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ÉLOGE DU MARQUIS DE DANGEAU

l'ordre en iHal que le duc do Chartres ail daigné être son successeur.

Son goût déclaré [)our les lettres el pour tous ceux qui s'y distinguaient, el un zèle constant à les servir de tout son pouvoir, firent Juger que la place d'honoraire, qui vint à vaquer ici en 1704 par la mort du marquis de rilôpital, lui convenait, et que TAcadémie des Sciences pouvait le partager avec TAcadémie française. Il n'accepta la place qu'en Taisant bien sentii'la noble pudeur qu'il avait de succédera un des premiers géomètres de l'Europe, lui qui ne s'était nullement tourné de ce coté-là ; et il n'a jamais paru ici sans y apporter une modestie ilatteuse pour l'Académie, et cependant accompagnée de dignité.

Il mourut le 9 septembre 1720, âgé de quatre-vingtdeux ans. Il avait soutenu dans un âg-e assez avancé les plus cruelles opérations de la chirurgie, et deux fois l'une des deux, toujours avec un courage singulier. Ce courage est tout différent de celui qu'on demande à la guerre, et moins suspect d'être forcé. Il est permis d'en manquer dans son lit.

Le marquis de Dangeau avait été en liaison particulière avec les plus grands hommes de son temps, le grand Condé, Turenne, et les autres héros de toute espèce que le siècle du feu roi a produits. Il connaissait le prix, si souvent ignoré ou négligé, d'une réputation nette et entière, et il apportait à se la conserver tout le soin qu'elle mérite. Ce n'est pas là une légère attention, ni qui coûte peu, surtout à la cour, où Ton ne croit guère à la probité et à la vertu, et où les plus faibles apparences suffisent pour fonder les jugements les plus décisifs pourvu qu'ils soient désavantageux. Ses discours, ses manières, tout se sentait en lui d'une politesse, qui était encore moins celle d'un homme du grand monde, que d'un homme né officieux et bienfaisant.

Il avait épousé en premières noces Françoise Morin, sœur de la feue maréchale d'Estrées, dont il n'a eu que feue M"*^ la duchesse de Montfort; et en secondes noces, la comtesse de Leuvestein, de la maison Palatine, dont il n'a eu que feu M. de Courcillon.

Éloge de D'Argerisdri.

j\larc-René de Voycr de Paulmyd'Argenson naquit à Venise, le 4 novembre lOij^, de René de Voyer de Paiilmy, chevalier, corn le d'Arg-enson, et de dame Marguerite Iloullier de la Poyade, la })lus riche héritière d'Angoumois.

La mai.son de Voyer remonte, par des litres et des filiations bien prouvées, jusqu'à Etienne de Voyer, sire de Paulmy, qui accompagna saint Louis dans ses deux voyages d'onlre-mer. Il avait épousé Agathe de Beauvau. Depuis lui, on voit toujours la seigneurie de Paulmy en Tourainc, possédée par ses descendants, toujours des charges militaires, des gouvernements de villes ou de provinces, des alliances avec les plus grandes maisons, telles que celles de Montmorency, de Laval, de Sancerre, de Conflans. Ainsi nous pouvons négliger tout ce qui précède cet Etienne, et nous dispenser d'aller jusqu'à un Basile, chevalier grec, mais d'origine française, qui sous l'empire de Charles le Chauve, sauva la Ton raine de l'invasion des Normands, et eut de Tempereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du fabuleux dans l'origine des grandes noblesses, du moins il y a une sorte de fabuleux qui n'appartient qu'à elles, et qui devient lui-même un titre.

Au commencement du règne de Louis XIII, René

de Voyer, fils de Pierre, chevalier de Tordre et grand bailli de Touraine, et qui avait pris le nom d'Argenson d'une terre entrée dans sa maison par sa grand'mère paternelle^ alla apprendre le métier de la guerre en Hollande, qui était alors la meilleure école militaire de l'Europe. Mais l'autorité de sa mère, Elisabeth Huraut de Chiverny, nièce du chancelier de ce nom, les conjonctures des alTaires générales et des siennes, des espérances plus flatteuses et plus prochaines qu'on lui fit voir dans le parti de la robe, le déterminèrent à l'embrasser. Il fut le premier magistral de son nom, mais presque sans quitter l'épée; car ayant été reçu conseiller au parlement de Paris en 1620, âgé de vingt-quatre ans, et bientôt après ayant passé à la charge de maître des requêtes il servit en qualité d'inlendant au siège de la Rochelle, et dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d'armées, ou que des intendances des provinces dont il fallait réprimer les mouvements excités, soit par les seigneurs, soit parles calvinistes, Les besoins de F Etat le firent souvent changer de poste, et l'envoyèrent toujours dans les plus difficiles. Quand la Catalogne se donna à la France, il fut mis à la tête de cette nouvelle province, dont l'administration demandait un mélange singulier, et presque unique, de hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites, de combats, de sièges, il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec la maison de Savoie, alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux, se croyant quitte envers sa patrie, il songea à une retraite qui lui fût plus utile que tout ce qu'il avait fait; et comme il était veuf, il se mit dans l'état ec-

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cl6siasti(jiie : mais le dessein que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fil nommer ambassadeur extraordinaire vers celle répuljlique; et il n'accepta l'ambassade que par un motif de religion, et à condition qu'il n y serait pas plus d'un an, et que quand il en sortirait, son fds, que Ton faisait dès lors conseiller d'Etat, lui succéderait. A peine était-il arrivé à Venise, en 1851, qu'il lut pris, en disant la messe, d'une fièvre violente, dont il mourut en quatorze jours. Son fils aîné, qui avait eu à vingtun ans rinlendance d'Angoumois, Aunis et Sainlonge, se trouva à vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père, dans Téglise de Saint-Job, un mausolée qui était un ornement même pour une aussi superbe ville, et le sénat s'engagea, par un acte public, à avoir soin de le conserver.

