‹ Pages choisiesChapitre 21 sur 28 · LE CŒUR DES FEMMES · texte numérisé non relu

LE CŒUR DES FEMMES

une pensée brûlante, épurée, issue.de la plus savante civilisation, dont elle dépouille les parties matérielles pour être tout amour et raison. Il fut formé, de génération en génération, dans les chapelles profondes de nos églises auprès du sépulcre ; il se conforte et se revivifie, aujourd'hui dans le fourgon du train des blessés, auprès du lit des ambulances, et, porté par deux ailes de patriotisme et de charité, il vole en gémissant au-dessus de nos soldats sur le champ de bataille. Mais que dis-je ? en gémissant? Non pas! Relisez cette lettre exemplaire d'une mère. Les cœurs des femmes françaises, comme un vol d'oiseaux divins accourent à l'armée pour admirer et assister d'amour les sauveurs de la patrie.

23 novembre 1914.

J E viens de visiter quelques-uns de nos soldats dans nos tranchées de première ligne, et de leur dire notre admiration, notre reconnaissance unanimes. Saurai-je vous donner une lointaine image de leur vaillance, de leur misère qu'ils nient, enfin de leur émouvante perfection? Laissez-moi d'abord vous taire quel était mon compagnon et dans quelle partie du front il m'a promené. Je serai plus à Taise en ne citant ni les lieux ni les officiers. Et Texpression de ma gratitude saura toujours rejoindre, du plus élevé au plus modeste, ceux qui m'accueillirent, la semaine dernière, avec une amitié dont je suis profondément touché.

Par une pluvieuse après-midi, vers les deux heures, un officier et moi nous sommes descendus de voiture au bas d'une longue côte. Et tandis que l'auto se rangeait, s'effaçait, nous avons gravi la courte montée pour atteindre l'immense plateau.

Arrivés là-haut, nous sommes sous la lorgnette des Allemands, à quelques kilomètres de leurs batteries. Mais nul Allemand. Mais nul danger. Ils réservent leurs projectiles pour les officiers et les patrouilles et dédaignent de tirer sur un ou deux sim-

AU MILIEU DES SAINTS — lit

pies soldats. On m'a revêtu d'une capote et d'un képi ; mon compagnon a dissimulé son grade, et le soldat qui s'est chargé de mes ballots de tabac et de chocolat suit à quelques pas.

Ainsi nous cheminons sans encombre, sous la pluie, jusqu'à ce que s'offre une déclivité du terrain dont nous profitons pour nous mettre hors de vue.

C'est une gorge assez profonde et qui abrite notre artillerie. Les voilà donc, nos 75! Je leur tire mon coup de chapeau. Ah ! les braves pièces 1 Faut-il qu'elles soient rustiques et légères pour évoluer dans cette boue effroyable, ces terres défoncées et ces marécages 1 Elles ne craignent rien, ne s'embourbent pas, grimpent, descendent et, me dit mon guide, après quatre mois de guerre n'offrent aucune trace d'usure.

Nous nous éloignons de ces vaillantes et charmantes collaboratrices pour remonter sur le plateau, à la hauteur d'un taillis, où nous entrons et qui nous masque.

Nul promeneur, comme bien on pense. C'est la solitude d'un bois dans l'extrême automne sous la pluie. Rien que le tapage amical de notre 75 et quelques répliques ennemies. Nous avançons en écartant les branches, en pataugeant dans Thumus détrempé, et mon compagnon qui s'oriente me montre bientôt près de la lisière, mais encore sous les arbres, l'entrée du « boyau de cheminement » par où nous allons gagner les tranchées.

C'est un petit fossé dans la glaise, analogue à ceux qui bordent nos routes, mais plus étroit et plus pro-

fond, tout neuf, tout frais et qui serpente. U y a quelque chose d'élégant et de plaisant, quelque chose des jeux de Tenfance, un souvenir de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard, dans ce sentier de guerre qui s'en va mystérieusement nous mener au milieu de nos camarades. Mais, avant de nous y engager, mon compagnon m'indique à la lisière même du bois, dans un buisson couvert d'oiseaux et tout en ramages, une petite cabane.

