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SAINT'DIÉ

nous a rejoints, tout botté, courageux, allant, un vrai jeune homme, qui a fait la guerre en 1870 dans ces mêmes lieux où ses trois fils aujourd'hui se battent, et ce maître conteur nous raconte des histoires.

Il veut nous mener au château de Spitzenberg, une vieille ruine du xii* siècle perdue sur un escarpement de la montagne, et qui vient d'être le centre d'une de ces batailles héroïques, plus inconnue de nous tous que les batailles d'Hugo de Spitzenberg, où nos admirables soldats accomplirent des prodiges qu'en vérité l'on nous cache trop.

« Venez, vous verrez les tranchées, les armes jetées, les traces encore fraîches d'une action formidable qui s'est terminée par une ruée à la baïonnette à travers les pierres féodales. Un tel site, sous ce décor de pluie, et puis ce mélange des époques guerrières, ah! j'ai été saisi ».

Un officier l'interrompit :

« Monsieur le Sénateur, on pouvait aller au Spitzenberg hier; aujourd'hui, ce n'est pas à faire. Demain ou après-demain, l'accès, je pense, en redeviendra libre. »

Je ne peux pas attendre. Je vais donc m'en aller, par une route un peu sinueuse, à Raon-l'Etape, Baccarat, Gerbe viller, Lunéville, et puis gagner Nancy à travers le champ de batailles lorrain. Je côtoyerai des cantons que recouvre encore le flot ïDouvant des ennemis. Qu'est-ce qu'on trouvera dessous ces Prussiens quand ils vont s'en aller? La région déjà déblayée ne nous parle que de villages détruits et de braves gens assassinés, et tous les

récits qu'on me fait à Saint-Dié m'annoncent que je vais voir la Lorraine d'il y a trois siècles, la Lorraine de la guerre de Trente Ans. Mais je sais que les malheurs de ma province lui donnent plus de beauté qu'ils ne lui en enlèvent.

Il m'est arrivé parfois de me rappeler les rôles que nos petites villes lorraines jouèrent et dont elles n'ont plus l'ambition, et de regretter qu'elles fussent peu passionnées et avides d'action. Mais dans leur petit destin l'âme reste forte. On le voit dès qu'elles sont touchées, réveillées, réchauffées par les choses guerrières. Nos froides petites villes lorraines, pour être interprétées tout à leur avantage, doivent être vues à la lueur du péril allemand. Cette nécessité éternelle les ranime, les raffermit et, miracle auquel nous allons assister, ouvre leur cœur un peu contracté.

20 octobre 1914.

De Saint*Dié, nous allons à Raon-rÉtape, en passant par la Voivre. C'est un des villages où les Allemands ont tué le curé.

Quand ils remmenèrent, une vieille femme le vit et cria : « Oh ! mon Dieu, monsieur le curé ! » 11 dit: « Je suis ces messieurs de bonne volonté. » Peut-être qu'il espérait les apaiser, ou bien qu'il leur pardonnait sa mort. Son crime, c'est qu'ils* venaient de trouver chez lui une carte d'état-major. La vieille femme se mit à marcher derrière. Et comme elle gémissait, ils la saisirent. Un vieil homme est intervenu pour qu'on la lâchât. Us l'ont empoigné, lui aussi, et les ont menés tous trois près d'une haie. Alors le curé a dit : « C'est le moment de prendre son chapelet. » Il s'est agenouillé au milieu et les deux vieilles gens de chaque côté. Et au bout d'un moment, quand ils armaient leurs fusils, il a chanté sur eux trois le Libéra nos. Domine. Les Allemands ont tiré sur lui seul et renvoyé les deux autres.

Voilà ce que raconte la vieille femme.

^De la Voivre, j'ai continué mon chemin sur Raonl'Etape. Je passais à la hauteur du col de la Chipotte. C'est une charmante gorge forestière que

j'admire chaque fois que je la franchis pour aller depuis Charmes m'asseoir à la table de Charles Sadoul, à Raon-l'Étape. On vient de s'y battre pendant des jours et des jours. Les Allemands voulaient forcer et n'ont rien ménagé pour y arriver. Nous nous contentions de tenir bon. On s'y brisait les dents des deux côtés. Là fut le nœud d'une situation qui s'est enfin dénouée selon notre volonté et pour notre salut.' Mais à quel prix ! Douze mille cadavres attristent pour jamais cette vallée et ses pentes. Mon ami Baldensperger, professeur à la Sorbonne, un Vosgien qui défendait là sa terre natale, m'a écrit une belle lettre sur cette bataille de la Chipotte, nom ridicule d'un lieu devenu tragique.

