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ÉLOGE DE D'ARGENSON

action fut récompensée ou suivie de la dignité de conseiller d'Etat.

Il n'a pas seulement exercé son courage dans des occasions où il s'agissait de sa vie autant que du bien public, mais encore dans celles où il n'y avait pour lui aucun péril que volontaire. Il n'a jamais manqué de se trouver aux incendies, et d'y arriver des premiers. Dans ces moments si pressants et dans cette affreuse confusion, il donnait les ordres pour le secours, et en même temps il en donnait l'exemple, quand le péril était assez grand pour le demander. A l'embrasement des chantiers de la porte Saint-Bernard, il fallait, pour prévenir un embrasement général, traverser un espace de chemin occupé par les flammes. Les gens du port et les détachements du régiment des gardes hésitaient à tenter ce passage. D'Argenson le franchit le premier, et se lit suivre des plus braves, et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brûlés, et fut plus de 20 heures sur pied dans une action continuelle. Il était fait pour être Romain, et pour passer du sénat à la tête d'une armée.

Quelque étendue que fût l'administration de la police, le feu roi ne permit pas que D'Argenson s'y renfermât entièrement; il l'appelait souvent à d'autres fonctions plus élevées et plus glorieuses, ne fût-ce que par la relation immédiate qu'elles donnaient avec le maître, relation toujours si précieuse et si recherchée. Tantôt il s'agissait d'accommodement entre personnes importantes, dont il n'eût pas été à propos que les contestations éclatassent dans les tribunaux ordinaires, et les noms exigeaient un certain respect auquel le public eût manqué. Tantôt c'était des affaires d'État qui demandaient des expédients prompts, un mystère adroit et une conduite déliée. Enfin d'Argenson vint à exercer règlement auprès du

roi un ministère secret et sans titre, mais qui n'en était que plus flatteur, et n'en avait même que plus d'autorité.

Comme la juridiction de la police le rendait maître des arts et métiers que l'Académie a entrepris de décrire et de perfectionner, ce qui la mettait dans une relation nécessaire avec lui pour les détails de l'exécution, et que d'ailleurs il avait pour les sciences tout le goût, et leur accordait toute la protection que leur devait un homme d'autant d'esprit et aussi éclairé, la compagnie voulut se l'acquérir, et elle le nomma en 1716 pour un de ses honoraires. Bientôt après, comme si une dignité si modeste en eût dû annoncer de plus brillantes, le régent du royaume, qui avait commencé par 1 honorer de la même confiance et du même ministère secret que le feu roi, le fit entrer dans les plus importantes afi'aires; et enfin, au commencement de 1718, le fit garde des sceaux et président du conseil des finances. Il avait été lieutenant de police vingt-un ans, et depuis longtemps les suffrages des bons citoyens le nommaient à des places plus élevées : mais la sienne était trop difficile à remplir; et la réputation singulière qu'il s'y était acquise, devenait un obstacle à son élévation. Il fallait un effort de justice pour le récompenser dignement.

Il fut donc chargé à la fois de deux ministères, dont chacun demandait un grand homme, et tous ses talents se trouvèrent d'un usage heureux. L'expédition des affaires du conseil se sentit de sa vivacité; il accorda ou refusa les grâces qui dépendaient du sceau, selon sa longue habitude de savoir placer la douceur et la sévérité; surtout il soutint avec sa vigueur et sa fermeté naturelle l'autorité royale, d'autant plus difficile à soutenir dans les minorités, que ce ne sont pas toujours des malintentionnés qui

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résistent. Sa i^rande application à entrer dans le produit elïectif des revenus du roi, le mit en état de iaire payer, dès la première année qu'il l'ut à la tête des tinances, seize millions d'arrérages des rentes de la ville, sans préjudice de Tannée courante; et outre le crédit qu'il redonnait aux alTaires, il eut le plaisir de marquer bien solidiMiient aux habitants de Paris ralïection qu'il avait prise pour eux en les gouvernant. Dans cette mT-me année, il égala la recette et la dépense; équation, pour parler la langue de cette Académie, plus difficile que toutes celles de l'algèbre. C'est sous lui qu'on a appris à se passer des traités à forfait, et à c^tablir des régies qui font recevoir au roi seul ses revenus, et le dispensent de les partager avec (les espèces d'associés. Enfin, il avait un projet certain pour diminuer par des remboursements elTectifs les dettes de l'État : mais d'autres vues, et qui paraissaient plus brillantes, traversèrent les siennes; il céda sans peine aux conjonctures, et se démit des finances au commencement de 1720.

Rendu tout entier à la magistrature, il ne le fut encore que pour peu de temps; mais ce peu de temps valut à l'Etat un règlement utile. Les bénéfices tombés une fois entre les mains des réguliers, y circulaient ensuite perpétuellement à la faveur de certains artifices ingénieux, qui trompaient la loi en la suivant à la lettre. D'Argenson remédia à cet abus par deux déclarations qui préviennent, si cependant on ose l'assurer, surtout en cette matière, tous les stratagèmes de l'intérêt.

Le bien des affaires générales, qui changent si sonvent de face, parut désirer qu'il remît les S(;eaux; il les remit au commencement de juin 1720. Il conservait pleinement l'estime et TafTection du prince dont il les avait reçus, et il gagnait de la tranquillité pour les derniers temps de sa vir. Il n'eut pas besoin de toutes

les ressources de son courage pour soutenir son repos; mais il employa, pour en bien user, toutes celles de la religion. 11 mourut le 8 mai 1721.