« C'est un poste de commandement, me dit-il.

C'est là que le général de brigade se porterait en cas d'attaque pour observer et pour diriger son monde ».

Nous y entrons afin de prendre une vue d'ensemble, un tour d'horizon. Quelle immense solitude! Aucun obstacle à l'œil. C'est un vrai tapis de billard. Et quelle tranquillité! De moi-même, j'irais me promener tout droit à la recherche d'un coin qui offrît un peu d'intérêt.

« Ah! vraiment? me dit mon compagnon; eh bien! cette ligne, à notre droite, là tout près, ce sont nos tranchées. Et là-bas, ce village... Mais prenez ma lorgnette.

— Ces maisons sans toit, cette église toute trouée?

— C'est l'arrière des Prussiens. Leurs tranchées sont plus près de nous, là, devant ces terres grattées. »

Je regarde cette immobilité qui s'étend à l'infini. Je vois ce que Ton n'a jamais vu, ce que l'on ne reverra peut-être jamais : le champ d'une bataille commencée depuis six semaines et où les vivants, après avoir enterré les morts, se sont terrés eux-

mêmes pour mieux combattre; une guerre de siège, mais où l'on n'assiège aucune place forte, seulement des villages et des bicoques éparses, qui coûtent plus cher à enlever et à défendre que ne coûtèrent Sébastopol, Saragosse, Numance et Carthage.

Mais allons voir nos frères ! Nous nous engageons dans le cheminement qui nous conduira aux tranchées de première ligne.

Peu profond au début, il s'enfonce bientôt de manière que le regard seul passe entre les légers remblais de la terre rejetée à Textérieur. La pluie tombe à torrents, la boue est glissante. Pour marcher, je prends mon appui avec mes coudes sur la terre jaunâtre et gluante des parois. On va lentement. A tous instants nous trouvons des embranchements de couloirs, et plusieurs fois mon guide me quitte pour s'orienter et essayer quelques-uns de ces corridors innombrables que les sapeurs multiplient chaque nuit.

Enfin, on entend des voix; nous sommes aux premières lignes ; nous tombons sur les nôtres :

— Bonjour, mes camarades !

Les voilà bien étonnés de voir ce pékin, en demiuniforme, dont ils ne s'expliquent pas trop l'apparition. Et moi, bien ému de leur serrer la main. Ils sont tout roides, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppe d'une sorte de carapace. Quelques-uns ont sur le dos des sacs vides en grosse toile ; d'autres s'abritent sous des morceaux de tôle plissée, qu'ils appuient aux deux parois de la tranchée. Cette vie de lutte fait briller leurs yeux dans leurs visages broussail-

MAVBTCB BABBkS. M

leux, en laissant sur tout leur être une vague expression de sommeil. Ils m'écoutent avec la charmante politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire, leur dire :

— J'arrive de Paris pour prendre de vos nouvelles et pour vous apporter des cadeaux.

Mais un sous-lieutenant, prévenu, vient à notre rencontre. Présentation en règle. C'est un colonial, nommé officier sur le champ de hataille, étonnant de courtoisie, d*agréable langage, de liberté d'esprit. 11 me mène dans un bout de tranchée, recouvert d'un toit de branchages et de terre, où Ton a ménagé pour s'asseoir une marche au bas de la paroi. Nous nous installons. Tout ce qui peut y tenir de soldats nous suit, nous entoure, et nous causons. Jl fait bien frais et bien sombre, dans cette catacombe, mais, en deux mots, c'est d'une beauté religieuse.

Que me dirent-ils ? Qu'on n'a pas à se plaindre pour la nourriture ; la viande fraîche arrive tous les jours. Seulement, il faut la cuire, et cela ennuie. alors on préfère « le singe » , qui est de la conserve de bœuf. Le mieux, c'est de le manger avec des oignons, pour lui donner du goût.

« Comment dormez-vous?