Je ne puis pas exprimer quelle est mon émotion en parcourant sous une pluie de cimetière ces espaces qui me sont familiers et que je ne reconnais plus. Ils ont changé d'àme. Ils étaient pour moi des lieux d'agrément paisible, des journées de ma jeunesse et des images de vacances. Je les traversais pour aller voir mes amis. Mes amis maintenant s'y battent, ou bien y sont malheureux. Ce plateau lorrain que j'aime n'est pour moi aujourd'hui qu'une grande étendue de tristesse. Nous avons toujours travaillé pour ennoblir l'idée de guerre, mais les Allemands y ajoutent des salissures.

Qu'ont-ils fait du pauvre Raon-l'Etape, construit de pierre rose, sous la montagne, près de la rivière? Les maisons de mes amis, Charles Sadoul, le directeur du Pays lorrain^ et Louis Madelin, l'historien, qui, l'un et l'autre, sont à l'armée, demeurent heureusement debout, mais les quartiers de l'Hôtel-de-Ville

et du faubourg de Saint-Dié ont été incendiés méthodiquement. Pourquoi? Parce qu'ils abritaient les dirigeants des sociétés de tir et de préparation militaire, suppose Emile Hinzelin.

Un matin, le courrier de la vallée de Celles en arrivant à Raon, comme d'habitude, vers les huit heures, annonça que les Bavarois, descendus des pentes du Donon, venaient de tirer sur sa voiture et qu'ils le suivaient de près. Ils arrivent, musique en tête, et envoient au hasard force coups de fusil. Chacun s'est terré dans sa cave. Mais justement c'est là que nos pandours se précipitent. Ils boivent, ils pillent, ils tuent, ils brûlent. Le ministre de la Justice qui vient de parcourir ces régions a pu hier déclarer : «... Les détails de cruauté sauvage, de stupide vandalisme sont tellement nombreux qu'il faut renoncer à les énumérer. Incendies volontaires et inutiles, habitants poussés dans les flammes, vengeance sadique exercée sur des innocents, sur tous les êtres faibles... » Imaginez les hurlements, toutes les scènes de l'alcool, du feu et de l'enfer, et un pédant de général qui se promène le long de la rue, en répondant aux supplications des femmes : <i Que voulez-vous? C'est la guerre ! » Cependant les femmes-voleuses des officiers emballaient tout et le faisaient porter dans un train spécial qui chauffait en gare. Pour finir, l'orgie la plus crapuleuse ronfla avec accompagnement de pianola et de gramophone.

Elle a laissé dans tous les logements une lie écœurante. J'ai déjà montré les Ivrognes sur le charnier ^ les médecins et infirmiers laissant leurs propres

MAURICE BÀRKÈS. 6

blessés à demi charcutés et terrifiés au milieu des cadavres défaits.

Pour bien connaître et sentir la tragédie de RaonrÉtape, il faut donner un pendant aux brutalités allemandes et à Pignominie des princes de leur science ; il faut s'arrêter sur un cas exemplaire de la noblesse et de la délicatesse françaises dans les classes les plus modestes. Veuillez écouter ce que faisait et pensait dans ce même pays, au cours de ces semaines honteuses, une jeune fille, presque une enfant. Sa lettre qu'on va lire m'a ému. Dans sa naïveté, elle peint les malheurs de la guerre tout comme une gravure de Callot. O Lorraine éternelle, terre foulée sans trêve et féconde en mâles beautés !

La jeune Hélène Payeur, dont le père, garde forestier des environs de Raon, est sous les drapeaux, s'est trouvée séparée de sa mère par la bataille, et durant un mois est restée seule au milieu des bouleversements. Vous allez voir comment cette enfant de quinze ans et demi a protégé sa sœur, Rita, âgée de sept ans et demi, et son frère Robert qui n'a que cinq ans. Écoutez et dites-moi si c'est simple et beau :

Maison forestière de Cénimont, par Sainte-Barbe.