Il avait une gaieté naturelle, et une vivacité d'esprit heureuse et féconde en traits, qui seuls auraient fait une réputation à un homme oisif. Elles rendaient témoignage qu'il ne gémissait pas sous le poids énorme qu'il portait. Quand il n'était question que de plaisir, on eût dit qu'il n'avait étudié toute sa vie que l'art si difficile, quoique frivole, des agréments et du badinage. Il ne connaissait point à l'égard du travail la distinction des jours et des nuits; les affaires avaient seules le droit de disposer de son temps, et il n'en donnait atout le reste que ce qu'elles lui laissaient de moments vides, au hasard et irrégulièrement. Il dictait à trois ou quatre secrétaires à la fois, et souvent chaque lettre eût mérité par sa matière d'être faite à part, et semblait l'avoir été. Il a quelquefois accommodé à ses propres dépens des procès, même considérables ; et un trait rare en fait de finances, c'est d'avoir refusé à un renouvellement de bail cent mille écus qui lui étaient dus par un usage établi : il les fit porter au trésor royal, pour être employés au paiement des pensions les plus pressées des officiers de guerre. Quoique les occasions de faire sa cour soient toutes, sans nulle distinction, infiniment chères à ceux qui approchent les rois, il en a rejeté un grand nombre, parce qu'il se fût exposé au péril de nuire plus que les fautes ne méritaient. Il a souvent épargné des événements désagréables à qui n'en savait rien, et jamais le récit du service n'allait mendier de la reconnaissance. Autant que par sévérité, ou plutôt par son apparence de sévérité, il savait se rendre redoutable au peuple dont il faut être craint, autant par ses manières et par ses bons offices, il savait se faire aimer de ceux que la crainte ne mène pas. Les personnes dont j'entends

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parler ici sont en si grand nombre el si iniporlanlcs, que j'aiïaiblirais son éloge en y Taisant entrer la reconnaissance que je lui dois, el que je conserverai toujours pour sa mémoire.

11 avait épousé dame Marguerite Le Fèvre de Caumartin, dont il a laissé deux fils, Tun conseiller d'État et intendant de Maubeuge, l'autre son successeur dans la charge de la police; et une fdle mariée à M. de Colande, maréchal de camp, et commandeur de l'ordre de Saint-Louis.

Éloge du Tsar Pierre h'.

{Fragment).

TRAITS DE CAIlACTtRE.

Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. Il jugeait indigne de lui toute la pompe et tout le faste qui n'eût fait qu'environner sa personne, et il laissait au prince Menzicov représenter par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il l'avait chargé des dehors brillants, pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. II ks poussaità tel point, qu'ilallait lui-même aux incendies qui sont en Moscovic très communs, et font beaucoup de ravage, parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours; il avait pris une de ces charges; et pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu, quel que fût le péril; et ce que nous admirerions ici dans un officier subalterne, était pratiqué par l'empereur. Aussi les incendies sont-ils aujourd'hui beaucoup plus promptement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règles de nos jugements des mœurs aussi délicates, pour

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ainsi dire, el aussi adoucies ([ue les nôtres; elles condamneraient trop vile des mœurs j)lus fortes et plus vigoureuses. Il n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à loule sa nation, et à laquelle l'autorité absolue ne remédiait pas. Il s'était corrigé des excès du vin, très ordinaires en Moscovie, et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Tsarine savait l'adoucir, s'opposer à propos aux emportements de sa colère, ou fléchir sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui, ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes, n'était employé qu'à le rendre plus grand. Il a publié avec toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son tiis; et la confiance avec laquelle il a l'ait l'univers juge de sa conduite, prouve assez qu'il ne se reprochait rien. Les traits éclatants de clémence à l'égard de personnes moins chères et moins importantes, font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire. Il savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était Tunique moyen d'en faire naître dans ses États, el de l'y multiplier. Il ne se contentait pas d'accorder des bienfails, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés; il marquait par d'autres voies une considération plus naltcuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait même encore après la mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins, son premier médecin, et y assista portant une torche allumée à la main. 11 a fait le même honneur à deux Anglais, l'un contre-amiral de sa flotte, lautre interprète des langues.

Éloge de Newton,

(Fragment).

Fontenclle n'a pas voulu admettre la théorie newtonienne de la gravitation universelle. Son esprit, d'ordinaire si indépendant et si ouvert, s'est laissé celte fois séduire par un attachement excessif aux théories cartésiennes. Nous donnons le portrait qui

Il avait la taille médiocre, avec un peu d'embonpoint dans SCS dernières années, Tœil fort vif et fort perçant; la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtait sa perruque, et laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.

Il était né fort doux, et avec un grand amour pour la tranquillité. Il auiait mieux aimé être inconnu, que de voir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Commerciiim epistolicum, que son traité d'oplique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s'élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. Je me reprocherais, dit-il, mon imprudence de perdre une chose aussi réelle que le repos^ pour courir après une ombre. Mais cette ombre ne lui a pas échappé dans la suite; il ne lui en a pas coûté son repos qu'il esti-

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