— De temps à autre. On s'arrange. (Je regarde le sol, boueux jusque sous cet abri.) C'est plutôt de jour qu'on repose, tandis qu'une équipe veille. La nuit, on travaille à poser des fils de fer, à creuser les tranchées, en évitant de frapper trop fort sur les piquets, parce qu'au premier bruit la fusillade commence. Au reste, il y a des usages : 1^

matin, des deux cotés, on se laisse le temps de faire sa toilette. Pendant une demi-heure, on monte sur les tranchées, on se débarbouille. Et puis, ils ne tirent jamais sur notre voiture de ravitaillement, ni nous sur la leur. On les entend bien, les voitures qui arrivent, le soir, dans le grand silence, mais de part et d'autre on les respecte. De même, la nuit, les hommes de garde. Français ou Boches, placés bien en avant des tranchées et tout près les uns des autres^ s'abstiennent de se tirer dessus. »

Est-ce assez frappant, ces coutumes qui s'établis^ sent sans convention expresse I cette nécessité qui tend à recréer des mœurs? Mais tout cela qui, à distance m'intéresse bien fort, n'est pas l'essentiel de ce que nous avons à nous raconter, mes chers compagnons d'un instant et moi, sous ce toit de branchages où nous causons tout en fumant. J'ai à leur dire l'amitié et la gratitude que, tous, nous éprouvons pour eux :

« D'un bout à l'autre du pays, on ne parle que de vous. On sait qu'on vous doit la sécurité de Paris, de nos villages, de toutes les femmes et des enfants. Chaque matin, on s'aborde en disant : « Ils ont eu la pluie, cette nuit », ou bien : « La journée ne sera pas trop mauvaise pour eux. » Dès qu'elles ont une minute, les femmes travaillent pour vous. Le tabac ^ le chocolat que je vous apporte là, c'est d'elles encore qu'ils viennent. Mais vous recevez bien leurs envois? »

Ils m'approuvent tous de la tète. Ils savent qu'on les aime. £t le sous-lieutenant tire, de ses lourds vêtements raidis, un petit papier et le lit. C'est un

billet qu'ils ont trouvé dans un paquet de vêtements chauds :

« Acceptez, soldats de la France, ces vêtements qu'ont faits pour vous les femmes de France. Celui que vous recevez là, il a peut-être été tricoté par votre mère, par votre femme, par votre sœur, ou votre fiancée. »

Il lit et puis s'arrête, à cause de son émotion.

Gomme c'est extraordinaire et noble, ces hommes qui, dans la vie la plus dure et la plus périlleuse, produisent en surabondance les sentiments délicats I Ils s'attendrissent sur des absentes et sur des inconnues ; ils se dévouent aux idées pures. Tout est vide autour de nous. Rien que du ciel indéfiniment sur de la boue. Mais ce vaste désert est rempli des images invisibles de la famille, de la Patrie, du Devoir et de l'Honneur. Je suis au milieu des saints de la France. Il me semble que j'ai rejoint nos plus lointains aïeux dans le fond des âges primitifs, et en même temps je sais être là avec l'élite de l'humanité, combattant pour sauver la civilisation.

« Au revoir, mes chers amis, embrassons-nous. » Nous sommes sortis du « salon », et debout dans la tranchée, par-des&us les remblais, tandis que la nuit descend, je regarde. Ils m'expliquent l'horizon. Là-bas, au pied de ce petit bois déchiré, ce sont des tombes. Ils les ont creusées pour y enterrer des camarades. Dans les betteraves, à droite, ces taches sombres, ce sont des cadavres, des braves gens tombés dans un effort malheureux vers les tranchées des Allemands, et que ceux-ci ne laissent pas ramasser. Cette vue peine mes compagnons. Ils y reviennent

à plusieurs reprises. On se tait. Le temps de faire mentalement une prière.

Le sol détrempé, la lumière jaunâtre, le silence, ces tombes, tout concourait à une même sensation, et ces trois cadavres demi-liquéfiés faisaient le centre et comme Tidée commune de cet horizon et de nos âmes. Un immense espace vide s'étendait sur nos têtes. Je n'ai jamais vu autant de ciel que depuis ces trous meurtriers.