« Monsieur,

« Je m'empresse de répondre à votre lettre que j'ai reçue avec plaisir. Je vous dirai que nous sommes tous à la maison forestière. Maman, dont nous avions été séparés dans la bataille du 25 août, est rentrée le 21 septembre ; elle a été jusqu'à Fontenay. Quant à moi, je suis allée jusqu'à Sainte-Barbe avec elle, j'y suis restée un jour et une

nuit, jusque quand les troupes allemandes sont arrivées. Nous avions emmené notre plus beau linge et notre vache. Quand Sainte-Barbe fut tout en feu, ils ont brûlé notre vache et m'ont défendu de la sauver. Je suis restée seule avec Rita et Robert pendant une heure de temps, qui ne cessaient de pleurer. On ne s'entendait plus par le bruit des canons et des balles. Je me suis sauvée à travers les champs et les balles. Les Allemands me disputaient, mais ils me laissèrent passer à cause des enfants.

Je gagnai Baccarat à travers bois. Mais une bataille s'élève et je tombais sur mes jambes par la frayeur des balles. Je marchais toujours, malgré la défense des Allemands. J'arrivai à la Chapelle quand une grande bataille éclata au-dessus de Thiaville, je passai tout de même. J'arrivai à la maison qui était complètement pillée. Je me suis mise aussitôt à nettoyer pour pouvoir me loger. Je n'avais rien à manger, mais enfin les Prussiens sont venus faire leur cuisine chez nous et nous ont fait manger avec eux. Us ont fait périr l'autre vache chez nous. C'était une peste, car notre vache était à l'écurie et un cheval dans le fossé au bord de la route. Il a fallu que je fasse enterrer tout cela en me plaignant aux officiers. Us ont pris tout notre seigle, et notre blé qui n'était pas battu, ils m'ont défendu de le rentrer. Us ont pris tout notre linge pour leurs blessés et nous n'avons plus rien à nous mettre. Rita et Robert marchent pieds nus. Us ont arraché toutes nos pommes de terre et je n'ai rien eu à dire.

« J'étais en souci, car je n'avais plus rien et je ne savais pas où maman était. Tout est triste en ce moment pour nous, car il faut travailler et ne rien gagner. Il y a trois mois que nous ne touchons pas un sou. Enfin, s'il fallait tout vous dire, je n'en finirais pas.

« Nous avons reçu des nouveUes de papa il nous dit qu'il va bien ; mais il ne nous dit pas où il est. Maman l'a vu à Gircourt lorsqu'il partait pour le Nord.

« Quant à la petite baraque de chasse, il ne reste que le fourneau; les fenêtres sont cassées et il y a beaucoup de lombes allemandes autour. Nous avons encore la nappe,

mais heureusement que nous Tavions cachée au bois avec un plumon. La maison forestière de notre brigadier est brûlée ainsi que celle de Miclo et celle de Marchai.

« Notre petit chien est disparu 'et nous ne savons pas quelle fin qu'il a pris... »

Petite fille courageuse, tranquille et charmante ! Elle est digne des soldats qui, dans le même temps, couvraient le passage de la Moselle et parmi lesquels combattait son père. Elle a dans les veines le sang de Lorraine. Quelle simplicité, quel accord harmonieux entre le sentiment et la raison ! Quelle mesure dans l'imagination! En regard du brutal appétit des barbares dans leur fange de Raon-rÉtape, comme elle rayonne, la pureté de cette jeune fille, mère de famille sur la montagne ! Je salue cette évidente supériorité du cœur, qui, le jour où elle s'allie à la supériorité de Tintelligence, crée le génie français.

Et c'est cela que les Allemands veulent écraser pour plusieurs motifs, parmi lesquels une effroyable jalousie.

Quand nous parlons de leurs assassinats dans la région de Raon, quand nous notons qu'ils ont fusillé le curé de la Voivre, le curé de Louvigny, le curé et le maire d'Allarmont^ et tant d'autres, comme nous le verrons, est-ce que vous comprenez bien que ce sont des inférieurs qui massacrent leurs supérieurs ? Une basse race se précipite sur des êtres de meilleure qualité et cherche à frapper ceux qui ont de l'ascendant moral. Voilà ce que je distingue avec certitude et qui me révolte, m'inonde de tristesse dans ma journée de Raon.

On m'avait dit qu'un abbé de cette petite ville avait été admirable, était resté solide au poste, tandis que la plupart des habitants, le curé et le maire entre autres, et d'ailleurs fort honorablement, avaient suivi l'autorité militaire qui ordonnait d'évacuer. Je demandai à le saluer ; on courut l'avertir et je vis arriver deux prêtres. Ma foi, dans l'embarras, je m'adressai à l'un et à l'autre :

— Je suis heureux de vous présenter mes respects. Je sais que vous avez été admirables.

