XIV INTRODUCTION
le début du règne personnel de Louis XFV. Ce fut vraiment une « époque », au sens où Bossuet l'entendait, un de ces moments où Thumanité s'arrête dans sa course incessante pour se savourer, si je puis dire^ et se contempler ellemême. On sait quelles furent les ardeurs et les haines vigoureuses de Molière, disparu au temps où Fontenello vint à Paris. Lorsque Racine écrivait ses tragédies, il avait encore aux lèvres la saveur amère et douce des passions. Devant lui, comme devant La Bruyère, comme devant Boileau, notre condition se présentait énigmatique et douloureuse, et, dans leurs heures d'épreuve, ils se tournaient vers le Dieu de Pascal et de Bossuet. Tous, ils nous prenaient grandement au sérieux, pour ne pas dire au tragique. Et voici qu'un bel esprit contemplait tout ce tumulte et toutes ces angoisses avec un inaltérable et dédaigneux sourire, — le sourire lointain de Montaigne, encore aperçu des seuls libertins. — Profondément humains et grands artistes, ils s'étaient retrouvés euxmêmes dans les hauts modèles de l'antiquité, ceux qui avaient paru aux âges où la vie avait été la plus intense et où elle s'était reflétée dans des œuvres souveraines. Et voici que l'on reniait ces temps privilégiés, voici que l'on n'y voulait plus apercevoir que superstitions et préjugés puérils, au nom des progrès ininterrompus de notre espèce. — Pour eux la littérature, la poésie étaient choses considérables. Il y fallait le don, l'inspiration, l'influence secrète du ciel.
Et ces emplois de feu demandent tout un homme.
Et voici qu'éloquence et poésie étaient regardées comme des arts d'agrément, dont les recettes sont aisées, et qu'un praticien habile fournissait d'opéras, de comédies, de tragédies, de romans et de pièces académiques Thomas Corneille, Donneau de Visé, Catherine Bernard et l'ami Brunel ! — Mais il y a plus : sans que ses illustres ennemis s'en rendissent un compte exact, la main entr'ouverte de Fontenelle apportait d'étranges nouveautés, et peut-être en avaient-ils un obscur pressentiment. En 1694, lorsque La Bruyère introduisit dans ses Caractères son injuste et clairvoyant portrait de Cydias, les Entretiens sw la Pluralité des Mondes et VHistoire des Oracles avaient déjà paru.
INTUODUCTION XV
Le (< berger norinaud » Jouait de sa llùtt,' légèie, et, aux yeux de ceux qui écoutaient sa frêle mélodie, c'était l'univers qui cliani^'eait.
Nous touchons ici à l'essence même de Fontenelle, à ce qui fut pour ainsi dire le tout de Tliomme, et à ce qui ne permet pas de le confondre avec un Houdar de la Motte par exemple. Dès I680, il publiait dans les Nouvelles de la République des Lettres un mémoire sur les propriétés du nombre 9. En 1G8G, il se mit, avec l'abbé de Saint-Pierre, à fréquenter chez le mathématicien Varignon. Pour tout dire en un mot, Fontenelle fut cartésien. Nous ne savons point quand eut lieu son premier contact avec l'œuvre du grand philosophe. Lorsque Malebranche, autre disciple, lisait le Traité de CHommc pour la première fois, « il lui prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture ». On eût dit un amoureux à son premier rendez-vous. Tout porte à croire que Fontenelle n'eut jamais cet air-k'i. 11 n'en est pas moins vrai que le cartésianisme fut la forme même de sa pensée.
Il a bien pu dire, en parlant de quelques cartésiens étroits et obstinés : u On n'avait fait que changer d'esclavage. Il faut admirer toujours Descartes, et le suivre quelquefois. » Il a pu reconnaître — ce qui est encore une grande louange — qu'on a trouvé dans la méthode de Descartes de quoi le redresser lui-même. Mais il ne manque jamais, toutes les fois qu'il rencontre son nom, de saluer en lui le plus grand génie des temps modernes. Et il lui fut si fidèle qu'il ne put jamais admettre les théories astronomiques de Newton, et qu'il crut voir renaître dans l'attraction une de ces qualités occultes dont son maître avait purgé la science. Il avait passé quatre-vingt-dix ans lorsqu'en 1752 il défendit, dans un traité, la matière subtile. Si jamais il eut une religion, ce fut celle de Descartes.
Ses limites s'expliquent sans doute en partie par sou empérament, mais la philosophie nouvelle oe fit que les renforcer. Fontenelle a pu mériter, sinou par sa vie, du moins par sa pensée, la célèbre apostrophe de Gassendi. Il dédaigne l'éloquence et la poésie, comme la passion, parce