24 novembre 1914.

L'autre jour, au soir, en quittant les tranchées de première ligne, nous avons circulé, pour serrer la main de nos soldats, dans les abris à flanc de coteau où, de trois jours en trois jours, ils viennent se reposer. Et puis, afin que je voie un peu nettement les Prussiens, on m'a mené dans un petit bois, à trois cents mètres de leur ligne. L'un d'eux était en avant, debout entre deux pommiers. Nous le regardions. Il nous regardait. Et des deux parts nul geste.

Le crépuscule descendait. Entre cet homme et nous, dans les betteraves, des cadavres gisaient, qu'ils ne laissent pas ramasser. Je n'oublierai jamais ce coin d'horizon sinistre, et le rapport des êtres et du paysage à cette minute. Est-il possible que nos riches campagnes soient devenues cette désolation? que l'élite morale et physique de la France soit terrée dans ces tanières de bêtes, et que des idées de haine et de mort occupent seules les millions d'individus qui, sur l'immense ligne de bataille, s'afi'rontent? Que rêve devant moi ce Prussien qui m'observe dans la brume du soir? Il songe à m'anéantir, et moi, de même, à le supprimer. Ce sont des circonstances où l'esprit le plus particulier

s'en va avec les autres, où nulle âme ne fait bande à part. Le devoir est évident, certain. Mais comme {ses racines plongent dans la nuit !

En vain mon compagnon, mieux expérimenté que personne dans les choses de cette guerre, contînue-t-il à me donner mille détails des plus intéressants. Derrière les faits s'élève une épaisseur de ^mystère. Et tandis que nous repartons à travers l'espèce de lande qu'est devenue cette campagne, j'ai même cessé de le questionner.

De temps à autre, nous croisons des gens à nous, en train de faire la cuisine dans des dépressions du plateau. Ils rient, s'interpellent. Puis nous rentrons dans le silence et dans la nuit, qui s'épaissit. Cette fin de notre visite aux avant-postes ressemble à un retour de chasseurs attardés, en automne, mais il s'y mêle une anxiété extraordinaire du cœur. Jamais je n'ai ressenti une aussi vive émotion de fraternité que dans cette journée; jamais un plus profond sentiment du mystère où baignent nos existences.

Tout autour de nous régnait maintenant un silence inimaginable et l'on distinguait avec peine les objets à cinquante pas.

« Attention ! me dit mon compagnon, vous avez la rivière à votre gauche. »

Nous arrivions en effet au point où le plateau est brusquement déchiré par une profonde vallée, et en me penchant je vis, tout en bas, au pied de notre 'falaise, des étangs immobiles sous de grands peupliers. Leurs eaux brillaient d'un éclat sinistre à travers les déchirures d'un linceul de brouillard.

Et de mornes vapeurs s'en levaient, qui se groupaient en grandes masses mouvantes.

I « Voilà, dis-je, le royaume de la désolation.

— Nous y avons vu et entendu, pendant cinq jours, un Allemand blessé que personne ne pouvait relever. Il faisait partie d'une patrouille sur laquelle nous avions tiré. Ses camarades se sont sauvés sans prendre aucun souci de l'emporter. Le pauvre diable restait là avec une cuisse brisée. Gomme vous pouvez voir, ce n'était pas facile de l'aller chercher dans ces ravins et ces marais découverts. Enfin, le cinquième jour, nous avons pu le transporter à notre ambulance, où il est mort en nous remerciant. Le curieux, c'est qu'au milieu de ces marécages il tenait son journal. Je vous le donnerai à lire, si vous voulez. Vous serez, je crois, intéressé par les sentiments qui animaient cet Allemand blessé et abandonné.

— Quels sentiments?

— Très obscurs et assez beaux. »

Une heure après, quand nous sommes arrivés au gîte et avant toutes choses, avant même de me débarrasser de mes vêtements et d'une boue qui me venait au-dessus des épaules, j'ai prié mon aimable guide de me marquer sur une carte d'état-major le tracé de notre course et puis de me donner le testament du Prussien dans ses marécages.