— Pas moi, dit le curé. C'est lui.

Et paisiblement, du pouce, il me montrait son jeune collaborateur.

Quels types! Quels gens solides ! J'ai toujours discerné et aimé la qualité de mes compatriotes, mais aujourd'hui les événements sont venus exciter et faire sortir ce qui reposait dans leurs cœurs, toute une réserve de vertus qui, sous des couleurs un peu froides et pauvres, constitue le génie de cette nation militaire sans panache.

Et c'est une humanité si parfaitement estimable que l'on vient torturer et massacrer, cantre le droit de guerre, sans utilité stratégique, dans nos villages ouverts ! Ce peuple allemand est resté brutal et barbare, en dépit de tout ce qui aurait pu le civiliser; il le sent; la jalousie s'est mise en tiers, avec le dépit de n'être pas à Paris et avec l'esprit de concurrence économique, dans cette guerre d'extermination.

Je voudrais que l'on publiât les noms des officiers généraux allemands qui ont présidé aux crimes de Raon-l'Étape, les ont ordonnés, oa simplement

tolérés. Ces officiers relèvent de nos tribunaux et sont passibles de la peine de mort. Aucun traité de paix ne peut les amnistier, et, pour Thonneur et l'intérêt de la civilisation, notre justice doit informer régulièrement, et se poursuivre contre de tels malfaiteurs.

rr

30 octobre 1914.

Je continue de visiter mon pays dans le malheur. Toute une journée encore dans les ruines et les tombes, ruines des villages de mon enfance, tertres plantés d'une baïonnette et marqués par une croix que coiffe un képi. Mais sur toute cette mort flotte une âme vivante et qui communique une vie immortelle.

Je dépasse Baccarat, tout effondré jautour de son église, et gagne les hautes solitudes de Domptail, d'où l'on embrasse le mieux, en dépit de la brume, l'immense champ des batailles de Lorraine. Des tranchées et encore des tranchées lugubres, dans la terre glaise, et des troncs d'arbres mutilés. Sans rencontrer âme qui vive, au milieu des clairières toutes fraîches et des petits bois encerclés de ronces artificielles, déchiquetés par la mitraille, notre voiture gagne un débris de village où nous nous arrêtons de stupeur douloureuse, pour essayer de saisir s'il y a encore un souffle de respiration dans ce cadavre. Où suis-je? Et quel était votre nom, village malheureux? Personne à questionner. Et déjà le brouillard du soir, de l'hiver et des deuils cornmence à recouvrir la plaine. Mais quelle est cette forme étrange qui, d'un pas accablé, à travers les

champs, regagne ces ruines? Est-ce une femme ou bien un prêtre ? Allons le lui demander.

C'est un prêtre. Il porte sous son bras un linteau, une fenêtre brisée, un morceau de tapis souillé.

— Quels sont, monsieur le curé, ces trésors?

— Je viens des tranchées. Nous y cherchons nos affaires que les soldats y ont emportées pour se mettre à l'abri.

Et le voilà qui nous raconte l'histoire de son village. Vous êtes à Saint-Pi erremont. Dix habitants y étaient restés. Ils ont subi tous les tourments et n'ont pas eu de pain pendant douze jours.

Il veut à tout prix nous faire entrer chez lui.

Dans ce qui fut sa maison, il a placé, au-dessus de sa tête, pour lui servir de toit, deux, trois volets qui reposent sur les murs à demi rasés. Et là dedans, fort poliment :

■ — Que vais-je vous offrir, messieurs?

C'est d'un courage et d'une gentillesse à l'embrasser.

— Ma foi, monsieur le curé, j'accepte, pour la curiosité de voir ce que peuvent contenir vos armoires !

Il faut bien qu'il avoue qu'il n'a rien. Nous causons; l'échiné un peu courbée, à cause des planches trop basses du toit, mais qu'il a l'âme haute, ce prêtre rentré dans sa paroisse, où seuls subsistent le nom et le devoir !