Pendant le cours de son ambassade, qui dura cinq ans, naquit à Venise M. dWrgenson. La république voulut être sa marraine, lui donna le nom de Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit à lui et à toute sa postérité, de mettre sur le tout de leurs armes celle de l'État avec le cimier et la devise, témoignages authentiques de la satisfaction qu'on avait de l'ambassadeur.

Son ambassade finie, il se relira dans ses terres, peu satisfait de la cour, et avec une fortune assez médiocre, et n'eut plus d'autres vues que celles de la vie à venir. Le fils, trop jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service : mais des convenances d'affaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenant-général au présidial d'Angoulême, qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en quelques provinces, le connurent dans leur vovage, et sentirent bientôt que son génie et ses talents étaient trop à lélroit sur un petit théâtre. Ils l'exhor-

lèrent vivement à venir à Paris, et il y fut obligé par quelques démêlés qu'il eut avec sa compagnie. La véritable cause n'en était peut-être que cette même supériorité de génie et de talents, un peu trop mise au jour et trop exercée.

A Paris, il fut bientôt connu de M. de Pontchartrain, alors contrôleur général, qui pour assurer de ce qu'il valait, n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais sur des aflaires de finances dont il confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite; et, au bout de trois ans, il fut lioulenanl-général de police de la ville de Paris, en 1097.

Les citoyens d'une ville ]>ien policée jouissent de l'ordre qui y est établi, sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'étajjlissent ou le conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus l'ordre d'une police ressemble par son uniformité à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir en serait efirayé. Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources: réprimer la tyrannie des marchands à légard du public, et en même temps animer leur commerce; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres, souvent difficiles à démêler; reconnaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas ou

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ne s'acquitteraient pas si bien ; tenir les abus nécessaires dans les bornes j)r('cises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à Iranchir; les renl'ernier dans Tobscurité à laquelle ils doivent être condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments trop éclatants; pénétrer, par des conduits souterrains, dans l'intérieur des familles, et leur garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés, tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent partout sans être vu; enfin mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps : voilà quelles sont en général les fonctions du magistrat de la police. Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse suffire, ni par la quantité des choses dont il faut être instruit, ni par celle des vues qu'il faut suivre, ni par l'application qu'il faut apporter, ni par la variété des conduites qu'il faut tenir et des caractères qu'il faut prendre : mais la voix publique répondra si D'Argcnson a suffi à tout.

Sous lui, la propreté, la tranquillité, l'abondance, la sûreté de la ville furent portées au plus haut degré. Aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. Il eût rendu compte d'un inconnu qui s'y serait glissé dans les ténèbres : cet inconnu, quelque ingénieux qu'il fût à se cacher, était toujours sous ses yeux; et si enfin quelqu'un lui échappait, du moins, ce qui fait presque un effet égal, personne n'eût osé se croire bien caché. Il avait mérité que, dans certaines occasions importantes, l'autorité souveraine et indépendante des formalités appuyât ses démarches ; car la justice serait quelque fois hors d'état d'agir, si elle n'osait jamais se débarrasser de tant de sages liens dont elle s'est chargée elle-même.

Environné et accablé, dans ses audiences, d'une

foule de gens du menu peuple, pour la plus grande partie peu instruits même de ce qui les amenait, vivement agités d'intérêts très légers et souvent très mal entendus, accoutumés à mettre à la place du discours un bruit insensé; il n'avait ni linattention ni le dédain qu'auraient pu s'attirer les personnes ou les matières; il se donnait tout entier aux détails les plus vils, ennoblis à ses yeux par leur liaison nécessaire avec le bien public : il se conformait aux façons de penser les plus basses et les plus grossières; il parlait à chacun sa langue, quelque étrangère qu'elle lui fût; il accommodait la raison à l'usage de ceux qui la connaissaient le moins; il conciliait avec bonté des esprits farouches, et n'employait la décision d'autorité qu'au défaut de la conciliation. Quelquefois des contestations peu susceptibles, ou peu dignes d'un jugement sérieux, il les terminait par un trait de vivacité plus convenable et aussi efficace. Il s'égayait à lui-même, autant que la magistrature le permettait, des fonctions souverainement ennuyeuses et désagréables, et il leur prêtait de son propre fonds de quoi le soutenir dans un si rude travail.

La cherté étant excessive dans les années 1709 et 1710, le peuple, injuste parce qu'il souffrait, s'en prenait en partie à D'Argenson, qui cependant tâchait, par toutes sortes de voies, de remédier à cette calamité. Il y eut quelques émotions qu'il n'eût été ni prudent ni humain de punir trop sévèrement. Le magistrat les calma, et par la sage hardiesse qu'il eut de les braver, et par la confiance que la populace, quoique furieuse, avait toujours en lui. Un jour, assiégé dans une maison où une troupe nombreuse voulait mettre le feu, il en fit ouvrir la porte, se présenta, parla et apaisa tout. Il savait quel est le pouvoir d'un magistrat sans armes; mais on a beau le savoir, il faut un grand courage pour s'y fier. Cette

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