Voici cette page, où s'accumulent d'une manière ^ saisissante les brouillards de la Germanie et de cette vallée française qu'il est venu avec les siens désoler. Je n'y change rien. Je transcris exactement les

derniers feuillets crayonnés du petit carnet qu'on trouva dans sa poche.

Si telle est la volonté du Tout-Puissant, que ceci soit mon dernier adieu. Une balle française m'a touché en patrouille. Elle m'a atteint au genou droit de telle sorte que je ne puis plus avancer. Il y a cinq jours que je suis là dans la forêt obscure. Je ne puis plus supporter ma faim, que j'ai apaisée jusqu'alors avec de l'eau. Souvent j'ai imploré le Seigneur pour qu'il m'envoyât du secours. 11 n'est pas venu jusqu'à cette heure. Cependant, je lui reste soumis, je ne m'impatiente pas, car il n'y en a plus pour longtemps. Alors, je serai dans ma Patrie, à la maison, auprès de mes frères, dans le beau pays où nous pourrons de nouveau nous tendre les mains, sur des rivages d'argent et de cristal.

Au revoir, au revoir, ici sur la terre ou là-bas dans la lumière.

Signé: Wilhelm Baumer.

Voilà donc ce qu'a écrit, dans un silence de mort, en tenant son regard brillant de fièvre tourné vers le firmament, le soldat prussien Wilhelm Baumer. Et dans la minute où je transcris ce papier étrange, plein de délire et de religion, je revois le ciel sans lune qui, l'autre soir, s'étendait solennellement audessus de ces marécages. Quelle pensée germanique cet envahisseur avait transportée sur le bord d'une rivière française 1 Les fées du Rhin accompagnent donc ces Barbares? La Nixe a-t-elle pleuré près de lui, quand il était abandonné de ses frères? Lui a-t-elle essuyé la figure avec ses cheveux verts? Une seule chose certaine, c'est qu'il fut ramassé et soigné par la générosité française.

Qu'est-ce que je veux prouver par ce court récit?

i ■ «TW

Rien de précis dans l'ordre logique. C'est une image qui occupe mon esprit et que j'ai retenue entre mille images des champs de bataille. Peut-être que je ne trouve pas, dans la hâte de mon travail quotidien, les mots pour faire sortir tout ce qu'elle renferme d'émotion. Mais elle manifeste pour moi qu'au milieu des horreurs que méthodiquement les Germains viennent accomplir dans notre pays, nous continuons, à notre insu même, les uns et les autres^ d'être accompagnés par nos dieux, comme un homme est suivi de son ombre. L'instinct profond qui res- •pirait dans ce reître du Nord prend une fonne, prend la parole. Près de mourir sous les peupliers de France, et son esprit déjà séparé à demi de son corps, il refait de la poésie nébuleuse de Germanie. Il s'éloigne de sa besogne du champ de bataille. Et nous autres. Français, nous avons de même un surplus de force, qui complète et perfectionne notre vaillance guerrière; je veux dire cette générosité qui nous pousse à nous risquer pour secourir un ennemi agonisant.

il décembre 1914.

La classe 1914 est arrivée maintenant sur le front; derrière elle, voici la classe 1915 qui part pour les dépôts, et déjà la classe 1916, celle des enfants de dix-huit ans, s'apprête. Depuis un siècle, nous n'avions vu de recrues de ces âges. Et toutes, un élan magnifique les soulève. Elles sont l'étoile de notre destin, le signe du salut national. Le voilà, le bel astre que nous appelions avec la certitude qu'il apparaîtrait sur le bord du ciel nocturne. De ses doigts de rose, la jeunesse, comme jadis chez les Hellènes, écarte les ténèbres et dit en souriant : « Tout nous est facile, joyeux, lumineux ». Ceux qui la regardent, cette jeunesse de France, y voient reproduits, comme dans un miroir, les plus grands moments de notre passé. C'est une jeunesse héritière, en même temps que novatrice. Et nul, l'ayant rencontrée qui part à la bataille avec des cris de joie, ne peut mettre en doute l'immortalité de la race.

