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ÉLOGE DE NEWTON

mait tant, et elle a eu pour lui autant de réalité que ce repos même.

Un caractère doux promet naturellement de la modestie, et on atteste que la sienne s'est toujours conservée sans altération, quoique tout le monde fut conjuré contre elle. Il ne parlait jamais ou de lui ou des autres; il n'agissait jamais d'une manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu'on lui épargnait assez le soin de se faire valoir; mais combien d'autres n'auraient pas laissé de prendre encore un soin dont on se charge si volontiers, et dont il est si difficile de se reposer sur personne! Combien de grands hommes généralement applaudis ont gâté le concert de leurs louanges en y mêlant leurs voix.

Il était simple, aft'able, toujours de niveau avec tout le monde. Les génies du premier ordre ne méprisent point ce qui est au-dessous d'eux, tandis que les autres méprisent môme ce qui est au-dessus. 11 ne se croyait dispensé, ni par son mérite, ni par sa réputation, d'aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie; nulle singularité, ni naturelle, ni affectée : il savait n'être, dès qu'il le fallait, qu'un homme du commun.

Quoiqu'il fût attaché à l'église anglicane, il n'eut pas persécuté lesnon-conformislespour les y ramener. Il jugeait les hommes par les mœurs, et les vrais nonconformistes étaient pour lui les vicieux et les méchants. Ce n'est pas cependant qu'il s'en tînt à la religion naturelle : il était persuadé de la révélation ; et parmi les livres de toute espèce qu'il avait sans cesse entre les mains, celui qu'il lisait le plus assidûment était la Bible.

L'abondance où il se trouvait, et par un grand patrimoine et par son emploi, augmentée encore par la sage simplicité de sa vie, ne lui offrait pas inutilement

les moyens de faire du bien. Il ne croyait pas que donner par son testament, ce fût donner : aussi n'at-il point laissé de testament, et il s'est dépouillé toutes les l'ois qu'il a fait des libéralités ou à ses parents, ou à ceux qu'il savait dans quelque besoin. Les bonnes actions qu'il a faites dans l'une et Tautre espèce, n'ont été ni rares, ni peu considérables. Ouand la bienséance exigeait de lui en certaines occasions de la dépense et de l'appareil, il était magnifique sans aucun regret et de très bonne grâce. Hors de là, tout ce faste qui ne paraît quelque chose de grand qu'aux petits caractères, était sévèrement retranché, et les fonds réservés à des usages plus solides. Ce serait effectivement un prodige qu'un esprit accoutumé aux réflexions, nourri de raisonnements, et en même temps amoureux de cette vaine magnificence.

Il ne s'est point marié, et peut-être n'a-t-il pas eu le loisir d'y penser jamais; abîmé d'abord dans des études profondes et continuelles pendant la force de Tage, occupé ensuite d'une charge importante, et même de sa grande considération, qui ne lui laissait sentir ni vide dans sa vie, ni besoin d'une société domestique.

Il a laissé en biens meubles environ 32000 livres sterling, c'est-à-dire, sept cent mille livres de notre monnaie. Leibnitz son concurrent mourut riche aussi, quoique beaucoup moins, et avec une somme de réserve assez considérable. Ces exemples rares, et tous deux étrangers, semblent mériter qu'on ne les oublie pas.

Éloge du P. Sébastien Truchet

Jean Truchet naquit à Lyon en 1G57. d'un marchand fort homme de bien, dont la mort le laissa encore très jeune entre les mains d'une mère pieuse aussi, qui le chérissait tendrement, et ne négligea rien pour son éducation. Dès Tâge de dix-sept ans il entra dans Tordre des Carmes, et prit le nom de Sébastien; car cet ordre est de ceux où l'on porle le renoncement au monde, jusqu'à changer son nom de baptême. Il n'a été connu que sous celui de frère ou de père Sébastien : et il le choisit par affection pour sa mère, qui se nommait Sébastiane.

Ceux qui ont quelque talent singulier, peuvent l'ignorer quelque temps, et ils en sont d'ordinaire avertis par quelque petit événement, par quelque hasard favorable. Un homme destiné à être un grand mécanicien, ne pouvait être placé par le hasard de la naissance dans un lieu où il en fût ni plus promptement, ni mieux averti qu'à Lyon. Là était le fameux cabinet de Servière, gentilhomme d'une ancienne noblesse, qui, après avoir longtemps servi, mais peu utilement pour sa fortune, parce qu'il n'avait songé qu'à bien servir, s'était retiré couvert de blessures et avait employé son loisir à imaginer et à exécuter lui-même un grand nombre d'ouvrages, de tours nou veaux, de ditïérentes horloges, de modèles d'inven lions propres pour la guerre ou pour les arts. Il n'y

avait rien de plus célèbre en France que ce cabinet, rien que les voyageurs et les étrangers eussent été plus honteux de n'avoir pas vu. Ce fut là que le P. Sébastien s'aperçut de son génie pour la mécanique. La plupart des pièces de Servière étaient des énigmes dontil s'était réservé le secret : le jeune homme devinait la construction, le jeu, Tartifice; et sans doute l'auteur était mieux loué par celui qui devinait, etdès là sentaitle prix de l'invention, que par une foule d'admirateurs, qui, ne devinant rien, ne sentaient que leur ignorance, ou tout au plus la surprise d'une nouveauté.

Les supérieurs du P. Sébastien l'envoyèrent à Paris au collège royal des Carmes de la place Maubert, pour y faire ses études en philosophie et en théologie. Il n'y eut guère que la physique qui fut de son goût, toute scolastique qu'elle était, toute inutile, toute dénuée de pratique; mais enfin elle avait quelque rapport éloigné aux machines. Il leur donnait tout le temps que ses devoirs laissaient en sa disposition, et peut-être, sans s'en apercevoir, leur en abandonnait-il quelque petite partie que les autres études eussent pu réclamer. Le moyen que le devoir et le plaisir fassent entre eux des partages si justes?

Charles II, roi d'Angleterre, avait envoyé au feu roi deux montres à répétition, les premières qu'on ait vues en France. Elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret; précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction, et s'en assurer d'autant plus la gloire et le profit. Les montres se dérangèrent, et furent remises entre les mains de Martineau, horloger du roi, qui n'y put travailler faute de les savoir ouvrir. Il dit à Colbert, et c'est un trait de courage digne d'être remarqué, qu'il ne connaissait qu'un jeune Carme capable d'ouvrir les montres; que s'il n'y réussissait pas, il fallait se résoudre à les renvoyer

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