter que Louis Blanc a bien mérité de la patrie.
Blanqui est un autre compère, et singulièrement plus redoutable. Le génie de 98 semble s'être incarné en lui. C'est l'homme qui ressemble le plus à Robespierre, dont il a, dit-on, car je ne le connais pas, l'hésitation dans le danger. Il en a aussi la rhétorique. Son discours, prononcé au milieu du brouhaha de l'invasion, est remarquable surtout par l'emploi des périphrases. Parlant de Rouen, il a dit : Cette ville qu'une voie Jerrée relie à la capitale. Polir son style dans un pareil moment, c'est le fait d'une âme tranquille ! Raspail me semble aussi un frère entre les mains duquel il est à souhaiter que nous ne tombions point. II a l'air d'un mauvais vieux maître d'école faisant fonction de sacristain qui, dans ses rêves sombres, s'est pris d'une haine immortelle contre son curé, et qui en veut à Dieu d'avoir créé l'homme.
Ledru-RolUn s'est elîacé platement. Ce gros homme est voué à quelque fin ridicule. On le prend pour un taureau, ce n'est qu'un bœuf.
Je suis sorti de la séance du soir avec Roux-Lavergne et Corcelles. Les acclamations et les frémissements de la garde nationale sont indescriptibles. Le peuple aussi
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se montrait fort tendre. Était-ce le même peuple que dans le jour? En était-ce un autre? Qui le sait ? Malgré ce triomphe, Corcelles était fort triste. Il dit que rien n'est sauvé et qu'on ne peut avoir aucune confiance en Lamartine. Roux est plus rassuré ; mais c'est, je crois, Corcelles qui voit juste.
P. S. — Au commencement de la scène, un jeune homme est venu près de Montalembert et lui a dit : « Je suis du club Blanqui. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous prévenir et je reste auprès de vous pour vous protéger. » Il ajouta, désignant les émeutiers : u II y a du bon grain dans cette ivraie. » En prononçant ces mots, il sortit de sa poche un chapelet, qu'il montra comme lettre de créance.