Les avoines et les blés ont germé sur pied; le piétinement de la guerre a détruit les pommes de terre ; les betteraves arrivent à maturité, mais on ne pourra pas les rentrer, faute d'hommes et surtout

de chevaux. Les gens craignent d'aller aux champs parce qu'ils y font éclater^ au moindre heurt, des projectiles fichés en terre et qui fracassent tout. Tant pis ! il se tient à son poste.

— Monsieur le curé, allons voir votre église. C'est une passoire, où le ciel prodigue sa pluie.

— Monseigneur m'interdit d'y célébrer l'office. Trouvez-vous qu'il a raison ?

— Eh ! mon cher monsieur le curé, allons continuer la conversation dehors. D'une minute à l'autre, votre église va nous tomber sur la tête.

Mais aucune réalité n'affecte, n'entame ce curésoldat, ce survivant de la bataille. Il vit dans le monde des idées et des sentiments, avec les personnages invisibles qui flottent sur nos tètes. Je ne le sens touché que pour me dire :

— Il y en a qui viennent photographier. Gela me fait de la peine. Prendre notre misère, mon église ruinée !

Aoe moment, j'éprouvai une vraie terreur que mes compagnons ne fussent en train de prendre une série de clichés. Allons! monsieur le curé, votre misère vous met à l'honneur. Votre village, votre église sont des grands blessés de la guerre. Et tous les Français, cléricaux, anticléricaux, indifférents, se sentent vos amis dans la niche à chien que les Prussiens vous ont faite. Adieu, au revoir, et vive Saint-Pierremont!

Nous roulons de nouveau, et de nouveau des ruines. Je voudrais bien serrer la main des paysans de Magnières, mais la journée s'avance et je passe avec un remords, en emportant l'image inoubliable

de leur église délicate et tragique, tout ajourée par la mitraille.

Pourquoi cet acharnement sur les curés, qu'on remplacera, et sur les belles églises que nul ne sait plus construire? Je regardais le ciel couvert de nuages et de grandes fumées noires. Déjà Todeur commence à se dissiper, Todeur effroyable qui se dégage des maisons écroulées, sous lesquelles gisent des cadavres de bêtes et de gens, et l'on amassera de la terre sur les tombes trop peu profondes, mais n'y aura-t-il plus, la nuit, dans ces villages qui se sont battus pour la France, la grande forme noire du clocher? A travers le corps du pays, à travers les maisons, les industries et les fortunes, les Allemands cherchent à atteindre l'âme. Écoutez ce grand mot qu'ils disent aux curés : « Vous êtes l'âme de la résistance. Nous allons vous fusiller. » Ils voudraient éteindre la flamme. Eh bienl ils la feront surgir !

Et maintenant, j'arrive au sanctuaire de nos ruines lorraines, au centre de ce vaste temple du patriotisme qu'est devenue la Lorraine dévastée. J'arrive à Gerbéviller, où l'horreur est sanctifiée parla charité.

Gerbéviller-la-Martyre ! Une ville tout entière est là, sous notre regard, sans toit, dressant les moignons de ses murs calcinés, recevant la pluie par toutes ses plaies, immobile, muette, désertée, effroyable. C'est Pompéi, mais une Pompéi notre parente et qui nous demande vengeance. A Pompéi, il y a moyen de bâiller ; on nous explique trop de choses. Ici, ce soir, dans cette brume, mon cœur est

contracté par un sentiment simple : comme nos frères ont dû souffrir! Quand il y avait l'atmosphère, rhorreur, les hurlements, la flamme, les morts, toute la musique, tout l'enfer, qu'est-ce qu^ils ont subi? Et le château, dans son parc charmant, qu'estil devenu? Le voilà : un chicot noirâtre derrière ses hautes grilles tordues et sur un décor de belles frondaisons qui retournent à la libre nature.

Je ne résiste pas au désir de faire quelques pas dans ces parterres ruinés, où jadis je me suis promené avec tant de plaisir. Dans leurs demi-ténèbres, je croise un gamin qui s'en va d'un pas ferme en sifflant. 11 est vêtu d'une tunique de fantassin français. Qu'ai-je besoin de rien lui dire? J'ai tout mon renseignement, à le voir vigoureux, joyeux, militaire, bien allant, vêtu de la défroque d'un mort. Bel héritier, salut!

« Et les Prussiens? lui dis-je.

— Y m'ont fait deux heures prisonnier. »

Il s'éloigne en sifflant derechef une marche. Et moi, je m'en vais à la recherche des femmes qui furent les anges de ces ruines.

