SAINT'DIÉ
tier où repose Saint-Dié, voici des maisons écroulées et calcinées, et les prairies serrent le cœur, toutes semées de trous d'obus et de tombes aux fleurs fraîches, dont la croix de bois est coiffée d'un képi. Nous arrivons, sans qu'aucun projectile se soit amusé à poursuivre notre automobile. Et nous trouvons les trente premières maisons de Saint-Dié, à notre gauche, celles qui forment le quartier de la BoUe, crevées, sans toitures, voire anéanties.
« Mais oui, nous dit le sous-préfet, chez qui nous allons tout droit. Ils nous ont bombardés, puis sont venus nous brûler à la main une centaine de maisons. Aujourd'hui encore, installés à une dizaine de kilomètres, sur la pente derrière le col de Sainte - Marie, ils nous envoient chaque jour, à leur heure, une quantité variable de projectiles, de vingt à soixante-dix par seconde. Mais pour eux-mêmes, je vous prie de croire, tout n'a pas été facile. Un de leurs officiers appelait Saint-Dié, le « trou de la mort ». Voulez-vous voir les choses de près? »
Il nous mène à la mairie. On cause. Nous le menons chez l'évêque. On cause. Et bientôt évêque, sous-préfet, adjoints, nous voilà déambulant par les larges rues construites en grès rouge. Ah ! si vous entendiez les récits de ces messieurs, tandis que la voix du canon tonne dans la montagne 1 C'est un ensemble d'une belle allure simple, avec des accents qui ne trompent pas. Mais je crains de mal transcrire des faits qu'il leur appartiendra de noter, et je veux, seulement, quand les couleurs de la guerre sont encore fraîches, admirer la paisible solidité de tous ces vaillants.
Sur notre passage, il me semble qu'on s'étonne un peu.
« Dame! me dit l'adjoint, un évêque, un souspréfet, un radical comme moi et puis vous, il y a longtemps qu'on n'a pas vu uûe société aussi panachée sur les trottoirs de Saint-Dié. »
C'est aux Allemands que nous devons cette union, générale aujourd'hui en Lorraine, et qui depuis quarante-quatre ans n'aurait jamais été troublée sérieusement sans les excitations d'une politique étrangère à notre province. Les Lorrains ont toujours été prêts à se connaître comme un seul organisme et à marcher bien étroitement unis, parce qu'ils ont toujours senti les manœuvres et les efiforts de l'Allemagne pour les subordonner. L'obusier qui depuis un demi-siècle les visait tire maintenant sur eux. Foin des beaux conseilleurs de dispute. Et vive tout ce qui nous fournit un lien social : patriotisme, armée, religion, autorité ! Vive l'amitié et l'entr'aide de guerre !
L'aimable sous-préfet de Saint-Dié m'a invité à déjeuner.
« Où voulez-vous que nous allions? me dit-il. A l'hôtel Terminus, près de la gare 1 11 y tombe des obus, mais on y mange bien.
— Vous me rendez gourmand, monsieur le souspréfet. Allons au Terminus ».
C'est vrai qu'il n'y a plus une vitre aux fenêtres, par lesquelles on aperçoit, en face, la pauvre gare écroulée. Mais nous déjeunons fort agréablement avec les meilleures boîtes de conserve de la maison. Et puis, Henry Boucher, le sénateur des Vosges,