LA MESSE SUR LES TOMBES
De mes cinq maisons, il ne me reste rien. Et le pardessus que vous me voyez sur le dos, je l'ai emprunté à une personne de Luné ville.
— Monsieur le maire, la France a le devoir de vous habiller, de vous abriter et de vous nourrir ». Il me montra un groupe tragique de vieillards, de femmes et d'enfants, venus des villages détruits, rejoindre cette réunion de soldats et prier pour leurs défenseurs. J'allai leur répéter les mêmes paroles. Puis je me plaçai au milieu des officiers et des majors, à côté de la sœur Julie, l'ange des ruines, toute plongée dans son paroissien et des lunettes sur le nez.
Nous étions là sur le principal ossuaire des champs de bataille de la Mortagne et Ton allait y célébrer un service pour les morts semés dans cet horizon à perte de vue, depuis Saint-Dié jusqu'au delà de Lunéville. Qu'on se représente la s'bène, quelques centaines de soldats, massés autour d'une tombe longue de trente mètres et ornée de drapeaux, de pauvres bouquets et de faisceaux d'armes. A la tête de cette tombe, deux groupes, l'un de paysans sinistrés, Tautre d'officiers et de religieuses, encadrant un autel où monte un prêtre. Il s'incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir son pantalon rouge. Le prêtre soldat 1 figure étonnante qui réapparaît à de longs intervalles dans l'histoire de France, évêque des chansons de gestes^ moine guerrier des croisades, curé de 1914 : homme en qui résident deux mystères, et qui dispose d'une double puissance pour nous émouvoir. Toutes les têtes se découvrent, toutes les figures se contractent. Et tan-
dis qu'il procède à l'office divin, chacun se livre aux songeries du cœur. Nous revivons les grands âges primitifs et purs de notre race. Le mensonge s'enfuit; les rites redeviennent capables d'élever, d'emporter les esprits dans le ciel. Au lointain le canon tonne; nos villages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et quand le prêtre-soldat élève le calice au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes.
Vous étiez là, jeunes filles de Moyen, vous les trois sœurs H... qui avez écrit la lettre sublime au frère et qui d'une voix pressée lui disiez :
Mon cher Edouard, ^
J'apprends la nouvelle que Charles et Lucien sont morts dans la journée du 28 août; Eugène est blessé grièvement. Quant à Louis et à Jean ils sont morts aussi. Rose est disparue. Maman pleure ; elle dit que tu sois fort et désire que tu ailles les venger. J'espère que les chefs ne te refuseront pas ça, Jean avait eu la Légion d'honneur; toi, succède-le.
Ils nous ont tout pris. Sur onze qui faisaient la guerre, huit sont morts. Mon cher frère, fais ton devoir; Ton demande que ça. Dieu t'a donné la vie, il a le droit de te la reprendre. C'est maman qui le dit.
Nous t'embrassons de tout cœur, quoique nous voudrions bien te revoir avant. Les Prussiens sont icL Le fils Jandou est mort. Ils ont tout pillé. Je reviens de Gerbéviller, qui est détruit. Les lâches !
Pars, mon cher frère, fais le sacrifice de ta vie ; nous avons l'espoir de te revoir, car quelque chose comme un pressentiment nous dit d'espérer. Nous t'embrassons de tout cœur. Adieu et au revoir si Dieu le permet.
l'es sœurs : Berthb Hasse.
C'est pour nous et pour la France. Songe à, tes frères et au grand-père, en 70.
LA MESSE SUR £ÉS. TpMJSLk$'t^Jù( ,;
Vous étiez là, paysanne de Moncel, M. G..., qui lanciez à votre mari les apostrophes brûlantes :
Mon cher Henri, les Allemands ont été trois semaines chez nous à nous faire de la misère. Je vais te dire la vérité, car je ne peux garder cela pour moi ; mais il faut que tu aies du courage comme j'en ai eu...
... Maintenant ne te fais plus de bile pour la famille, car tu n'as plus que moi à penser. Tu sais que j'ai été courageuse. Le courage fait la force ; c'est pour cela qu'il faut que tu le sois, pour venger tes deux enfants et notre pauvre famille. Vous pouvez prendre tout courage pour les écraser tous, ne plus les laisser entrer chez nous, car moi, s'il était permis, j'irais prendre un fusil, tâcher d'en tuer une paire. Tu peux faire part de cette lettre à tes camarades, pour que tous les soldats français puissent nous venger... Ne te lais pas de bile pour moi, car je n'ai plus d'enfants... Ce que je te recommande? De leur envoyer des boulets sans arrêter plein la gueule, les écraser tous, car ils ne méritent pas de voir la lumière»
Femmes des cantons envahis, voilà vos accents admirables et terribles quand la race inférieure entreprend de briser les os de notre race, et près de vous, plus parfaite encore, voici la sœur Julie et ses religieuses, vos parentes, qui conservèrent des soldats à la France et firent reconnaître par Tunivers leur vertu. La femme mieux qu'aucun être est désignée pour sentir et pour traduire les puissances du sang. C'est à percevoir ses vagues profondes que l'on distingue de quelle ombre surgit le sublime. Je croyais sur ce plateau, durant cette solennité, parmi cette assemblée immobile, au milieu de ces sentiments étemels d'amour, de haine, de désolation, de
courage et de religion, toucher la substance éternelle, l'âme même de ces territoires... La messe est finie. Maintenant c'est mon tour de parler. On me fait monter sur le tertre des morts.
Il faudrait que je fusse leur voix, la voix de ces villages ruinés, de ces espaces épouvantés. Mais quel poète serait digne de toucher les orgues dans cette cathédrale du plein air et de donner à ces espaces leur gémissement! Je me bornerai à jrter avec les mots les plus rapides et les plus simples, aux quatre vents du champ de bataille, le bulletin de la victoire.
«... Nos frères sont morts et remplissent ces fosses; nos maisons sont écroulées, brûlées, et nos concitoyens ont été fusillés ou emmenés en captivité. Mais vous n'avez pas souffert pour une cause vaine, et ces sacrifices effroyables viennent d'assurer le salut de la France.
« Le 20 août la bataille de Sarrebourg avait été pour nous un insuccès. Pendant quatre jours, les Allemands marchèrent sans obstacle. Ils croyaient qu'ils allaient comme cela arriver sur Bayon, sur Charmes et franchir la Moselle. C'est leur orgueil qui les perdit. Le 24, à cinq kilomètres d'ici, au village de Xermamenil, ils débouchaient, musique en tête, quand ils reçurent une terrible volée de mitraille d'une batterie française placée sur la ferme-abbaye de Belchamp. D'un endroit noble de la vieille Lorraine, mais bien déchu, on faisait cette magnifique besogne, et voilà Belchamp ravivé de gloire; voilà surtout les Allemands qui hurlent de douleur sous la mitraille de mort. Et dans le