4 Dovembre 1914.

Me voilà donc^ au soir tombant et sous la pluie, dans les ruines de Gerbéviller-la-Martyre, qui cherche les religieuses portées à l'ordre de Tarmée par le général de Castelnau.

— Vous voulez voir la chère sœur Julie? 11 n'y a pas à vous tromper. C'est la maison qui reste, en montant, à votre main droite.

La maison qui reste! La voici : une maison sans cachet, mi-paysanne, mi-bourgeoise, et la salle à manger, où j'attends quelques minutes la sœur, est ornée d'une suspension en camelote de bazar. Je suis bien content de cet ensemble sans grâce, commun. Je vais voir en pleine vie médiocre un fruit né de la circonstance.

Mais voici M"® Julie Rigarel, en religion sœur Julie, celle-là même que le général a glorifiée, que le préfet est venu embrasser, à qui le sous-préfet a conféré provisoirement tous les droits du maire.

— Ma sœur, avec un grand respect, le président de la Ligue des Patriotes vous salue.

Et j'explique à la noble femme que je parcours la Lorraine pour me renseigner sur les vilenies des Allemands et sur les mérites de mes compatriotes.

Je distingue mal ses traits, dans la faible lueur

que donne la petite lampe à pétrole de la suspension. Je vois seulement que c'est une personne un peu forte, débrouillarde, parlant vite, avec beaucoup d'accent, pareille à toutes les religieuses et à beaucoup de dames de nos petites villes, mais demeurée plus rustique et rayonnante de bonté.

« Mais, qu'est-ce que j'ai donc fait pour qu'on s'occupe de moi comme ça! Les sœurs de Saint- Charles sont hospitalières, je ne devais pas agir autrement. »

Les sœurs de Saint-Charles ! la congrégation lorraine par excellence, une vieille fondation de notre duché. De par leurs lettres patentes, du xvii' siècle, elles avaient mission de prier pour la conservation et la prospérité de la maison de Lorraine. Elles viennent de bien servir l'honneur du peuple lorrain.

« Soit! ma sœur, vous n'avez rien fait qui soit extraordinaire pour une sœur de Saint -Charles. Mais des choses extraordinaires, vous en avez vu.

— Ah ! j'en ai vu ! La grande fusillade et le bombardement, ce fut le 24 août, de neuf heures du matin à neuf heures du soir. Dans la nuit du 23 au 24, on nous avait envoyé des petits alpins pour défendre le passage. Une cinquantaine, et si jeunes, des enfants. Ils se battaient. Nous recevions des bombes, des balles. Le maire leur dit : « Mes enfants, vous ne pouvez rien, ils sont trop nombreux. Et vous allez exposer le village. » Ils répondirent doucement : « Le général nous a donné l'ordre de tenir jusqu'au bout. » Et ils tinrent jusqu'au soir, où l'infanterie allemande arriva dans le centre de la ville. A ce moment, ils réussirent à se glisser à ras

de terre et puis par-dessus les murs du cimetière, sans que les Allemands les vissent. Alors ceux-ci s'en prirent aux gens de la ville. Ils entraient dans chaque maison en frappant et chassant tout le monde. Un officier arriva chez moi avec des soldats. Il monta chez mes blessés. Les pauvres petits tremblaient. Et moi, je me suis mise entre eux et lui, et je disais : « N'y touchez pas ! ils sont blessés. » Alors il allait à chaque lit et jetait, lui-même, la couverture à terre, pour voir les pansements. 11 avait un revolver dans une main et un poignard dans l'autre. Je le suivais, je le précédais. Ah! j'étais effrontée. J'en suis encore étonnée. Comment ai-je osé? Je ne savais pas alors qu'ils étaient en train de tuer et de martyriser des femmes dans le village. »

Elle me donne des détails sur les crimes des Allemands contre les personnes, et, soudain, épouvantée par les images qu'elle réveille :

« Croyez-vous qu'ils reviendront? me dit-elle. Oh ! j'ai peur! »

Cette interruption est belle ; elle laisse voir la nature sous l'excellence de la religieuse.

« Ils vous ont épargnées, vous et vos religieuses, ma sœur?