Les vétérans accueillent ces conscrits dans les casernes, au quartier et dans les tranchées, avec une amitié que vous savez par vos lettres de famille. Mais écoutez une histoire de plus. C'est un commandant qui raconte :

« Au moment, m'écrit-il, où je visitais une de

mes compagnies, dont la tranchée est sous bois, les gens d'en face nous envoyèrent, un peu au hasard, une rafale fusante, réglée à 3500 mètres environ. Trois hommes furent blessés, peu profondément. L'un d'eux, un petit engagé volontaire de dix-sept ans, arrivé depuis huit jours, était atteint au pied. Ses camarades le soutenaient sous les bras, et je vis bien qu'il avait un peu envie de pleurer. On délaça son soulier ; la balle roula contre terre ; on la lui montra. Et comme quelqu'un s'écriait : ^< Quel veinard I Ici depuis dimanche, et déjà un atout ». il commença à rire tout à fait. Puis, voyant les brancardiers accourir, il jeta les yeux autour de lui, se saisit de la pipe qui dépassait la poche d'un camarade, et avant de s'allonger (où la tradition ne va-t-elle pas se nicher ?) il se mit précipitamment à la bourrer... »

Petit gentilhomme de France ! La main à l'épée, sous l'injure ; la main à la pipe, sous la douleur. On sourit, on l'admire, on l'aime. Quel désir de bien faire ! Quelle tension de tout l'être vers la perfection ! Voilà un noble enfant. Et cet officier ! Gomme c'est beau qu'il ait vu, senti ei pensé cette scène. Songez à ce qu'un tel incident de guerre, ainsi supporté et enregistré, suppose de vaillance et de bonté, et quel rare mélange d'impulsion guerrière et de réflexion généreuse ! Il faut bien de la richesse dans notre race pour qu'un officier joigne à ses vertus propres cette philosophie et cette âme de père, et pour qu'un collégien se transforme subitement en vieux grognard de Raffet.

Ils désirent tant bien faire, nos fils! Écoutez

UIMMORTALITÉ DE LA RACE -^ im

encore ce mot d'un enfant, pardon, d'un caporal, dans les tranchées d'Ypres. Il écrit à sa mère et lui dit :

« Crois-tu que les soldats de Napoléon aient souffert autant que nous ? »

Ce n'est pas un cri de détresse sous le ciel, c'est le mot involontaire où se révèle un oiseau qui s'oriente, une jeune âme qui prend son vol. Nos enfants ont choisi leurs modèles et, dans Tépreuve, ils demandent à leur mère, que cette émulation épouvante : « Nous sommes-nous rapprochés des meilleurs ? » Le grand fleuve d'héroïsme, que Ton croyait perdu et glissé sous la terre de France, coule de nouveau à pleins bords. Nous nous étions déjà aperçus que nos enfants dans leurs jeunes années secouaient les souvenirs de 1870. Ils ne pensaient qu'à la Grande Armée. La jeune plante n'aime pas l'ombre, la défaite; elle va vers le soleil, se nourrit de lumière et de gloire. Le soldat de dix-huit ans, dans les dures tranchées de la Belgique se dit : « Est-ce que je vaux ceux de la Bérésina? »

Enfants, vous souffrez davantage, parce que vous êtes plus neufs de corps, et je le crois en mon urne et conscience, vous valez mieux.

Pourquoi? Je ne saurais le dire. Je crois que les héros de la Bérésina avaient d'incomparables qualités, formées sous le marteau de la vie, mais elle les avait réduits et limités. Ces enfants, si frêles encore, apparaissent pourtant plus complets. Toutes les puissances morales chez eux demeurent intactes, )rêtes à s'épanouir. Ils ne sont ni durcis, ni spéciaisés. Encore purs et prêts pour les arts de la paix,

comme pour ceux de la guerre, ils appartiennent à la vie civile, à la vie familiale, en môme temps qu'ils saisissent les armes.

