ÉLOGE DE MORIN
détermina à réUido de la médecine. Alors il embrassa un genre de vie que l'ostentation d'un philosophe ancien, ou la pénitence d'un anachorète n'auraient pas surpassé. Il se réduisit au pain et à l'eau; tout au plus se permettait-il quelques fruits. Par là. il se maintenait l'esprit plus libre pour l'étude, et toujours également et parfaitement libre; carl'ûme n'avait nul prétexte de se plaindre de la matière : il donnait à la conservation de sa santé tout le soin qu'elle mérite et qu'on ne lui donne jamais; il se ménageait beaucoup d'autorité pour prêcher un jour la diète à ses malades; et surtout il se rendait riche malgré la fortune, non pas pour lui, mais pour les pauvres, qui seuls profitaient de cette opulence artificielle, plus difficile que toute autre à acquérir, puisqu'il pratiquait au milieu de Paris cette frugalité digne de la Thébaïde, Paris était pour lui une Thébaïde à l'égard de tout le reste, à cela près qu'il lui fournissait des livres et des savants.
Il fut reçu docteur en médecine vers l'an 166^. Fagon, Longuet et Gallois, tous trois docteurs de la faculté, et habiles botanistes, travaillaient à un catalogue des plantes du Jardin royal, qui parut en 1666, sous le nom de Vallot, alors premier médecin. Pendant ce travail, Morin fut souvent consulté; et de là vint l'estime particulière que Fagon prit pour lui, et qu'il a toujours conservée.
Après quelques années de pratique, il fut reçu cxpectant à l'Hôtel-Dieu. La place de médecin pensionnaire lui aurait été bien due, dès qu'elle serait venue à vaquer; mais le mérite seul agit lentement, et c'est même beaucoup qu'il agissait. Morin ne savait ni s'intriguer ni faire sa cour; l'extrême modération de ses désirs lui rendait cet art inutile, et sa vie retirée lui en faisait ignorer jusqu'aux premiers éléments. A la (in cependant on fut forcé de lui rendre justice :
mais l'argent qu'il recevait de sa pension de THôtel- Dieu y demeurait ; il le remettait dans le tronc, après avoir bien pris garde à n'être pas découvert. Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres, c'était les payer pour les avoir servis.
Sur la réputation qu'il s'était acquise dans Paris, M"'' de Gûise souhaita de l'avoir pour son médecin. Feu Dodart, son intime ami, eut assez de peine à lui faire accepter cette place. Sa nouvelle dignité l'obligea à prendre un carrosse, attirail fort incommode : mais en satisfaisant à cette bienséance extérieure, dont il pouvait être comptable au public, il ne relâcha rien do son austérité dans l'intérieur de sa vie, dont il était toujours le maître. Au bout de deux ans et demi la princesse tomba malade. Comme il avait le pronostic fort sûr, il en désespéra dans un temps même où elle se croyait hors de danger, et lui annonça sa mort; ministère souverainement désagréable en de pareilles circonstances, mais dont sa piété jointe à sa simplicité Tempêchait de sentir le désagrément. Il ne le sentit pas non plus par le succès. Cette princesse, touchée de son zèle, tira de son doigt une bague qu'elle lui donna comme le dernier gage de son affection, et le récompensa encore mieux en se préparant chrétiennement à la mort. Elle lui laissa par son testament 2 000 livres de pension viagère, qui lui ont été bien payées.
A peine fut-elle morte, qu'il se débarrassa du carrosse et se retira à Saint- Victor, sans aucun domestique, ayant cependant augmenté son ordinaire d'un peu de riz cuit à l'eau.
Dodart qui s'était chargé du soin d'avoir des vues et de l'ambition pour lui, fit en sorte qu'au renouvellement de l'Académie, en 1699, il lut nommé associé botaniste. Il ne savait pas, et sans doute il eût été bien aise de le savoir, qu'il faisait entrer dans celte