— Je soignais leurs blessés comme les nôtres. C'est mon devoir de sœur de Saint-Charles. J'ai le droit de préférer les nôtres, mais, eux, je les soignais également. Tenez, le 25 août, nous avons eu 258 blessés prussiens, et personne pour les soigner. « Et vos majors? leur disions-nous. — Ils nous ont abandonnés ». — Nous les pansions. Nous ne savions rien faire de savant. Il y en avait un, ses deux

doigts pendaient : je les ai coupés avec mes ciseaux. C'est à Roselieures surtout qu'ils ont été massacrés par notre 75. Ils n'avaient plus de mollets, plus de joues, plus de côtes.

— Se plaignaient-ils ?

— Non. Ils disaient : « Ça me brûle. » « Ils étaient entrés à Gerbéviller, le 24 août, le soir, je vous l'ai dit. Eh bien ! le 28, à cinq heures du soir, les Français rentraient. Vous pensez quelle lutte, et qui a duré, sans discontinuer, jusqu'au 13 septembre, à huit heures du soir. C'était la bataille toujours, le duel d'artillerie, la mitrailleuse surtout, ce que nos gens appellent le moulin à café. »

La sœur me donne un tas de renseignements que je laisse glisser à terre pour recueillir seulement ce qui me la fait connaître elle-même. Ce n'est pas le désastre de Gerbéviller que je lui demande; j'ai vu les ruines ; et ce n'est pas non plus le récit du combat : il faudrait le placer dans le centre des opérations. Je suis venu pour la voir, elle-même, pour voir une personne qui possédait à son insu une puissance héroïque et qui s'est révélée dans un mouvement d'enthousiasme quand cela fut nécessaire.

« Monsieur le curé, me dit-elle, avait été emmené par les Allemands. L'église brûlait. Alors l'idée m'est venue soudain que le ciboire était en danger. J'ai couru le prendre dans le tabernacle, je l'ai apporté ici, et m'étant mise à genoux, je me suis communiée. »

Ici, dans cette salle, sous la suspension dorée ! Ce tableau m'explique la sœur Julie : une nature excel-

m — MAURICE BARRÉS

lente, formée divinement. Je me trouve en présence d'une personne de la campagne, pleine de bonté et d'esprit pratique, mais tout cela rehaussé par le sentiment mystique.

Tandis que nous causions, d'autres sœurs, des infirmiers, des officiers, des soldats et puis des éclopés, des réfugiés, parmi lesquels des enfants, et quelques-uns des pauvres habitants revenus dans les ruines sont entrés, l'un après l'autre. Ils m'expliquent qu'ils ont fini d'enterrer les morts de la bataille et que le lendemain matin, au milieu des tombes, on dira pour eux une messe en plein air. Ils me demandent d'y prendre la parole; la sœur Julie insiste, et moi, j'en décline l'honneur, non certes que je veuille m'épargner un petit effort, quand il s'agit de gens qui se sont fait tuer, mais parce que je me sens indigne d'un si grand rôle réservé dans mon esprit aux prêtres, aux soldats, à ceux qui ont souffert.

« Vous auriez fait plaisîr à tous ».

Ce mot de la sœur Julie me poursuit dans l'obscurité où je me retrouve, tandis que la voiture, une fois encore, nous fait traverser les ruines et court vers Lunéville. Je songe au service qu'elle nous rend en manifestant la générosité morale de notre nation auprès des horreurs allemandes. C'est par elle que l'on comprend le cri de l'orateur sacré : « Les mains élevées vers le ciel enfoncent plus de bataillons que les mains armées de piques et de lances». Il est certain que cette religieuse qui soigne les assassins eux-mêmes, sur le lieu de leurs assassinats, lorsqu'elle est la fille et la sœur des victimes,

VOUS a une autre allure dans Gerbéviller que les Ivrognes sur le cJiaimier dans Raon. Souhaitons qu'elle soit vue dans les décombres de sa ville, cette âme rayonnante de femme française, par les Américains et par les nations neutres qui balancent entre la France et TAllemagne. Mais qu'avais-je besoin, tout à Theure, d'opposer à son désir mes scrupules ! Elle a organisé une belle cérémonie ; elle trouve que mes titres, quels qu'ils soient, y ajouteraient quelque chose ; je n'ai qu'à lui obéir. Retournons à Gerbéviller.

J'y retourne et je lui dis :

« Ma sœur, c'est entendu. Je vais coucher à Luné ville, mais demain, à neuf heures, bien exactement, je serai de retour et vous rejoindrai, pour la messe, sur le plateau, entre Gerbéviller et Moyen. »

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