Dans cette guerre de 1914, et c'est bien ce qui met sur toute la France une gravité si religieuse et un émoi sacré, les entrailles mêmes et toute l'humanité profonde de notre race sont intéressées. Chaque famille accompagne en esprit, minute par minute, son enfant qui se bat. Un officier, un grand chef, peuvent bien dire : « Je n'ai plus de famille, plus de femme, plus d'enfant, rien que la victoire à remporter. » C'est vrai, mais c'est à concilier avec ce fait que ces mêmes officiers sont des pères au milieu de leurs soldats et que nous avons une armée étroitement liée entre elle et avec la nation. Tout frémit comme un seul arbre sous l'orage.

Je ne vous ennuie pas, n'est-ce pas, quand je vous parle de nos jeimes soldats? Voici une histoire entre mille, histoire moyenne, d'autant mieux propre à les faire comprendre, et je la mets sous vos yeux comme un exemple de cette pénétration inattendue de l'armée et de la famille dont je vous parlais tout à l'heure.

Il s'agit d'un collégien de 18 ans, engagé le 2 août 1914, parti au feu le 25 août, blessé à la jambe le 2 septembre, et reparti le 13 octobre. Le2i^ sa mère reçoit une lettre du capitaine :

Madame, votre fils est légèrement blessé pour la deuxième fois. Sa conduite est celle d'un héros ; il est proposé pour la croix et certes il la mérite bien. Il m'a demandé de tous prévenir, ce que je fais très volontiers...

Et la lettre de Tenfant suit de près. Il raconte avec allégresse. On croit entendre une jeune voix, essoufflée d'avoir beaucoup couru pour annoncer plus vite la bonne nouvelle :

Ma chère maman, je suis encore blessé. J'ai été atteint étant couché devant la tranchée et voici dans quelles circonstances.

Le colonel avait prévenu mon capitaine que le surlendemain il faudrait des hommes de bonne volonté pour aller couper les fils barbelés des tranchées boches. Le soir même, mon capitaine me fit part de celte demande. Je lui répondis que j*étais prêt à y aller. Il en parut content et dit : « Je savais que je pouvais compter sur vous; la mission est des plus dangereuses, et il me faut des hommes qui n'ont pas froid aux yeux. »

Ceci se passait le jeudi soir; le vendredi, notre compagnie prenait place dans les tranchées, en première ligne, pour être le plus près possible de notre objectif, et le samedi matin le capitaine demanda des hommes de bonne volonté. Je pris alors le commandement de douze hommes et je m'avançais en, tête. Mes camarades me suivaient en file indienne. Nous avions 300 mètres à parcourir en poussant nos boucliers devant nous. Malheureusement, une sentinelle allemande nous aperçut, et ce fut Tenfer de balles et de mitraille. J'arrivai malgré tout avec quelques-uns de mes camarades jusqu'à 20 mètres des tranchées. Là, ce fut intenable, et tous furent abattus, sans, hélas! avoir pu remplir notre mission. Comment suis-je revenu à la tranchée? je ne sais et c'est miracle.

Le capitaine Finaud m'annonça qu'il me .proposait pour la croix et le capitaine Deligny vint m'interroger.

Je ne peux pas écrire plus long, parce que mon dos me fait mal et que je suis très fatigué. Je vous embrasse tous bien fort. Paul B...

Son père, qui va le voir àThôpital, lui demande, un jour, si en faisant ainsi le sacrifice de sa vie il

n'avaiCpas pensé à sa mère, à ses sœurs. « Ohl si, papa, mais j^ai aussi pensé que si je réussissais, nous pouvions prendre ensuite la tranchée et que ça ferait trois cents mètres de gagnés ! »

Entendez-vous la voix d'argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse? Cet héroïsme est tout brillant des illusions de Tenfance. Ah ! pourquoi faut-il que les vieilles gens demeurent, et que marchent au sacrifice des enfants capables d'ouvrir la plus belle ère de l'histoire de France 1

Un flot immense, tous les petits élèves des universitaires, des prêtres, des instituteurs et des bonnes sœurs se pressent derrière nos jeunes soldats. La nappe éblouissante s'élève. Le réservoir monte. Et tous ils sont pareils. Un sous-préfet m'écrit : « J'ai vu ici un beau spectacle, celui des jeunes gens de la classe 1915, admirables d'entrain et de confiance. Je sors des conseils de revision. C'étaient des bonds et des sauts de joie, lorsque le major déclarait: « Bon pour le service!... » Et derrière eux, à perte de vue, jusqu'à sa première source, on aperçoit le fleuve qui descend, accourt. Leurs lettres généreuses submergent ma table. Voici de Versailles, en date du 6 décembre, un billet :

Nous préparons (ici à TÊcole Sainte-Geneviève), Polytechnique, Navale, Saint-Cyr, Centrale, et nous attendons avec impatience Fheure où nous serons appelés à remplacer dans les tranchées nos aînés si vaillants. Voici la petite somme (deux cent cinquante francs) que nous avons réunie pour que vous procuriez des douceurs, du tabac, des lainages à nos défenseurs.

Et, du 3 décembre, voici leurs plus jeunes cama-

rades, animés par la même ardeur d'aflFection et d'admiration :

Monsieur Barrés, m'écrivent-ils, quarante petits écoliers de France vous seraient très reconnaissants si vous vouliez vous charger de transmettre à leurs amis les soldats, avec leurs témoignages d'affection et de reconnaissance, les modestes souvenirs qu'ils ont achetés pour eux sur leurs économies.

Nous sommes les élèves de sixième A, du lycée Buffon. En apprenant le latin, notre pensée va souvent vers nos grands frères qui ont fait le sacrifice de leur vie pour que nous soyons heureux. Nous avons compris, sans qu'on ait besoin de nous l'expliquer, que nous pouvions faire quelque chose pour eux, qui font tant pour nous. Nous avons vidé nos porte-monnaies et nos tirelires, et l'argent de nos bonnes places ou de nos exemptions s'est changé en paquets de tabac, en cigarettes, en chocolat, en menus objets de toutes sortes pour les soldats. Et même, bien que nous soyons fiers d'être des garçons, nous n'avons pas rougi de fçiire comme nos mamans et nos sœurs, nous leur avons demandé de nous apprendre à tricoter, et quelques-uns d'entre nous* ont fait, peut-être assez maladroitement, de chauds vêtements que nous avons voulu donner aussi. Enfin, nous avons demandé à notre professeur de remplacer le devoir de la semaine par une lettre que chacun de nous écrirait à un soldat pour accompagner son petit cadeau.

Cadeaux et lettres, nous vous envoyons tout, en vous priant de les faire parvenir à nos amis inconnus et lointains que nous rêvons d'imiter un jour.

Et avant de signer, ils écrivent encore : « Vive la France ! »

Ce sont des petits, des élèves de sixième. Mais il y a plus petits encore et tout pareils. Celui-ci, penchez-vous pour le voir. On n'aperçoit qu'une main rapide qui se glisse dans un paquet que la famille

MAURICE BAKRÈS. 9

i30 — MAURICE BARRÉS

compose pour les soldats de la tranchée. Que meUl dans ce paquet, ce gosse? Un soldat Ta trouvé et me le fait parvenir.

L'autre jour, me dit ce soldat, j'ai trouvé ce billet dans une paire de gants au fond d'un envoi qui nous était venu de Paris :

Je mais aussi dans le paquet les gants de mon père puisque je n'ai pas d'autre argent pour en acheté,

religion de la patrie, c'est une de tes émouvantes prières que balbutie cet enfant dans l'ombre.

. . . Mais il ne faut pas s'alanguir dans le sentiment. Il serait mal de s'y plaire, complaire, attarder. Le sentiment doit produire immédiatement des actions. Travaillons tous à notre rang, selon nos forces, pour que soit sauvée la terre où tous les enfants naissent nobles.

Page 1